Mélissos de Samos
Amiral samien vainqueur de la flotte de Périclès, Mélissos est aussi le dernier grand représentant de l'école d'Élée. Il a rendu l'être infini là où Parménide le disait achevé, et ses fragments forment la prose présocratique la mieux conservée.
Biographie
Mélissos est le seul présocratique dont vous puissiez dater un épisode de la vie avec une bonne assurance, et cet épisode n'a rien de philosophique : c'est une bataille navale.
Un amiral
En 441 ou 440 avant notre ère, l'île de Samos entre en conflit avec Athènes. Plutarque, dans sa Vie de Périclès, rapporte que les Samiens confièrent le commandement de leur flotte à Mélissos, fils d'Ithagénès, et que celui-ci infligea une défaite aux Athéniens, prenant plusieurs navires. Périclès dut revenir en force pour réduire l'île. Le témoignage vaut ce que vaut Plutarque, qui écrit cinq siècles plus tard, mais il s'appuie sur des sources historiques et il fournit ce que la philosophie présocratique n'offre presque jamais : un point fixe. Mélissos était actif au milieu du Ve siècle.
Un philosophe de Samos
De sa formation, on ne sait rien de sûr. La tradition antique le rattache à l'école d'Élée et fait de lui un auditeur de Parménide, ce qui est chronologiquement possible mais nullement établi. Certaines sources tardives le disent aussi en rapport avec Héraclite, ce qui paraît moins crédible.
Samos, sa patrie, n'était pas une cité sans culture philosophique : c'est la patrie de Pythagore et un carrefour important de l'Égée. Que la même île ait donné un fondateur d'école mystique et le dernier théoricien de l'éléatisme n'est peut-être pas un hasard, mais il serait imprudent d'en faire une filiation.
Un livre, et rien d'autre
Mélissos a écrit un traité en prose, que la tradition intitule Sur la nature ou sur l'être. Ce double titre est sans doute une formule d'éditeur tardif : les présocratiques ne titraient probablement pas leurs ouvrages. Le livre est perdu, mais il a bénéficié d'un sort exceptionnel. Le commentateur Simplicius, au VIe siècle de notre ère, en a recopié de longs passages continus, si bien que nous possédons de Mélissos plus de prose suivie que de n'importe quel autre penseur d'avant Platon.
Rien n'est connu de sa mort, ni des circonstances qui l'ont conduit de la philosophie au commandement militaire, ou l'inverse. Vous pouvez seulement constater que les deux activités ont coexisté dans une même vie, ce qui contredit l'image du présocratique retiré du monde.
Pensée principale
Mélissos reprend la thèse de Parménide - ce qui est, est un, et ne change pas - mais il la démontre autrement et il en modifie un point décisif. Là où Zénon d'Élée attaquait par le paradoxe, Mélissos construit : il enchaîne des propositions, chacune tirée de la précédente, dans une prose qui ressemble déjà à une démonstration.
L'enchaînement
Le point de départ est une alternative simple. Si quelque chose est, ou bien il a commencé, ou bien il a toujours été. S'il avait commencé, il serait venu de rien, ce qui est impossible. Donc ce qui est a toujours été, et pour la même raison sera toujours. L'être est éternel dans les deux sens du temps.
Deuxième pas : ce qui est éternel est aussi illimité en grandeur. Mélissos raisonne par analogie du temps à l'espace. Ce qui n'a ni commencement ni fin dans la durée ne saurait avoir de bord dans l'étendue, car un bord supposerait quelque chose au-delà, et ce quelque chose serait autre chose que l'être, c'est-à-dire du non-être.
Troisième pas : ce qui est illimité est un. S'il y en avait deux, chacun limiterait l'autre et aucun ne serait illimité.
Quatrième pas : cet être un et illimité est immobile. Le mouvement suppose un lieu vide où se déplacer, or le vide serait du non-être, et le non-être n'est pas. Le plein est donc partout et rien ne peut se mouvoir.
L'écart avec Parménide
Ce raisonnement aboutit à un être infini en grandeur. C'est une rupture avec le poème de Parménide, qui décrit l'Être comme achevé, comparable à une sphère bien ronde, donc limité. La différence n'est pas de détail : pour les Grecs, l'illimité est plutôt un défaut, l'inachevé, et Parménide tenait la limite pour une perfection. Mélissos renverse l'évaluation. Il donne ainsi à l'éléatisme une figure que les penseurs suivants trouveront plus facile à discuter, et peut-être à combattre.
