La Source de vie

Salomon Ibn Gabirol

Titre original : Yanbūʿ al-ḥayāt

Publication : vers 1045

Type : Dialogue

Analyse

Présentation

La Source de vie est un traité de métaphysique écrit en arabe vers 1045 par Ibn Gabirol, poète et philosophe juif d'al-Andalus. Il se présente sous la forme d'un entretien entre un maître et son disciple, et soutient une thèse d'une audace rare : tout ce qui n'est pas Dieu, y compris les anges, les intelligences et l'âme humaine, est composé de matière et de forme.

L'ouvrage occupe dans l'histoire de la philosophie une position singulière. Écrit par un juif, en arabe, il ne cite pas une seule fois la Bible, ne mentionne ni Moïse ni les prophètes, et n'emploie aucun argument tiré de la tradition religieuse. Cette neutralité délibérée lui a valu un destin paradoxal : perdu pour les lecteurs juifs pendant six siècles, il a été lu, discuté et combattu par les théologiens chrétiens du XIIIᵉ siècle sous le nom latin de Fons vitae, attribué à un certain « Avicebron » dont personne ne savait plus qui il était.

Le titre vient du Psaume 36, verset 10 : « car auprès de toi est la source de vie ». C'est l'une des rares traces d'origine juive que le texte laisse apparaître.

Un auteur connu comme poète, ignoré comme philosophe

Salomon ben Juda ibn Gabirol naît à Malaga vers 1021 et meurt à Valence vers 1058, à moins de quarante ans. Orphelin tôt, de santé fragile, caractère difficile selon ses propres poèmes, il vit de la protection de mécènes juifs des cours andalouses, protection qu'il perd plusieurs fois.

La postérité juive le retient d'abord comme l'un des plus grands poètes hébraïques du Moyen Âge. Ses hymnes liturgiques sont entrés dans les rituels de prière, où plusieurs figurent encore. Son long poème cosmologique Keter Malkhut, « la Couronne royale », se lit dans de nombreuses communautés la veille du Grand Pardon et reprend en hébreu, sous une forme priante, une partie des thèses de La Source de vie.

Mais le traité lui-même disparaît de l'horizon juif. Aucune école ne s'en réclame, aucun commentaire ne s'y attache. Abraham ibn Daud, une génération plus tard, lui reproche d'écrire pour personne. Au XIIIᵉ siècle, Shem Tov ibn Falaquera en traduit en hébreu une sélection d'extraits, peut-être un tiers du texte, et c'est à peu près tout ce que la tradition juive en aura retenu avant l'époque moderne.

Ce que le livre démontre

L'ouvrage compte cinq traités, inégaux en longueur, et progresse du plus accessible au plus abstrait.

Le premier pose les termes et examine matière et forme dans les substances sensibles, celles que l'on voit et que l'on touche. Le deuxième introduit la pièce décisive : la matière qui porte la forme corporelle n'est pas elle-même corporelle, elle est spirituelle. Le troisième établit qu'il existe, entre Dieu et le monde physique, des substances simples, intermédiaires. Le quatrième montre que ces substances simples sont elles aussi composées de matière et de forme. Le cinquième remonte à la matière universelle et à la forme universelle, et à ce qui les unit.

Le mouvement est ascendant. On part de ce qu'un corps donne à voir, on s'élève de degré en degré, et chaque palier reconduit la même analyse à un niveau plus élevé. Le disciple objecte, le maître reprend, la démonstration avance par retours.

Deux thèses soutiennent l'ensemble.

L'hylémorphisme universel. Aristote réservait la composition de matière et de forme au monde sublunaire, celui de la génération et de la corruption ; les intelligences séparées, pour lui, sont pures formes. Ibn Gabirol refuse cette exception. Tout ce qui est créé est composé, et composé de la même façon. Une seule matière traverse l'univers entier, depuis les plus hautes substances spirituelles jusqu'à la pierre, et ce sont les formes qui s'y ajoutent en nombre croissant qui font la différence entre un ange et un caillou. La conséquence est considérable : la frontière décisive ne passe plus entre le spirituel et le corporel, elle passe entre Dieu et tout le reste. Voir l'article hylémorphisme et le couple acte et puissance.

La volonté divine. Si Dieu est absolument un et absolument simple, comment une multiplicité en procède-t-elle ? Les néoplatoniciens répondaient par l'émanation, écoulement nécessaire de l'Un. Ibn Gabirol intercale une instance : la Volonté. Elle n'est ni tout à fait Dieu ni tout à fait créature, elle est ce par quoi la matière et la forme sont posées et unies. Le texte la dit tantôt identique à l'essence divine, tantôt distincte d'elle, et cette oscillation n'est probablement pas une maladresse : elle tient à ce qu'il faut à la fois que la création soit libre, donc voulue, et qu'elle ne divise pas l'unité divine.

Un livre qui change de langue, de nom et de religion

Vers le milieu du XIIᵉ siècle, dans le milieu des traducteurs de Tolède, le traité passe de l'arabe au latin. Dominique Gundisalvi y travaille avec un collaborateur juif ou converti, selon un procédé usuel à l'époque : l'un traduit l'arabe en castillan parlé, l'autre met le castillan en latin écrit. Le titre devient Fons vitae. Le nom de l'auteur, passé par plusieurs bouches, se déforme en Avicebrol, Avicebron, Avencebrol.

Dès lors, l'ouvrage mène une double vie. Pour les lecteurs chrétiens, Avicebron est un philosophe arabe, ou peut-être un chrétien d'Orient ; en tout cas pas un juif, puisque son livre ne porte aucune marque juive. C'est exactement cette absence qui lui ouvre les écoles latines.

