La Cité du Soleil
Titre original : La Città del Sole
Publication : 1623 (version latine)
Type : Dialogue
Analyse
La Città del Sole est un récit de cité idéale écrit en italien par Tommaso Campanella en 1602, dans une prison napolitaine. Son auteur venait d'être arrêté pour hérésie et conspiration, et il allait rester enfermé vingt-sept ans. Ce détail n'est pas anecdotique : le texte le plus solaire de la littérature utopique a été composé par un homme privé de jour, et son optimisme sur les capacités de la raison humaine se lit autrement quand on sait d'où il vient.
Le dialogue circule d'abord en manuscrit. Campanella en rédige ensuite une version latine, Civitas Solis, qui paraît à Francfort en 1623. C'est par cette version que l'Europe savante a connu l'ouvrage. Le texte italien original n'a été imprimé qu'au XXe siècle.
Un dialogue entre un marin et un chevalier
La forme est celle d'un entretien bref. Un capitaine de vaisseau génois, revenu de ses voyages, raconte à un chevalier de l'ordre des Hospitaliers la cité qu'il a découverte. Le procédé est celui que Thomas More avait employé dans L'Utopie un siècle plus tôt : un voyageur rapporte, un interlocuteur s'étonne, et le lecteur juge.
Mais le récit de Campanella est plus dense et plus pressé que celui de More. Il ne ménage pas d'effet d'ironie, ne multiplie pas les précautions, et son narrateur ne doute guère. On y sent moins l'exercice de pensée que le programme.
Comment la cité est faite
Sept murailles et un temple
La ville est bâtie sur une colline, entourée de sept enceintes concentriques qui portent les noms des planètes, et couronnée d'un temple circulaire ouvert, dont l'autel en forme de soleil porte un globe céleste et un globe terrestre. Vingt-quatre prêtres y résident et observent les astres.
Cette architecture n'est pas décorative : elle est un livre. Les murs des sept enceintes sont peints de l'ensemble du savoir disponible, dans un ordre réglé. On y voit les figures mathématiques, les cieux et les étoiles, tous les pays de la terre, les minéraux, les plantes, les animaux, et au terme l'homme. Une enceinte porte les arts mécaniques avec le portrait de leurs inventeurs ; une autre, les législateurs de l'humanité, Moïse, Osiris, Jupiter, Mercure et Mahomet, puis le Christ et ses douze apôtres.
Les enfants apprennent donc en se promenant. L'idée mérite qu'on s'y arrête, car elle contient une thèse sur la connaissance : le savoir n'est pas d'abord un discours mais un ordre visible, et une cité bien faite est une cité où le réel est exposé.
Le Métaphysicien et les trois magistrats
À la tête de la cité se trouve un prêtre-philosophe que le texte appelle le Métaphysicien, et dont la compétence doit couvrir toutes les sciences. Trois magistrats l'assistent, qui portent les noms de Puissance, Sagesse et Amour. Le premier a la guerre et la paix, le second les sciences et l'enseignement, le troisième la génération, l'éducation, la médecine et l'agriculture.
Cette tripartition n'est pas arbitraire. Elle reprend les trois primalités de la métaphysique de Campanella, puissance, sagesse et amour, qu'il tient pour les attributs premiers de tout être. La constitution politique est donc la traduction institutionnelle d'une ontologie, ce qui éclaire la nature du projet : il ne s'agit pas d'un aménagement prudent des affaires humaines mais d'une mise en conformité de la cité avec la structure du réel.
Tout en commun
Les citoyens ne possèdent rien, et les biens sont communs. Les logements sont attribués par les magistrats et redistribués périodiquement. Le travail est réparti selon les aptitudes, après que chacun a été initié à tous les métiers, et il n'occupe qu'environ quatre heures par jour. Seule l'oisiveté est méprisée.
La communauté s'étend aux femmes et à la procréation. Les unions sont décidées par les magistrats en fonction des qualités physiques et morales des parents, et un astrologue détermine le moment favorable à la conception. Campanella ne présente pas cette disposition comme aisée : il la dit dure et pénible, ce qui est l'un des rares moments où le texte concède le poids de ce qu'il demande.
