Isabelle Stengers

1949 - date inconnue 🇧🇪 belge 10 min de lecture

Difficulté : 4/5

Philosophe belge des sciences, Isabelle Stengers a renouvelé la manière de penser les rapports entre sciences, politique et écologie, autour des idées de cosmopolitique et d'écologie des pratiques.

Biographie

Isabelle Stengers naît en 1949 à Bruxelles, dans une famille d'intellectuels. Fille de l'historien Jean Stengers, elle grandit dans un milieu où l'exigence de rigueur et le goût des idées vont de soi. Son parcours singulier, qui la conduira des sciences dures à la philosophie, en fait l'une des voix les plus originales de la pensée contemporaine.

De la chimie à la philosophie

Formée à l'Université libre de Bruxelles, où elle obtient une licence en chimie, Isabelle Stengers effectue un parcours peu commun pour une philosophe. Cette formation scientifique première marquera durablement sa manière de faire de la philosophie, en lui donnant un accès direct aux pratiques et aux enjeux des sciences. C'est vers la fin des années 1970 qu'elle s'oriente vers la philosophie des sciences, tout en gardant un rapport intime aux savoirs qu'elle interroge.

La rencontre avec Prigogine

Un moment décisif de son parcours est sa collaboration avec le chimiste et prix Nobel Ilya Prigogine. Ensemble, ils publient en 1979 "La Nouvelle Alliance", un ouvrage qui interroge la métamorphose de la science autour des questions du temps, de l'irréversibilité et de la complexité. Ce livre, traduit dans une vingtaine de langues, marque une étape dans le dialogue entre la physique contemporaine et la philosophie. Il ouvre pour Isabelle Stengers un chemin qu'elle ne cessera d'approfondir.

Une philosophe à l'ULB

Isabelle Stengers enseigne la philosophie des sciences à l'Université libre de Bruxelles, où elle a formé plusieurs générations d'étudiants. En 1990, elle cofonde avec Philippe Pignarre la maison d'édition Les Empêcheurs de penser en rond, dont le nom résume assez bien l'esprit de son travail. Elle publie une œuvre foisonnante, à la croisée de la philosophie des sciences, de l'écologie et de la politique. Ses "Cosmopolitiques", en sept volumes, entreprennent une refondation de la manière dont la philosophie se rapporte aux pratiques scientifiques.

Une pensée engagée

Depuis les années 2000, Isabelle Stengers prend une part active dans les débats sur la crise écologique. "Au temps des catastrophes" (2009) est devenu un livre de référence pour ceux qui cherchent à penser l'action politique dans un monde marqué par la barbarie climatique et sociale. Elle intervient régulièrement dans le débat public, à la fois comme philosophe et comme intellectuelle engagée. Son travail est traduit dans de nombreuses langues et discuté bien au-delà des frontières francophones.

Pensée principale

La pensée d'Isabelle Stengers est traversée par une même exigence : refuser à la fois la disqualification autoritaire des savoirs populaires par la science moderne et le rejet obscurantiste des sciences. Il s'agit de faire droit à la pluralité des pratiques qui composent notre monde, sans en réduire aucune à l'ombre d'une autre.

L'invention des sciences

Une part importante de son œuvre est consacrée à la philosophie des sciences. Contre l'idée d'une science pure, désincarnée, Isabelle Stengers montre que les savoirs scientifiques sont inséparables des pratiques concrètes qui les produisent, avec leurs instruments, leurs institutions, leurs rapports de pouvoir. Cette approche, qui rejoint les analyses de Bruno Latour sans se confondre avec elles, n'est ni une dénonciation ni une déification de la science : elle vise à la comprendre comme une pratique parmi d'autres, avec ses forces et ses limites propres.

La cosmopolitique

Le concept le plus original d'Isabelle Stengers est sans doute celui de cosmopolitique. Il ne désigne pas une politique qui embrasserait le monde entier, mais une manière de faire de la politique attentive à la pluralité des mondes que composent les différentes pratiques : celles de la science, du droit, de la médecine, des sorcières néo-païennes, de l'écologie. La cosmopolitique refuse de trancher a priori entre ces pratiques, en imposant un critère unique de vérité ou de rationalité. Elle invite au contraire à ralentir, à hésiter, à faire droit à ce que chaque pratique apporte au monde commun.

