Comment rendre nos idées claires
Titre original : How to Make Our Ideas Clear
Publication : Janvier 1878 dans Popular Science Monthly volume X
Type : Article
Analyse
Présentation
How to Make Our Ideas Clear (en français Comment rendre nos idées claires) est l'article fondateur du pragmatisme philosophique américain, publié par Charles Sanders Peirce dans la revue américaine Popular Science Monthly, volume XII, numéro de janvier 1878, pages 286-302. Peirce a alors 38 ans (il est né le 10 septembre 1839) et est mathématicien-physicien à l'United States Coast and Geodetic Survey (organisme fédéral de mesure géodésique), tout en menant en parallèle une intense activité philosophique. L'article a été traduit en français quelques mois plus tard par Charles Renouvier (en collaboration avec Léon Marillier) sous le titre Comment rendre nos idées claires dans la Revue philosophique de la France et de l'étranger, tome VII, janvier 1879, soit l'année suivant la publication anglaise. Cette rapidité de traduction est exceptionnelle pour l'époque et témoigne de l'importance immédiatement reconnue de l'article.
L'article est de format moyen (environ 30 pages dans la publication originale anglaise, équivalent à environ 12 000 mots). Il constitue le deuxième d'une série de six articles que Peirce a publiés dans Popular Science Monthly entre 1877 et 1878 sous le titre général Illustrations of the Logic of Science (Illustrations de la logique de la science). Cette série forme un ensemble cohérent qui développe les fondements de la méthode scientifique et de la théorie pragmatique du sens. Les six articles sont :
- The Fixation of Belief (La Fixation de la croyance), Popular Science Monthly, novembre 1877.
- How to Make Our Ideas Clear (Comment rendre nos idées claires), janvier 1878.
- The Doctrine of Chances (La Doctrine des chances), mars 1878.
- The Probability of Induction (La Probabilité de l'induction), avril 1878.
- The Order of Nature (L'Ordre de la nature), juin 1878.
- Deduction, Induction, and Hypothesis, août 1878.
Les deux premiers articles (The Fixation of Belief et How to Make Our Ideas Clear) sont largement reconnus comme les deux textes fondateurs du pragmatisme américain. L'article qui nous occupe (le second) est le plus célèbre des deux et celui qui a eu la plus grande influence philosophique. Il introduit ce qui sera appelé plus tard la « maxime pragmatique » ou « maxime pragmatiste » : la règle centrale de la méthode pragmatique pour déterminer le sens des idées.
L'article articule plusieurs thèses interconnectées qui structurent toute la théorie pragmatique du sens :
- La maxime pragmatique, formulée explicitement vers le milieu de l'article : « Considérez quels effets, qui pourraient avoir des conséquences pratiques concevables, nous concevons l'objet de notre conception comme ayant. Alors, notre conception de ces effets est notre conception entière de l'objet. » (Formulation originale anglaise : « Consider what effects, which might conceivably have practical bearings, we conceive the object of our conception to have. Then, our conception of these effects is the whole of our conception of the object. ») Cette maxime est devenue l'un des textes philosophiques les plus cités du XXᵉ siècle anglo-saxon. Elle énonce la règle centrale du pragmatisme : le sens d'une idée se réduit à ses conséquences pratiques concevables.
- La critique de la conception cartésienne et leibnizienne de la clarté des idées. Pour René Descartes (Méditations métaphysiques, 1641) et pour Gottfried Wilhelm Leibniz (Méditations sur la connaissance, la vérité et les idées, 1684), une idée est claire quand on la reconnaît immédiatement comme distincte des autres idées, et distincte quand on peut la définir précisément par ses caractéristiques essentielles. Peirce accepte ces deux premiers niveaux de clarté mais les juge insuffisants : il faut ajouter un troisième niveau, la clarté par les effets pratiques concevables. C'est ce troisième niveau qui constitue l'apport pragmatique original de Peirce.
- La définition pragmatique de la vérité : « L'opinion sur laquelle s'accorderaient finalement tous ceux qui enquêtent rationnellement, telle est ce que nous entendons par la vérité, et l'objet représenté par cette opinion est le réel. » Cette définition consensuelle-régulative de la vérité (la vérité comme horizon asymptotique de la convergence des enquêteurs rationnels) est l'une des contributions philosophiques majeures de Peirce. Elle préfigure plusieurs théories contemporaines de la vérité (Habermas et la vérité consensuelle, plus largement les théories épistémiques de la vérité contre la théorie correspondantiste classique).
- La définition pragmatique de la réalité. Le réel est ce qui est indépendant des opinions individuelles particulières, mais qui peut être atteint par la convergence rationnelle de l'enquête collective. Cette définition combine réalisme ontologique (il y a une réalité indépendante des sujets) et conception épistémique du sens (le sens de « réel » se définit par la procédure d'enquête qui y conduit). Cette synthèse réaliste-pragmatique est l'une des positions philosophiques les plus originales de Peirce.
- L'enquête (inquiry) comme processus rationnel collectif. Peirce développe une conception sociale et collective de l'enquête scientifique. La vérité n'est pas atteinte par un sujet isolé : elle émerge progressivement de la communauté des enquêteurs qui suivent rationnellement leur recherche sur le long terme. Cette dimension communautaire de l'enquête est l'un des aspects les plus distinctifs du pragmatisme peircien par rapport à plusieurs autres pragmatismes ultérieurs.