Une religion naturelle
La cité pratique une religion que Campanella veut naturelle, accessible à la raison seule : immortalité de l'âme, providence, culte rendu au principe dont le soleil est l'image. Il la présente comme compatible avec le christianisme, dont elle serait la vérité rationnelle sous-jacente. Les Solariens attendent d'ailleurs la révélation chrétienne comme un achèvement.
On ne saurait trop insister sur l'audace de ce dispositif, venant d'un dominicain prisonnier de l'Inquisition : il subordonne les religions positives à une théologie naturelle, tout en se réclamant du catholicisme.
Ce que le texte met en jeu
Trois questions philosophiques traversent le récit.
La première est celle du gouvernement par le savoir. Le Métaphysicien règne parce qu'il sait, et sa compétence universelle est la condition de sa légitimité. C'est la reprise explicite du philosophe-roi de la République de Platon, avec une différence importante : chez Platon le savoir du gouvernant est dialectique et porte sur les Idées, chez Campanella il est encyclopédique et porte sur la nature, astrologie comprise. Le modèle n'est plus le philosophe mais le savant universel.
La deuxième est celle de la nature. Campanella appartient à cette génération d'Italiens du Sud qui, à la suite de Bernardino Telesio, ont voulu refonder la connaissance de la nature contre Aristote, en partant de la sensation plutôt que des textes. Sa cité est réglée sur des correspondances astrales parce que la nature est à ses yeux un ensemble animé dont les parties communiquent. Nous appelons cela de l'astrologie, et nous avons raison ; mais il faut voir que pour lui c'était l'application d'une physique.
La troisième est celle du rapport entre la fiction et le programme. Campanella n'écrit pas seulement un exercice : il a soutenu des projets de monarchie universelle, d'abord espagnole puis française, et a adressé aux princes des mémoires où l'on retrouve les thèmes du récit. L'utopie, chez lui, confine au plan de réforme.
Lectures et réserves
La réception du texte s'est longtemps partagée entre deux lectures. L'une, souvent militante, en fait un précurseur du communisme et du socialisme, à cause de la communauté des biens et de l'organisation du travail. L'autre insiste sur son caractère théocratique, hiérarchique et contraignant, et refuse d'y voir une émancipation.
Les deux lectures saisissent quelque chose de réel, et il paraît plus honnête de reconnaître la tension que de la résoudre. La Cité du Soleil abolit la propriété et la misère, réduit le travail à quatre heures et ouvre tout le savoir à tous les enfants ; elle supprime aussi la famille, soumet la vie intime à des décisions administratives et règle les naissances sur des critères de sélection. Les lecteurs du XXe siècle ont été moins indulgents que ceux du XIXe sur ce second aspect, et on comprend pourquoi.
Un point mérite d'être tranché sans ambiguïté : le dispositif de sélection des naissances que décrit Campanella est bien une eugénique, au sens où la procréation y est gouvernée par l'autorité publique selon des critères de qualité. Le dire n'est pas projeter sur lui les crimes du XXe siècle, c'est nommer ce qui est écrit. Le lecteur peut ensuite apprécier la distance entre ce projet et ceux qui ont porté ce nom trois siècles plus tard.
Postérité
La Cité du Soleil s'est installée dans le trio canonique des utopies de la première modernité, avec L'Utopie de Thomas More et La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon, parue quelques années plus tard. Les trois textes partagent une conviction, celle que la connaissance de la nature est la clé d'une société meilleure, et se séparent sur presque tout le reste : More par son ironie et son attachement au droit, Bacon par son institution savante qui ne gouverne pas, Campanella par sa fusion du savoir et du pouvoir.
Au XIXe siècle, les socialismes utopiques français l'ont relu avec intérêt. Au XXe, l'histoire des utopies en a fait un cas d'école pour penser le glissement du rêve d'harmonie vers la contrainte totale, question que les contre-utopies littéraires ont prise en charge à leur tour.
Comment le lire
Le texte est court, deux heures suffisent. Lisez-le de bout en bout plutôt que par extraits, car son effet tient à l'accumulation. Puis relisez les pages sur les murailles peintes et sur le choix des unions : la première est ce que l'ouvrage a de plus séduisant, la seconde ce qu'il a de plus inquiétant, et c'est en les tenant ensemble que vous comprendrez ce qu'une utopie est.