L'écologie des pratiques

De ce geste découle ce qu'Isabelle Stengers nomme une écologie des pratiques. À la manière dont l'écologie décrit les interactions entre les espèces vivantes, il s'agit de décrire les interactions entre les différents savoirs et les différentes manières de faire, sans en supposer aucune supérieure aux autres. Cette écologie exige une éthique particulière : celle de la diplomatie entre les mondes, qui refuse aussi bien la guerre des savoirs que leur nivellement.

Au temps des catastrophes

Depuis la fin des années 2000, Isabelle Stengers a orienté sa réflexion vers la crise écologique. "Au temps des catastrophes" (2009) analyse notre époque comme celle d'une intrusion de Gaïa dans les affaires humaines, une manière de désigner le fait que la planète cesse d'être un décor stable pour devenir un acteur imprévisible. Face à cette intrusion, la pensée politique doit apprendre à résister à la barbarie sans céder au fatalisme, en préservant des espaces où d'autres manières de faire peuvent se déployer.

Contre l'expertise et l'autorité

Un fil rouge de son œuvre est la critique de l'usage autoritaire de l'expertise. Isabelle Stengers dénonce la manière dont les experts sont convoqués pour clore les débats politiques en les traduisant en simples questions techniques. Cette critique ne vise pas les scientifiques eux-mêmes, mais l'instrumentalisation politique de leur savoir. Elle invite à une démocratie où les savoirs experts trouvent leur juste place, sans se substituer aux décisions collectives.

Œuvres majeures

La Nouvelle Alliance. Métamorphose de la science (1979)

Coécrit avec le prix Nobel de chimie Ilya Prigogine, ce livre a marqué une génération. Il propose une lecture de la science contemporaine où le temps et l'irréversibilité redeviennent des questions centrales, contre l'idée d'un monde figé et parfaitement prévisible. L'ouvrage a été traduit dans une vingtaine de langues et constitue le point de départ de la carrière philosophique d'Isabelle Stengers.

L'Invention des sciences modernes (1993)

Cet essai reprend à nouveaux frais la question de ce qu'est une science. Contre les images héroïques de la science pure, Isabelle Stengers montre comment les sciences modernes se sont inventées à travers des pratiques concrètes, avec leurs succès mais aussi leurs prétentions autoritaires. L'ouvrage a reçu le prix quinquennal de l'essai en 1996.

Cosmopolitiques (1997, 7 volumes ; rééd. 2003 en 2 volumes)

Œuvre-clé et somme, "Cosmopolitiques" traverse l'histoire des sciences modernes (mécanique, thermodynamique, mécanique quantique) pour en dégager une manière originale de penser leurs rapports à la politique. Isabelle Stengers y forge son concept central de cosmopolitique, une attention à la pluralité des pratiques qui composent le monde.

Penser avec Whitehead (2002)

Ce livre imposant est consacré au philosophe britannique Alfred North Whitehead, dont Isabelle Stengers est l'une des grandes lectrices contemporaines. Elle y déploie une philosophie spéculative qu'elle décrit comme « une libre et sauvage création de concepts », capable de penser un monde en devenir permanent.

Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient (2009)

Livre politique et écologique, cet essai analyse notre époque comme une intrusion de Gaïa dans les affaires humaines. Face à la barbarie qui menace, il invite à préserver la joie d'une pensée insoumise et à inventer des manières collectives de résister aux expropriations du capitalisme.

Postérité et influence

L'influence d'Isabelle Stengers est considérable, quoique parfois discrète, dans la philosophie contemporaine et dans les milieux de l'écologie politique.

Une référence en philosophie des sciences

Dans le champ de la philosophie et de l'histoire des sciences, Isabelle Stengers est reconnue comme l'une des grandes figures contemporaines. Sa manière de penser la science comme pratique, sans la disqualifier ni la déifier, a nourri toute une génération de chercheurs des science studies, en dialogue avec l'œuvre de Bruno Latour.