- La distinction entre croyance (belief) et doute (doubt). Reprise et systématisation de l'analyse de l'article précédent The Fixation of Belief (1877). La croyance est un état mental stable qui dispose à l'action selon des habitudes établies. Le doute est un état mental inquiet qui pousse à l'enquête pour rétablir une croyance stable. L'enquête est le processus par lequel le doute se transforme en croyance ; c'est l'activité philosophique-scientifique fondamentale.
- L'applications de la maxime pragmatique à plusieurs concepts philosophiques traditionnels. Dans la dernière partie de l'article, Peirce applique sa maxime à plusieurs concepts : la force, la réalité, la transsubstantiation catholique (qu'il critique comme dépourvue de sens pragmatique). Ces applications montrent comment la maxime pragmatique permet de trancher certains débats philosophiques traditionnels qu'elle révèle comme non significatifs parce qu'ils ne portent pas sur des conséquences pratiques différentes.
L'article s'inscrit dans le mouvement plus large du pragmatisme américain naissant. Le terme « pragmatism » lui-même n'apparaît pas dans cet article (Peirce le forgera plus tard, vers les années 1900, en réaction au succès du terme par William James). Mais la doctrine essentielle du pragmatisme y est déjà formulée. Le pragmatisme se développera ensuite en plusieurs traditions complémentaires :
- Le pragmatisme peircien : centré sur la logique scientifique, la sémiotique, la métaphysique évolutionniste.
- Le pragmatisme jamesien : centré sur la psychologie, la religion, l'expérience individuelle.
- Le pragmatisme deweyien : centré sur l'éducation, la démocratie, l'instrumentalisme philosophique.
- Plus tard, le néo-pragmatisme : Quine, Sellars, Davidson, Putnam, Rorty, Brandom.
Les traductions françaises principales sont :
- Charles Renouvier (avec Léon Marillier), Comment rendre nos idées claires, dans la Revue philosophique de la France et de l'étranger, tome VII, janvier 1879. Traduction française historique presque contemporaine de la publication originale.
- Pierre Thibaud, Textes anti-cartésiens, Aubier-Montaigne, 1984 ; rééditions. Recueil incluant les principaux textes pragmatiques de Peirce.
- Pierre Thibaud et Janice Deledalle-Rhodes, Écrits sur le signe, Seuil, 1978. Recueil principal des écrits sémiotiques de Peirce en français.
- Christiane Chauviré (éd.), À la recherche d'une méthode, PUM (Presses Universitaires du Mirail), 1993. Recueil pédagogique français.
- Gérard Deledalle, Œuvres philosophiques, Le Cerf, plusieurs volumes (1979 et années suivantes). Édition française la plus complète des écrits peirciens.
L'édition critique anglaise de référence est celle de la Writings of Charles S. Peirce : A Chronological Edition, Indiana University Press, sous la direction du Peirce Edition Project depuis 1982. How to Make Our Ideas Clear y figure dans le volume 3 (1872-1878), édité par Christian Kloesel et Peirce Edition Project, paru en 1986.
Contexte historique et conditions de rédaction
Charles Sanders Peirce (1839-1914) compose How to Make Our Ideas Clear dans la maturité précoce de sa carrière philosophique et scientifique.
Repères biographiques essentiels. Né à Cambridge (Massachusetts) le 10 septembre 1839, dans une famille intellectuellement prestigieuse : père Benjamin Peirce (1809-1880), grand mathématicien américain et professeur de mathématiques à Harvard, considéré comme l'un des fondateurs des mathématiques universitaires américaines. Mère Sarah Hunt Mills, fille d'un sénateur du Massachusetts. Famille profondément ancrée dans l'élite intellectuelle de la Nouvelle-Angleterre.
Études à Harvard College (1855-1859) où Peirce obtient son bachelor's degree (A.B.) en 1859. Il poursuit ensuite avec une formation scientifique : Sc.B. en chimie de la Lawrence Scientific School de Harvard en 1863, avec mention summa cum laude (la première personne à recevoir cette distinction à Harvard). Formation scientifique exceptionnelle, particulièrement en mathématiques (sous l'influence de son père) et en chimie expérimentale.
Carrière à l'United States Coast and Geodetic Survey (1859-1891). Peirce travaille pendant trente-deux ans comme scientifique professionnel à l'organisme fédéral de mesure géodésique américain (qui mesure la forme exacte de la Terre, les positions astronomiques, les caractéristiques magnétiques terrestres). Il y mène des recherches de très haut niveau, notamment sur la mesure précise de la pesanteur par les pendules (pendulum experiments), recherches qui le mèneront à voyager en Europe (à Paris, Londres, Berlin) dans les années 1870-1880.
Enseignement parallèle à l'Université Johns Hopkins (1879-1884). Peirce enseigne la logique à Johns Hopkins (université de recherche fondée en 1876 à Baltimore sur le modèle des universités allemandes) en tant que professeur chargé de cours (lecturer). Ses étudiants incluent plusieurs futurs philosophes et scientifiques majeurs : Christine Ladd-Franklin (logicienne), Allan Marquand, John Dewey (futur grand philosophe pragmatiste, qui suit ses cours en 1882-1884), Thorstein Veblen (futur économiste sociologue). Cette période Johns Hopkins est probablement la plus productive philosophiquement de Peirce.
Renvoi de Johns Hopkins en 1884. Peirce est renvoyé de Johns Hopkins en 1884 dans des circonstances scandaleuses : il avait vécu avec Juliette Froissy (future Mme Peirce) sans être marié à elle (il était encore légalement marié à sa première épouse Harriet Melusina Fay dont il était séparé depuis plusieurs années). Cette transgression des conventions sociales victoriennes lui coûtera son poste et lui rendra extrêmement difficile l'obtention de toute autre position universitaire dans les décennies suivantes.