Un fragment, dont l'interprétation reste discutée, affirme en outre que ce qui est n'a pas de corps. S'il faut le prendre au sens fort, Mélissos aurait été le premier à concevoir une réalité incorporelle, ce qui serait considérable. Beaucoup de spécialistes jugent la lecture trop généreuse et pensent qu'il voulait dire autre chose, par exemple que l'être n'a pas d'épaisseur au sens d'une partie distincte d'une autre. Vous devez savoir que ce point n'est pas tranché.
Le congé donné aux sens
Le dernier grand fragment traite de la perception. Mélissos y prend au sérieux ce que vous voyez : la terre, l'eau, le chaud qui devient froid, le dur qui s'amollit, le vivant qui meurt. Puis il montre que ces témoignages sont incohérents avec eux-mêmes. Si une chose est réellement, elle doit rester ce qu'elle est ; si elle change, c'est qu'elle n'était pas ce que vous croyiez. Les sens se contredisent, donc ils ne donnent pas accès à ce qui est. Le devenir n'est pas nié comme apparence, il est disqualifié comme connaissance.
L'argument est plus concret que celui de Parménide, qui procédait par voie purement logique. Mélissos part des exemples ordinaires pour les faire éclater de l'intérieur, et c'est sans doute ce qui donne à sa prose sa force particulière.
Œuvres majeures
Sur la nature ou sur l'être
L'unique ouvrage de Mélissos, écrit en prose ionienne, aujourd'hui perdu dans sa forme complète. Le titre qui lui est donné dans les sources tardives combine deux formules et n'est probablement pas de sa main. L'ouvrage procédait par déductions enchaînées, chaque thèse s'appuyant sur la précédente, ce qui en fait un des tout premiers exemples de raisonnement continu dans la prose philosophique grecque.
Les fragments conservés par Simplicius
C'est ici que Mélissos occupe une place à part. Simplicius, commentant la Physique et le Traité du ciel d'Aristote au VIe siècle de notre ère, cite de longs extraits suivis. Le résultat est paradoxal : de ce penseur réputé mineur, nous possédons davantage de texte continu que de Parménide ou d'Héraclite, dont il ne reste que des éclats. Si vous voulez lire une page de philosophie présocratique argumentée du début à la fin, Mélissos est à peu près le seul chez qui vous le pouvez.
Les éditions de référence numérotent ces fragments de B1 à B10 dans le recueil de Diels et Kranz. Les plus discutés sont B7, sur l'immobilité et l'absence de vide, B8, sur le témoignage des sens, et B9, sur l'absence de corps.
Le traité pseudo-aristotélicien
Un opuscule transmis dans le corpus d'Aristote, connu sous le titre De Mélissos, Xénophane et Gorgias, résume et discute ses arguments. Les spécialistes s'accordent aujourd'hui à dire qu'il n'est pas d'Aristote. Il reste une source utile, à condition de le traiter pour ce qu'il est : un exposé scolaire tardif, qui reformule dans un vocabulaire postérieur.
Comment y accéder en français
Les recueils français de présocratiques donnent l'ensemble des fragments et des témoignages en traduction. C'est la voie la plus simple. Philotopie consacre une fiche distincte à ce corpus sous le titre De la nature ou de l'être, où les fragments sont présentés un à un.
Postérité et influence
Le mépris d'Aristote
La réputation de Mélissos a été durablement fixée par Aristote, qui le traite sans ménagement. Dans la Physique, il oppose Parménide, qui raisonne bien, à Mélissos, dont l'argumentation lui paraît grossière. Dans les Réfutations sophistiques, il en fait un exemple de paralogisme : de ce que tout ce qui est engendré a un commencement, Mélissos conclut que ce qui n'est pas engendré n'en a pas, ce qui ne suit pas logiquement.
Ce jugement a pesé lourd. Pendant des siècles, Mélissos a été lu comme un éléate de second rang, une version affaiblie de Parménide. Les études récentes ont largement révisé cette lecture, en soulignant que le reproche d'Aristote porte sur un passage isolé et que la cohérence d'ensemble du traité est réelle.