L'écologie politique et la cosmopolitique

Depuis "Au temps des catastrophes", l'audience de son travail dans les milieux de l'écologie politique s'est fortement accrue. Ses concepts de cosmopolitique et d'écologie des pratiques sont mobilisés bien au-delà des cercles universitaires, dans des mouvements militants, des collectifs artistiques et des expérimentations démocratiques. Elle est aujourd'hui l'une des voix les plus lues par la génération qui cherche à articuler pensée critique et pratiques alternatives.

Une redécouverte de Whitehead

Son travail sur Alfred North Whitehead a contribué à faire redécouvrir cet auteur difficile mais fécond dans le monde francophone. Grâce à elle, la philosophie spéculative de Whitehead retrouve une place dans les débats contemporains, comme ressource pour penser un monde en devenir plutôt qu'un monde composé d'objets figés.

Une pensée qui inspire

Nombre de penseurs contemporains du vivant, de l'écologie ou des sciences se réclament, directement ou indirectement, de son influence. Sa manière d'articuler rigueur intellectuelle, engagement politique et attention aux savoirs marginaux fait d'elle une figure intellectuelle à part.

Controverses et débats

L'œuvre d'Isabelle Stengers a suscité des débats intenses, à la mesure de ses positions parfois provocatrices.

Le rapport aux sciences

Sa philosophie des sciences, qui refuse de trancher entre une image héroïque et une critique radicale, a été discutée dans les deux camps. Certains scientifiques lui ont reproché de relativiser leurs prétentions à la vérité. Certains critiques radicaux lui ont reproché, à l'inverse, de trop ménager les sciences établies. Isabelle Stengers répond qu'il ne s'agit ni de juger la science au nom d'un savoir supérieur ni de la juger au nom de sa seule utilité, mais de la comprendre comme une pratique parmi d'autres, avec ses forces et ses limites propres.

Les sorcières et la réhabilitation de savoirs marginaux

Sa proximité avec les mouvements de sorcières néo-païennes, notamment autour de la pensée de l'Américaine Starhawk, a suscité des réactions vives. Comment une philosophe des sciences peut-elle prendre au sérieux des pratiques rituelles ? Isabelle Stengers répond que sa cosmopolitique implique précisément de faire droit à des pratiques que la modernité a disqualifiées, sans pour autant les confondre avec les sciences. Cette provocation méthodologique, assumée, dérange autant qu'elle ouvre.

Le pari du ralentissement

Enfin, sa proposition d'apprendre à ralentir, à hésiter face aux choix technologiques et politiques, se heurte au sentiment d'urgence face à la crise écologique. Pour ses critiques, ce ralentissement risque de paralyser l'action. Pour ses défenseurs, il est la condition d'une action juste, qui ne reproduise pas la précipitation destructrice de la modernité.

Pour aller plus loin

Lire Isabelle Stengers

Pour découvrir sa pensée, "Au temps des catastrophes" (La Découverte, 2009) offre l'entrée la plus directe, à la fois courte et politique. "La Nouvelle Alliance" (Gallimard, 1979), coécrit avec Ilya Prigogine, permet de saisir l'origine de sa réflexion sur les sciences. Pour les lecteurs plus aguerris, "Cosmopolitiques" (La Découverte, 1997) et "Penser avec Whitehead" (Seuil, 2002) déploient l'ampleur de son projet.

Autour de son œuvre

La pensée d'Isabelle Stengers dialogue étroitement avec celle de Bruno Latour, avec qui elle partage l'attention aux pratiques scientifiques et à leurs enjeux politiques. Elle mobilise également des concepts de Gilles Deleuze et de Félix Guattari, ainsi que ceux de Michel Foucault. Du côté de l'écologie contemporaine, on pourra la rapprocher de Philippe Descola et de Baptiste Morizot.

Écouter et voir

De nombreuses conférences d'Isabelle Stengers sont disponibles en ligne, en particulier celles données lors de rencontres autour de l'écologie, des sciences et des pratiques politiques. Son éloquence et sa capacité à formuler des questions inattendues en font une intervenante particulièrement stimulante à écouter.

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