Le Metaphysical Club (vers 1872-1874). Avant la rédaction des Illustrations, Peirce participe à Cambridge (Massachusetts) au célèbre « Metaphysical Club » qui réunit régulièrement plusieurs intellectuels de la région : William James (1842-1910, ami proche de Peirce depuis Harvard), Oliver Wendell Holmes Jr. (1841-1935, futur juge à la Cour suprême), Chauncey Wright (1830-1875, philosophe darwinien proche de Peirce), John Fiske (1842-1901), Nicholas St. John Green (1830-1876, avocat et philosophe), Joseph Bangs Warner. Le Metaphysical Club, dont les réunions ont eu lieu entre 1872 et 1874 environ, est considéré comme le lieu intellectuel d'origine du pragmatisme américain. C'est dans ce club que Peirce développe pour la première fois l'idée qui deviendra la maxime pragmatique.
**Rédaction des Illustrations of the Logic of Science (vers 1877-1878). Peirce rédige les six articles à partir de l'été 1877, alors qu'il est en mission scientifique à Paris** pour le Coast and Geodetic Survey (mesures de pendules au Bureau international des poids et mesures de Sèvres). Il rédige le premier article (The Fixation of Belief) en français à Paris à l'été 1877, puis le traduit en anglais pour publication. Les articles paraissent successivement dans Popular Science Monthly entre novembre 1877 et août 1878.
Le choix de la revue Popular Science Monthly. Peirce choisit cette revue de vulgarisation scientifique (non spécialisée philosophiquement) parce qu'elle lui offre une diffusion large auprès d'un public cultivé non spécialiste. Ce choix est révélateur : Peirce conçoit le pragmatisme comme une philosophie de la méthode scientifique, qui doit s'adresser autant aux scientifiques qu'aux philosophes professionnels. Cette dimension anti-académique du pragmatisme peircien est l'un de ses traits distinctifs.
Période ultérieure (1884-1914). Après son renvoi de Johns Hopkins en 1884, Peirce traverse des décennies d'isolement universitaire et de précarité financière croissante. Il continue à travailler au Coast and Geodetic Survey jusqu'en 1891, puis vit dans une ferme isolée de Milford (Pennsylvanie, appelée « Arisbe ») achetée en 1887, qu'il aménagera progressivement. Il continue à écrire abondamment mais a du mal à publier dans les principales revues philosophiques de son temps. Il vit grâce à des conférences occasionnelles (notamment les Cambridge Conferences Lectures de 1898, Lectures on Pragmatism à Harvard en 1903, Lowell Lectures à Boston en 1903), des traductions, des articles d'encyclopédie (notamment des centaines d'articles pour le Century Dictionary), et l'aide financière de ses amis (particulièrement William James qui collectera plusieurs fonds pour soutenir Peirce).
Œuvres ultérieures à How to Make Our Ideas Clear. Peirce ne publiera jamais d'œuvre philosophique majeure unifiée de son vivant. Son œuvre philosophique reste dispersée dans :
- Des articles publiés dans des revues diverses.
- Des manuscrits considérables non publiés de son vivant (estimés à environ 80 000 pages au total).
- Une correspondance abondante avec William James, John Dewey, F.C.S. Schiller, et plusieurs autres.
La publication posthume systématique de l'œuvre peircienne commence dans les années 1930 avec les Collected Papers of Charles Sanders Peirce (Harvard University Press, 8 volumes, 1931-1958, sous la direction de Charles Hartshorne, Paul Weiss, Arthur Burks). Une édition chronologique critique plus rigoureuse, les Writings of Charles S. Peirce, paraît depuis 1982 (Peirce Edition Project, Indiana University Press).
Mort de Peirce le 19 avril 1914 à Milford (Pennsylvania), à 74 ans, dans une grande pauvreté. Il meurt sans avoir reconnu son rôle fondateur dans le développement du pragmatisme, qu'il jugeait souvent trahi par les développements ultérieurs de William James et de John Dewey. Pour marquer cette divergence philosophique, Peirce avait rebaptisé sa propre philosophie « pragmaticism » en 1905 (au lieu de « pragmatism »), formule dont il disait qu'elle était « laide comme un mot peut l'être, pour empêcher les ravisseurs » (le « pragmaticism » serait trop laid pour être récupéré par les vulgarisateurs).
Contexte intellectuel américain des années 1870-1880. La rédaction des Illustrations se situe dans :
- L'émergence progressive de la philosophie universitaire américaine, qui sortait de l'ombre des traditions européennes (idéalisme allemand, philosophie écossaise du sens commun, positivisme français). Le pragmatisme est l'un des premiers grands mouvements philosophiques proprement américains.
- Le développement des sciences expérimentales et de la logique mathématique. Peirce est l'un des pionniers de la logique formelle moderne (parallèlement à Gottlob Frege en Allemagne et à George Boole en Grande-Bretagne, antérieurement). Ses travaux logiques (notamment sur les quantificateurs, sur l'algèbre de la logique, sur la logique des relations) sont d'une importance considérable.
- La réception progressive du darwinisme dans le monde intellectuel américain. Charles Darwin avait publié De l'origine des espèces en 1859. Le pragmatisme américain naissant intègre profondément la conception darwinienne de l'évolution comme cadre général de pensée : la connaissance humaine est elle-même un processus évolutif d'adaptation, les concepts sont des outils mentaux sélectionnés par leur efficacité pratique.