Un adversaire utile pour les atomistes
L'influence la plus féconde de Mélissos est paradoxale : elle s'exerce par la réfutation. Son argument disait que le mouvement exige du vide, que le vide serait du non-être, donc qu'il n'y a pas de mouvement. Leucippe et Démocrite acceptent la première prémisse et retournent la conclusion : puisqu'il y a manifestement du mouvement, il faut accorder au vide une forme d'existence. L'atomisme naît, en partie, de cette inversion. Mélissos avait posé l'alternative avec une netteté telle qu'elle en devenait exploitable.
Une lecture médicale et sophistique
Certains historiens rapprochent ses raisonnements de ceux que l'on trouve dans les traités médicaux hippocratiques et chez les sophistes de la même génération : même goût pour l'enchaînement serré, même usage d'exemples ordinaires retournés contre l'opinion commune. Cette proximité aide à comprendre pourquoi sa prose paraît plus moderne que le poème de Parménide.
Aujourd'hui
Mélissos reste un auteur pour spécialistes, mais son cas intéresse au-delà de l'érudition. Il pose une question de méthode : que vaut un jugement philosophique hérité, lorsqu'il vient d'un adversaire et qu'il a été recopié pendant vingt-trois siècles sans réexamen des textes ? La réhabilitation progressive de Mélissos, menée par les éditeurs et les commentateurs du XXe siècle, offre un bon exemple de ce que l'histoire de la philosophie peut corriger quand elle retourne aux sources.
Controverses et débats
L'être est-il incorporel ?
C'est le débat le plus vif. Un fragment affirme que ce qui est n'a pas de corps. Pris au pied de la lettre, il ferait de Mélissos l'inventeur de l'incorporel, plusieurs décennies avant Platon. Deux objections sérieuses s'y opposent. D'une part, un être sans corps mais infini en grandeur est difficile à concevoir. D'autre part, le texte du fragment est court et son contexte perdu, ce qui laisse place à plusieurs traductions. Certains commentateurs y lisent seulement que l'être n'a pas d'épaisseur au sens d'une partie séparable. Le débat n'est pas clos et les éditions modernes signalent l'incertitude.
Aristote a-t-il été juste ?
Le reproche de paralogisme est techniquement fondé sur le passage que vise Aristote. La question est de savoir s'il est équitable à l'échelle du traité. Plusieurs spécialistes soutiennent que Mélissos ne commet pas la faute qu'on lui prête, parce que sa prémisse réelle n'est pas celle qu'Aristote lui attribue. D'autres maintiennent que la critique porte. Il faut noter qu'Aristote avait un intérêt dans l'affaire : il construisait l'histoire de la philosophie comme une progression vers ses propres solutions.
Un éléate orthodoxe ou un dissident ?
Mélissos rend l'être infini quand Parménide le disait limité. S'agit-il d'un désaccord, d'une correction ou d'une interprétation de ce que Parménide voulait dire ? Les trois lectures existent. Celles qui font de Mélissos un simple disciple minimisent l'écart ; celles qui en font un penseur indépendant y voient une rupture assumée. Comme le poème de Parménide est lui-même fragmentaire, la question ne peut être tranchée définitivement.
L'amiral et le philosophe
Quelques érudits ont douté que le stratège samien et l'auteur du traité soient la même personne, l'homonymie n'étant pas rare. La position majoritaire est qu'il s'agit bien du même homme, sur la foi de Plutarque et de Diogène Laërce, mais la prudence reste de mise avec ce type d'identification.
Pour aller plus loin
Lire les fragments
Commencez par les fragments eux-mêmes : ils sont brefs et, pour une fois, suivis. L'édition dirigée par Jean-Paul Dumont, Les Présocratiques, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1988, en donne la traduction française avec les témoignages. Philotopie leur consacre une fiche propre, De la nature ou de l'être.
Les critiques antiques
Aristote, Physique, livre I, chapitres 2 et 3, et Réfutations sophistiques : c'est là que se forge le jugement sévère qui a longtemps tenu lieu de réputation. Lire ces pages en regard des fragments est l'exercice le plus instructif que vous puissiez faire sur Mélissos.
Plutarque, Vie de Périclès, chapitres 26 et 27, pour l'épisode naval de Samos.
Situer l'éléatisme
Le poème de Parménide, dans l'une des traductions françaises disponibles, reste le texte de référence pour mesurer ce que Mélissos conserve et ce qu'il modifie. Les paradoxes de Zénon d'Élée montrent la troisième voie qu'a prise la même école.
Fiches liées sur Philotopie
Zénon d'Élée, Leucippe, Démocrite, Aristote, le courant de l'atomisme et le concept de devenir.