L'identification n'est rétablie qu'en 1846. Salomon Munk, à la Bibliothèque nationale à Paris, compare le manuscrit des extraits hébreux de Falaquera au texte latin du Fons vitae et constate qu'il s'agit du même ouvrage. Avicebron est Ibn Gabirol. Près de huit siècles s'étaient écoulés.

L'original arabe, lui, n'a jamais été retrouvé. Le livre ne subsiste en entier que dans sa traduction latine.

Une ligne de fracture dans la scolastique

La thèse de l'hylémorphisme universel devient au XIIIᵉ siècle l'un des points où les écoles se séparent.

Les maîtres franciscains l'adoptent. Bonaventure y voit le moyen de penser la créature comme créature : si l'âme est composée, elle est par elle-même mutable et dépendante, et seule la simplicité absolue appartient à Dieu. Duns Scot en reprend l'essentiel. L'idée d'une matière spirituelle, loin de rabaisser l'âme, garantit qu'elle n'est pas divine. Voir le courant franciscanisme.

Les dominicains la rejettent. Thomas d'Aquin y revient à plusieurs reprises, et son objection porte toujours au même endroit : la matière est ce qui est en puissance, la forme est ce qui actualise ; une substance séparée qui serait composée de matière ne serait pas séparée. Ce que Gabirol prend pour la marque de la créature, Thomas le tient pour une confusion entre deux distinctions, celle de la matière et de la forme, qui ne vaut que pour les corps, et celle de l'essence et de l'existence, qui vaut pour tout créé. Albert le Grand formule des réserves voisines.

Le débat n'a rien d'une querelle d'école. Il engage la manière dont on pense l'ange, l'âme après la mort, l'individuation des purs esprits, et l'écart exact entre Dieu et ce qui n'est pas lui.

Ce que le livre doit et ce qu'il invente

Ibn Gabirol écrit dans l'horizon du néoplatonisme de langue arabe, celui de la Théologie d'Aristote, compilation de Plotin circulant sous le nom d'Aristote, et des traités d'Empédocle apocryphes. La hiérarchie des degrés d'être, l'ascension de l'âme, l'unité première au-dessus de l'intellect : tout cela lui vient de là.

Ce qui lui appartient en propre, c'est d'avoir rabattu la composition sur toute la série. Chez Plotin, descendre dans la hiérarchie, c'est s'éloigner de l'unité ; chez Gabirol, c'est recevoir des formes supplémentaires sur une matière qui, elle, ne change pas de nature. La hiérarchie devient moins une dégradation qu'une stratification.

L'autre nouveauté est la Volonté, que le néoplatonisme grec n'avait pas besoin d'introduire puisque l'émanation s'y fait sans décision. En l'introduisant, Gabirol tente une synthèse que la postérité jugera instable, mais qui tient à une exigence précise : un Dieu qui crée librement et qui reste simple.

Un destin critique mouvementé

Le jugement porté sur le livre a beaucoup varié.

Pour une partie de l'historiographie juive du XIXᵉ siècle, Gabirol était un philosophe sans ancrage, étranger à la pensée juive, à peine rattrapé par sa poésie. Pour d'autres, à l'inverse, il fallait lire Keter Malkhut et La Source de vie ensemble, le poème disant en hébreu et devant Dieu ce que le traité démontre en arabe et devant la raison.

Le rapport à la kabbale a nourri une controverse durable. Certains ont vu dans la doctrine de la Volonté une anticipation des spéculations kabbalistiques sur les émanations divines ; d'autres ont objecté que la ressemblance est de vocabulaire plus que de doctrine, et que rien n'atteste une filiation directe.

Enfin, la question de l'unité de l'œuvre reste ouverte. Le texte revient sur ses pas, reformule, laisse des tensions ouvertes, en particulier sur le statut exact de la Volonté. Faut-il y voir une pensée inachevée, un texte mal transmis, ou la forme même d'une démonstration qui procède par approches successives ? Les lecteurs se partagent encore.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française de Jacques Schlanger. Le texte étant connu par le latin, toute citation est une traduction de traduction, ce dont il faut tenir compte.

La matière universelle et la forme universelle sont les deux racines de tout ce qui est, à l'exception du premier être.

La science de la matière et de la forme est la science de tout ce qui est après l'essence première.

La fin que l'homme doit viser par la science est de s'unir au monde supérieur.

Sources principales

Schlanger, Jacques, La philosophie de Salomon Ibn Gabirol. Étude d'un néoplatonisme, Brill, Leyde, 1968, et sa traduction française Livre de la Source de Vie, Aubier-Montaigne, 1970. C'est à ces travaux que cette fiche doit la présentation de l'enchaînement des cinq traités et la formulation du problème de la Volonté.

Munk, Salomon, Mélanges de philosophie juive et arabe, Paris, 1859. L'ouvrage qui établit l'identité d'Avicebron et d'Ibn Gabirol et qui donne le texte des extraits hébreux de Falaquera ; la fiche en retient le récit de l'identification.

Jewish Encyclopedia, article « Gabirol, Solomon ibn », 1901-1906, consulté en novembre 2026. Utilisé pour le détail du contenu des cinq traités et pour la liste des lecteurs scolastiques. https://www.jewishencyclopedia.com/articles/6448-gabirol-solomon-ibn

Bibliographie et lectures recommandées

Ibn Gabirol, La Couronne du Royaume, traduction française de Paul Vuillaud, réédition Verdier.

Pessin, Sarah, « Solomon Ibn Gabirol », Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Brunner, Fernand, Métaphysique d'Ibn Gabirol et de la tradition platonicienne, Ashgate, 1997.

Wikipédia FR, article « Salomon ibn Gabirol », consulté en novembre 2026.

Fiches liées

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « La Source de vie », Philotopie, - CC BY-SA 4.0