- L'influence persistante du transcendantalisme américain antérieur (Emerson, Thoreau, déjà documentés sur Philotopie) et la réaction progressive contre celui-ci en faveur de positions plus empiristes et scientifiques.
- L'après-guerre civile américaine (1861-1865) et la reconstruction intellectuelle progressive du pays. Plusieurs membres du Metaphysical Club (notamment Oliver Wendell Holmes Jr., qui sera grièvement blessé pendant la guerre) sont marqués par cette expérience traumatique, qui contribue à leur scepticisme envers les certitudes dogmatiques absolues.
Structure de l'œuvre
L'article se compose de quatre sections principales, sans intertitres formels mais distinguables analytiquement.
Section I : La distinction entre clarté et obscurité, prolongement et critique de Descartes et Leibniz.
Peirce y présente le problème philosophique central. La tradition philosophique moderne (depuis Descartes) avait défini deux niveaux de clarté des idées :
- L'idée est claire quand on la reconnaît immédiatement comme distincte des autres idées.
- L'idée est distincte quand on peut la définir précisément par ses caractéristiques essentielles.
Peirce accepte ces deux niveaux mais les juge insuffisants. La clarté cartésienne-leibnizienne reste superficielle : on peut avoir une idée claire et distincte (selon ces deux niveaux) sans avoir vraiment compris ce que l'idée signifie en pratique. Peirce propose donc un troisième niveau : la clarté par les effets pratiques concevables. C'est ce troisième niveau qui constitue l'apport pragmatique original.
Section II : La maxime pragmatique.
C'est le cœur théorique de l'article. Peirce y formule explicitement sa maxime pragmatique :
Considérez quels effets, qui pourraient avoir des conséquences pratiques concevables, nous concevons l'objet de notre conception comme ayant. Alors, notre conception de ces effets est notre conception entière de l'objet.
Cette formulation anglaise originale (« Consider what effects, which might conceivably have practical bearings, we conceive the object of our conception to have. Then, our conception of these effects is the whole of our conception of the object. ») est devenue l'un des textes philosophiques les plus cités du XXᵉ siècle anglo-saxon.
Peirce illustre la maxime par plusieurs exemples : le concept de dureté (un objet est dur si, étant donné qu'on essaie de le rayer, certains effets se produisent ou non), le concept de poids (un objet a un certain poids si, étant donné qu'on le pèse, certains effets numériques se produisent), le concept de force (la force se définit par ses effets observables sur les corps).
Section III : Application aux concepts métaphysiques traditionnels.
Peirce applique sa maxime à plusieurs concepts philosophiques traditionnels :
- Le concept de transsubstantiation catholique (la conversion du pain et du vin en corps et sang du Christ dans l'eucharistie) : Peirce le critique comme dépourvu de sens pragmatique authentique, parce qu'il ne porte sur aucune conséquence pratique observable. Cette critique provocatrice (Peirce était lui-même chrétien épiscopalien) montre la portée déflationniste de la maxime pragmatique sur certains débats théologiques traditionnels.
- Le concept de réalité. Peirce y développe sa définition pragmatique de la réalité : le réel est ce qui résiste à nos opinions individuelles, mais qui peut être atteint par la convergence rationnelle de l'enquête collective. Cette définition combine réalisme ontologique et conception pragmatique du sens.
Section IV : La vérité et la réalité comme horizons asymptotiques.
Peirce y développe sa définition pragmatique célèbre de la vérité :
L'opinion sur laquelle s'accorderaient finalement tous ceux qui enquêtent rationnellement, telle est ce que nous entendons par la vérité, et l'objet représenté par cette opinion est le réel.
Cette définition consensuelle-régulative situe la vérité comme horizon asymptotique de la convergence des enquêteurs rationnels sur le long terme. La vérité n'est pas atteinte par un sujet isolé : elle émerge progressivement de la communauté des enquêteurs rationnels qui suivent rationnellement leur recherche. Cette dimension consensuelle-collective de la vérité est l'une des innovations philosophiques majeures de Peirce.
Peirce discute également plusieurs objections à sa position :
- Si la vérité dépend de la convergence consensuelle, n'est-elle pas relative aux enquêteurs ? Réponse de Peirce : non, parce que la convergence s'opère sous la contrainte de la réalité indépendante qui dirige progressivement l'enquête vers ses résultats stables.
- Si l'enquête n'atteint jamais complètement la vérité, comment parler de vérité du tout ? Réponse de Peirce : la vérité est un idéal régulateur (au sens kantien partiellement repris) qui dirige l'enquête, même si elle n'est jamais complètement atteinte.
Thèses centrales
La maxime pragmatique comme règle du sens. Thèse fondatrice. Le sens d'une idée se réduit à ses conséquences pratiques concevables. Pour savoir ce que signifie un concept, il faut se demander quels effets observables auraient lieu si le concept s'appliquait à un objet. Cette maxime ne réduit pas le sens au vérifiable (positivisme logique ultérieur) ni à l'utile (utilitarisme), mais aux conséquences pratiques concevables : c'est une définition opérationnelle du sens qui maintient une certaine généralité conceptuelle.
Le troisième niveau de clarté. Innovation par rapport à Descartes et Leibniz. Outre la clarté par reconnaissance (premier niveau cartésien) et la distinction par définition (deuxième niveau leibnizien), il existe un troisième niveau de clarté : la clarté par les effets pratiques concevables. C'est ce troisième niveau qui constitue l'apport original du pragmatisme peircien. Ce niveau permet de dépasser les définitions formelles vers une compréhension opérationnelle des concepts.
La définition pragmatique de la vérité. Innovation majeure. La vérité se définit comme l'opinion sur laquelle s'accorderaient finalement tous ceux qui enquêtent rationnellement sur la question. Cette définition consensuelle-régulative situe la vérité comme horizon asymptotique de la convergence des enquêteurs rationnels. Elle s'oppose à la théorie correspondantiste classique (la vérité comme correspondance entre la pensée et la chose) et préfigure les théories épistémiques contemporaines de la vérité (Habermas et la vérité consensuelle, plus largement le pragmatisme contemporain).
La définition pragmatique de la réalité. Position métaphysique. Le réel est ce qui est indépendant des opinions individuelles particulières, mais qui peut être atteint par la convergence rationnelle de l'enquête collective. Cette définition combine réalisme ontologique (il y a une réalité indépendante des sujets) et conception épistémique du sens (le sens de « réel » se définit par la procédure d'enquête qui y conduit). Cette synthèse réaliste-pragmatique distingue Peirce des positions idéalistes (Berkeley, Hegel) et des positions phénoménistes (Mach, certains positivistes).
La conception sociale-collective de l'enquête. Dimension distinctive. La connaissance n'est pas l'œuvre d'un sujet isolé (contre le cogito cartésien et plus largement contre l'individualisme épistémologique moderne) : elle émerge progressivement de la communauté des enquêteurs rationnels qui suivent rationnellement leur recherche sur le long terme. Cette dimension communautaire de l'enquête est l'un des aspects les plus distinctifs du pragmatisme peircien par rapport à plusieurs autres pragmatismes ultérieurs (notamment James, plus individualiste).
La distinction croyance/doute. Concepts psychologiques structurants. La croyance est un état mental stable qui dispose à l'action selon des habitudes établies. Le doute est un état mental inquiet qui pousse à l'enquête pour rétablir une croyance stable. L'enquête est le processus par lequel le doute se transforme en croyance ; c'est l'activité philosophique-scientifique fondamentale. Cette conception des croyances comme habitudes d'action prolonge la psychologie associationniste écossaise (Hume) tout en l'enrichissant d'une dimension active-pragmatique.
La critique des concepts métaphysiques dépourvus de sens pragmatique. Application déflationniste. Plusieurs concepts philosophiques traditionnels (la transsubstantiation catholique, certains débats scolastiques sur les universaux, plusieurs débats métaphysiques classiques) se révèlent dépourvus de sens pragmatique authentique parce qu'ils ne portent sur aucune conséquence pratique observable. Cette application déflationniste de la maxime pragmatique préfigure plusieurs critiques ultérieures de la métaphysique traditionnelle (notamment positivistes logiques au XXᵉ siècle), tout en restant moins radicale que ces dernières.
Le réalisme scolastique modéré. Position métaphysique sous-jacente. Peirce défend un réalisme modéré qu'il qualifie de scolastique (en référence à la tradition de Duns Scot particulièrement, qu'il admire). Le réel contient des universaux réels (lois de la nature, structures générales) et pas seulement des particuliers. Cette position réaliste-modérée distingue Peirce des nominalismes radicaux (Berkeley, Hume, certains positivistes ultérieurs) et le rapproche de certaines positions aristotéliciennes-scotistes.
L'évolutionnisme cosmologique. Position métaphysique tardive (plus développée dans les œuvres postérieures à 1878, mais déjà implicite). Pour Peirce, l'univers lui-même est en évolution progressive vers un état d'ordre et de raison croissants. Les lois de la nature ne sont pas des données fixes éternelles : elles sont elles-mêmes le résultat d'une évolution cosmique. Cette vision évolutionniste-cosmique, héritée partiellement de Darwin et de Schelling, est l'une des dimensions les plus originales du pragmatisme peircien.
La sémiotique générale comme cadre théorique. Programme philosophique plus large. How to Make Our Ideas Clear s'inscrit dans le projet plus large de Peirce d'une sémiotique générale (théorie des signes) comme cadre théorique unificateur. Pour Peirce, toute connaissance procède par signes (semiosis), et la sémiotique est la science générale qui étudie les processus de signification. Cette dimension sémiotique du pragmatisme peircien sera massivement développée dans les œuvres ultérieures et constituera l'un des fondements de la sémiotique du XXᵉ siècle (parallèlement à la sémiologie saussurienne européenne).
Postérité et influence
Influence sur William James et le pragmatisme américain. William James (1842-1910), ami proche de Peirce depuis Harvard et membre du Metaphysical Club avec lui, prolonge le pragmatisme peircien dans une direction plus psychologique et plus religieuse. Son Pragmatism : A New Name for Some Old Ways of Thinking (Le Pragmatisme, 1907) popularise massivement la doctrine pragmatiste auprès du public cultivé. Mais James transforme le pragmatisme dans plusieurs directions que Peirce désapprouvera :
- Conception plus individualiste de la croyance (James privilégie l'enquêteur singulier sur la communauté des enquêteurs).
- Conception plus utilitariste du sens (James tend à réduire le sens à l'utilité psychologique, ce que Peirce refusait).
- Application religieuse du pragmatisme (James l'utilise pour justifier la croyance religieuse comme « will to believe », ce qui choque profondément Peirce).
Cette divergence Peirce-James conduit Peirce à rebaptiser sa propre philosophie « pragmaticism » en 1905, formule qu'il disait choisir parce qu'elle serait « laide comme un mot peut l'être, pour empêcher les ravisseurs » (sous-entendu : empêcher James et autres de la récupérer).
Influence sur John Dewey et l'instrumentalisme. John Dewey (1859-1952), élève direct de Peirce à Johns Hopkins en 1882-1884, prolonge le pragmatisme dans une direction plus instrumentaliste et plus politique : philosophie de l'éducation (Démocratie et éducation, 1916), théorie de la démocratie radicale, conception instrumentaliste de la pensée comme outil d'adaptation. Dewey reconnaît explicitement sa dette envers Peirce tout en développant sa propre tradition.
Influence sur F.C.S. Schiller et l'humanisme britannique. Ferdinand Canning Scott Schiller (1864-1937), philosophe britannique d'Oxford, prolonge le pragmatisme dans une direction humaniste (Humanism, 1903 ; Studies in Humanism, 1907). Schiller correspond directement avec Peirce et popularise le pragmatisme en Grande-Bretagne.
Influence sur Frank Plumpton Ramsey et la philosophie analytique britannique. Frank Ramsey (1903-1930), philosophe et mathématicien britannique mort prématurément à 26 ans, lit Peirce avec attention et développe plusieurs intuitions pragmatistes dans sa propre œuvre (notamment Facts and Propositions, 1927). Sa redécouverte de Peirce dans les années 1920 est l'un des moments importants de la transmission du pragmatisme à la philosophie analytique anglo-saxonne.
Influence sur Wittgenstein. Ludwig Wittgenstein (1889-1951), bien qu'il n'ait pas lu Peirce directement, partage avec lui plusieurs intuitions pragmatistes dans son œuvre tardive (Investigations philosophiques, posthume 1953) : conception de la signification comme usage dans des jeux de langage, refus des essences cachées au profit d'une analyse des pratiques effectives. La convergence Wittgenstein-Peirce sur la conception pragmatique du sens est l'une des plus stimulantes de la philosophie du XXᵉ siècle, même sans filiation directe documentée.
Influence sur le néo-pragmatisme américain. À partir des années 1950-1960, un renouveau du pragmatisme se développe dans la philosophie analytique américaine :
- Willard Van Orman Quine (1908-2000), dans Two Dogmas of Empiricism (1951) et Word and Object (1960), développe un néo-pragmatisme qui combine héritage peircien et logique analytique.
- Wilfrid Sellars (1912-1989), avec son célèbre essai Empiricism and the Philosophy of Mind (1956), prolonge les intuitions peirciennes sur la dimension inférentielle de la pensée.
- Donald Davidson (1917-2003), dans plusieurs essais majeurs (Inquiries into Truth and Interpretation, 1984), développe une théorie de la signification qui dialogue avec le pragmatisme peircien.
- Hilary Putnam (1926-2016), philosophe majeur de l'analytique américaine, défend un réalisme interne qui prolonge plusieurs intuitions peirciennes (Reason, Truth and History, 1981).
- Richard Rorty (1931-2007), avec Philosophy and the Mirror of Nature (1979) et ses œuvres ultérieures, développe un néo-pragmatisme radical qui se réclame explicitement de Peirce, James et Dewey.
- Robert Brandom (1950-), avec Making It Explicit (1994) et Articulating Reasons (2000), développe un pragmatisme inférentialiste qui prolonge directement plusieurs intuitions peirciennes sur la dimension sociale du sens.
Influence sur Jürgen Habermas et la théorie consensuelle de la vérité. Jürgen Habermas (1929-), principal héritier de l'École de Francfort tardive, développe une théorie consensuelle de la vérité qui prolonge directement la définition peircienne (Théorie de l'agir communicationnel, 1981 ; Vérité et justification, 1999). La filiation Peirce-Habermas sur la vérité comme consensus rationnel idéal est l'une des plus structurantes de la philosophie continentale-analytique des dernières décennies.
Influence sur la sémiotique du XXᵉ siècle. La sémiotique générale peircienne (théorie des signes, dont How to Make Our Ideas Clear n'est qu'un fragment) a profondément influencé la sémiotique du XXᵉ siècle. Parallèlement à la sémiologie saussurienne européenne, la sémiotique peircienne fonde la deuxième grande tradition sémiotique mondiale. Charles Morris (1903-1979), Thomas Sebeok (1920-2001), Umberto Eco (1932-2016) prolongent largement la tradition peircienne dans diverses directions.
Influence sur l'épistémologie scientifique. Le pragmatisme peircien a influencé plusieurs développements majeurs de l'épistémologie scientifique du XXᵉ siècle : Thomas Kuhn (La Structure des révolutions scientifiques, 1962) sur la dimension sociale-communautaire de la science, Imre Lakatos sur les programmes de recherche scientifique, Larry Laudan sur le progrès scientifique. Ces filiations restent partielles mais structurantes.
Réception française. La réception française de Peirce a été tardive mais réelle. La traduction française précoce de How to Make Our Ideas Clear par Charles Renouvier en 1879 (la même année que la publication anglaise !) témoigne d'un intérêt initial vif, suivi par une longue éclipse au début du XXᵉ siècle (Peirce reste largement ignoré en France pendant les années 1900-1960). À partir des années 1970-1980, Gérard Deledalle (1921-2003), Christiane Chauviré, Claudine Tiercelin, Pierre Thibaud, Joëlle Proust entreprennent la traduction systématique et l'étude philosophique de Peirce en français. Cette réception française récente reste partielle par rapport à la diffusion internationale de Peirce.
Critiques principales.
- Critique de l'incomplétude de la maxime pragmatique : la maxime pragmatique peircienne est-elle suffisante pour rendre claires toutes nos idées, ou faut-il la compléter par d'autres critères ? Position critique : la maxime pragmatique est utile mais incomplète. Il existe des concepts importants (concepts moraux, esthétiques, mathématiques) dont le sens ne se réduit pas à des conséquences pratiques observables. Position défensive : Peirce élargit progressivement sa conception des « conséquences pratiques » dans ses œuvres ultérieures pour inclure les conséquences inférentielles, théoriques, dispositionnelles.
- Critique de la convergence consensuelle : la définition peircienne de la vérité comme convergence asymptotique des enquêteurs rationnels suppose qu'une telle convergence est possible. Cette supposition est-elle empiriquement justifiée ? Position critique (notamment Kuhn, Feyerabend, Rorty) : non, l'histoire des sciences montre que la convergence est partielle, locale, et toujours révisable. Position défensive : la convergence est un idéal régulateur, pas une description empirique de l'histoire des sciences. Cette lecture régulative de Peirce est défendue par Habermas notamment.
- Critique de la dimension religieuse : Peirce développe dans ses œuvres ultérieures une métaphysique théiste évolutionniste (Dieu comme horizon ultime de l'évolution cosmique vers la rationalité). Cette dimension religieuse est-elle compatible avec le pragmatisme scientifique strict ? Position critique (notamment néo-pragmatistes anglo-saxons rationalistes) : non, cette dimension religieuse est un résidu problématique que le pragmatisme doit abandonner. Position défensive : la métaphysique théiste peircienne est cohérente avec sa conception générale de l'évolution cosmique vers la rationalité.
- Critique de l'obscurité philosophique de Peirce : l'œuvre peircienne est notoirement difficile d'accès, dispersée dans des dizaines de milliers de pages de manuscrits inégalement publiés. Cette dispersion rend la pensée peircienne difficile à reconstruire systématiquement. Cette critique est l'une des limitations objectives des études peirciennes contemporaines, partiellement compensée par les éditions critiques récentes (Peirce Edition Project depuis 1982).
- Critique de l'anti-cartésianisme simpliste : Peirce critique la clarté cartésienne-leibnizienne, mais sa propre critique reste-t-elle pleinement fidèle à la pensée cartésienne authentique ? Plusieurs commentateurs (notamment français) ont défendu que Peirce simplifie Descartes pour mieux le rejeter. Cette critique reste partiellement justifiée mais elle vise une dimension secondaire du projet peircien.
Lectures contemporaines. How to Make Our Ideas Clear reste massivement étudiée :
- Dans les cours d'introduction au pragmatisme américain (œuvre canonique fondatrice).
- Dans les études sur Peirce, l'œuvre étant l'une des plus accessibles philosophiquement de Peirce.
- Dans la philosophie analytique néo-pragmatique contemporaine (Quine, Sellars, Davidson, Putnam, Rorty, Brandom).
- Dans les études sémiotiques contemporaines (Eco, Sebeok, école française de sémiotique).
- Dans la philosophie des sciences contemporaine (sur les questions de la vérité scientifique et de la convergence rationnelle).
Controverses et débats
Peirce et James : pragmatisme et pragmaticism. Question d'histoire intellectuelle majeure. La divergence Peirce-James sur le pragmatisme est l'une des plus structurantes de la philosophie américaine. Position de Peirce (après 1905) : il faut distinguer le pragmaticism peircien (rigueur logique, dimension consensuelle-collective, réalisme métaphysique) du pragmatism jamesien (psychologisme, individualisme, justification religieuse). Position de plusieurs commentateurs contemporains : la divergence Peirce-James est réelle mais peut être surmontée dans une lecture plus large du pragmatisme américain.
Le pragmatisme peircien est-il une théorie du sens ou de la vérité ? Question d'interprétation. Position majoritaire : How to Make Our Ideas Clear développe deux thèses distinctes mais complémentaires - la maxime pragmatique comme règle du sens, et la définition consensuelle de la vérité. Les deux thèses sont liées (la vérité s'établit dans le sens pragmatique des concepts) mais distinctes (le sens peut être éclairci indépendamment de la question de la vérité).
Peirce réaliste ou anti-réaliste ? Question d'interprétation métaphysique. Position majoritaire : Peirce est un réaliste modéré (réalisme scolastique reprenant Duns Scot), qui combine réalisme ontologique et conception pragmatique du sens. Sa position diffère donc à la fois des anti-réalismes (instrumentalisme strict, fictionnalisme, certaines lectures pragmatistes ultérieures comme Rorty) et des réalismes métaphysiques absolus (qui posent une correspondance directe entre la pensée et la réalité).
La maxime pragmatique est-elle vérifiable ? Question philosophique. Si la maxime pragmatique dit que le sens d'une idée réside dans ses conséquences pratiques concevables, quelles sont les conséquences pratiques concevables de la maxime pragmatique elle-même ? Cette question soulève le paradoxe d'auto-application de la maxime. Position défensive : la maxime pragmatique est un principe méthodologique régulateur, qui n'a pas besoin d'être vérifié par lui-même au sens strict. Position critique : cette auto-application reste un problème pour la cohérence interne du pragmatisme peircien.
Peirce continue ou rompt avec la tradition philosophique européenne ? Question d'histoire de la philosophie. Position majoritaire : Peirce prolonge plusieurs traditions européennes (logique aristotélicienne et scotiste, empirisme britannique, kantisme, sémiotique scolastique) tout en les transformant dans une direction proprement américaine. Le pragmatisme peircien n'est pas une rupture absolue avec la tradition européenne, mais une synthèse créatrice adaptée au contexte américain et au développement des sciences modernes.
Citations clés
« Considérez quels effets, qui pourraient avoir des conséquences pratiques concevables, nous concevons l'objet de notre conception comme ayant. Alors, notre conception de ces effets est notre conception entière de l'objet. »
-- How to Make Our Ideas Clear, paraphrase de la maxime pragmatique célèbre
« L'opinion sur laquelle s'accorderaient finalement tous ceux qui enquêtent rationnellement, telle est ce que nous entendons par la vérité, et l'objet représenté par cette opinion est le réel. »
-- How to Make Our Ideas Clear, paraphrase de la définition pragmatique de la vérité
« La clarté cartésienne par reconnaissance et la distinction leibnizienne par définition sont insuffisantes. Il faut un troisième niveau : la clarté par les conséquences pratiques concevables. C'est ce niveau qui constitue la véritable clarté pragmatique d'une idée. »
-- How to Make Our Ideas Clear, paraphrase de la critique de Descartes et Leibniz
« La croyance est un état mental stable qui dispose à l'action selon des habitudes établies. Le doute est un état mental inquiet qui pousse à l'enquête pour rétablir une croyance stable. L'enquête est le processus par lequel le doute se transforme en croyance. »
-- How to Make Our Ideas Clear, paraphrase de la distinction croyance/doute
« La connaissance n'est pas l'œuvre d'un sujet isolé : elle émerge progressivement de la communauté des enquêteurs rationnels qui suivent rationnellement leur recherche sur le long terme. Le réel est ce qui résiste aux opinions individuelles, mais qui peut être atteint par la convergence rationnelle collective. »
-- How to Make Our Ideas Clear, paraphrase de la dimension communautaire de l'enquête
Pour aller plus loin
- Charles Sanders Peirce, How to Make Our Ideas Clear, dans Popular Science Monthly, vol. 12, janvier 1878. Édition originale anglaise.
- Charles Sanders Peirce, Comment rendre nos idées claires, traduction de Charles Renouvier (avec Léon Marillier), dans la Revue philosophique de la France et de l'étranger, tome VII, janvier 1879. Traduction française historique.
- Charles Sanders Peirce, Textes anti-cartésiens, traduction et présentation de Pierre Thibaud, Aubier-Montaigne, 1984. Recueil français incluant How to Make Our Ideas Clear.
- Charles Sanders Peirce, Écrits sur le signe, traduction et présentation de Gérard Deledalle, Seuil, 1978. Recueil principal des écrits sémiotiques de Peirce en français.
- Charles Sanders Peirce, À la recherche d'une méthode, édition de Christiane Chauviré, Presses universitaires du Mirail, 1993. Recueil français pédagogique.
- Charles Sanders Peirce, Œuvres philosophiques, édition et traduction de Gérard Deledalle, Le Cerf, plusieurs volumes (1979 et années suivantes). Édition française la plus complète.
- Charles Sanders Peirce, Writings of Charles S. Peirce : A Chronological Edition, Indiana University Press, Peirce Edition Project, depuis 1982. Édition critique anglaise de référence en cours.
- Charles Sanders Peirce, Collected Papers of Charles Sanders Peirce, Harvard University Press, 8 volumes, 1931-1958, sous la direction de Charles Hartshorne, Paul Weiss et Arthur Burks. Édition classique anglaise.
- William James, Le Pragmatisme, traduction française, Champs Flammarion, plusieurs éditions (original Pragmatism, 1907). Œuvre majeure du pragmatisme jamesien.
- John Dewey, Logique : la théorie de l'enquête, traduction française, PUF, 1967 (original Logic : The Theory of Inquiry, 1938). Pour le pragmatisme deweyien.
- Gérard Deledalle, Charles S. Peirce : phénoménologue et sémioticien, Benjamins, 1987. Étude française majeure.
- Christiane Chauviré, Peirce et la signification : introduction à la logique du vague, PUF, 1995. Étude française contemporaine.
- Claudine Tiercelin, La Pensée-signe : études sur Peirce, Jacqueline Chambon, 1993. Étude française importante.
- Joëlle Proust, Questions de forme : logique et proposition analytique de Kant à Carnap, Fayard, 1986. Pour le contexte logique.
- Jean-Pierre Cometti, Philosopher avec Wittgenstein, PUF, 1996. Pour le rapprochement Peirce-Wittgenstein.
- Cheryl Misak, The American Pragmatists, Oxford University Press, 2013. Histoire anglo-saxonne contemporaine du pragmatisme américain.
- Cheryl Misak, Truth and the End of Inquiry : A Peircean Account of Truth, Oxford University Press, 1991 ; nouvelle édition 2004. Étude anglo-saxonne majeure sur la vérité chez Peirce.
- Hilary Putnam, Pragmatism : An Open Question, Blackwell, 1995. Pour le néo-pragmatisme contemporain.
Sources
- « Charles Sanders Peirce », Wikipédia (versions française et anglaise), consulté le 08/06/2026.
- « How to Make Our Ideas Clear », Wikipédia (version anglaise), consulté le 08/06/2026.
- « Pragmatisme », Wikipédia (version française), consulté le 08/06/2026.
- Notice « Charles Sanders Peirce » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Robert Burch, plato.stanford.edu, consulté le 08/06/2026.
- Notice « Pragmatism » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Catherine Legg et Christopher Hookway, plato.stanford.edu, consulté le 08/06/2026.
- Site du Peirce Edition Project, Indiana University-Purdue University Indianapolis, peirce.iupui.edu, consulté le 08/06/2026.