Les Quatre Voyages
Titre original : al-Hikma al-muta'âliya fî-l-asfâr al-'aqliyya al-arba'a
Publication : première moitié du XVIIe siècle
Type : Traite
Analyse
Son titre complet annonce le programme : la sagesse transcendante concernant les quatre voyages de l'intellect. L'ouvrage que Mullâ Sadrâ a composé au long de sa vie, et que la tradition appelle simplement al-Asfâr, Les Voyages, est la somme la plus ample de la philosophie iranienne. Il entreprend de réunir dans une seule construction la philosophie héritée d'Avicenne, la métaphysique de la lumière de Sohrawardî, la mystique d'Ibn Arabî et la théologie chiite. L'entreprise est démesurée, et c'est ce qui la rend intéressante.
Un itinéraire plutôt qu'un système
Le plan du livre n'est pas emprunté à la philosophie mais à la spiritualité. Les quatre voyages reprennent les étapes d'un cheminement que la littérature soufie avait fixées : aller de la créature vers le vrai, cheminer dans le vrai, revenir du vrai vers la créature, puis demeurer parmi les créatures avec le vrai.
Selon la présentation usuelle, le premier voyage traite de l'existence et de ses propriétés générales, c'est-à-dire de ce que nous appelons l'ontologie. Le deuxième examine la substance, les accidents et le monde naturel. Le troisième porte sur Dieu, son unité, sa connaissance et son action. Le quatrième est consacré à l'âme, à son origine, à son devenir et à son sort après la mort.
Ce choix a une portée philosophique. En donnant à une somme métaphysique la forme d'un voyage, Mullâ Sadrâ indique que le savoir n'est pas un tableau que l'on contemple mais un parcours qui transforme celui qui l'accomplit. Les lecteurs qui attendent une architecture déductive sont déroutés ; ceux qui acceptent la forme itinérante y trouvent une cohérence.
La primauté de l'existence
La thèse centrale du livre tient en une inversion. La tradition philosophique de langue arabe avait longuement débattu du rapport entre l'essence d'une chose, ce qu'elle est, et son existence, le fait qu'elle soit. Sohrawardî avait soutenu que l'existence n'ajoute rien de réel à l'essence et qu'elle est une considération de notre esprit. Mullâ Sadrâ affirme l'inverse : le réel, c'est l'existence, et les essences ne sont que les limites par lesquelles nous la découpons.
L'existence n'est pas pour autant un concept uniforme. Elle se dit selon des degrés d'intensité : il y a plus et moins d'être, comme il y a plus et moins de lumière. Mullâ Sadrâ reprend ici le dispositif de La Sagesse orientale et le transporte de la lumière à l'être. Entre la pierre et l'ange, la différence n'est pas de nature mais de plénitude. Ce point règle du même coup la question de l'unité divine : il n'y a qu'une réalité, l'être, dont tout le reste est un degré.
Cette position, qu'on appelle en persan et en arabe la principialité de l'existence, est devenue le repère de toute la philosophie iranienne ultérieure. On y voit, non sans raison, l'un des rares moments de l'histoire de la métaphysique où la question de l'être est posée pour elle-même et contre la priorité de l'essence.
Le mouvement substantiel
Si l'être est premier et gradué, le changement ne peut plus être ce que disait l'aristotélisme. La physique héritée d'Aristote admettait que les qualités, la quantité, le lieu d'une chose changent, mais que sa substance demeure identique sous ces variations. Mullâ Sadrâ soutient que la substance elle-même est en mouvement : un étant ne reste pas le même support auquel arrivent des accidents, il se renouvelle continuellement dans son être.
C'est sa thèse la plus discutée et la plus féconde. Elle fait du monde un devenir sans arrêt, où l'identité d'une chose est celle d'un flux plutôt que d'un socle. Elle permet aussi de penser le temps non comme une mesure extérieure au réel mais comme sa dimension propre. Et elle fournit la clef du quatrième voyage : si la substance se renouvelle, l'âme humaine peut changer de degré d'être au cours d'une vie, et cette transformation est précisément ce que la philosophie cherche à produire.
L'âme et sa destinée
Sur l'âme, Mullâ Sadrâ propose une formule qui a fait école : elle est corporelle dans son apparition et spirituelle dans sa subsistance. Autrement dit, elle ne préexiste pas au corps comme une substance séparée, à la manière platonicienne, et elle n'est pas non plus réductible à la forme du corps, à la manière aristotélicienne. Elle naît avec lui, au plus bas degré de l'être, et elle peut s'élever jusqu'à une existence qui ne dépend plus de lui.
Il en tire une théorie de la connaissance exigeante : connaître n'est pas recevoir une image, c'est devenir ce que l'on connaît. L'intelligence et l'intelligible s'unissent, et chaque acte de connaissance modifie réellement le degré d'être de celui qui connaît. Le passage de la puissance à l'acte cesse ici de décrire un simple processus naturel pour devenir l'histoire d'un sujet.
La question de la résurrection reçoit alors une solution originale. Mullâ Sadrâ refuse à la fois la survie d'une âme purement intellectuelle, qui priverait la promesse religieuse de son sens, et le retour des corps de chair, qu'il juge philosophiquement intenable. Il situe la vie future dans ce monde intermédiaire des formes imaginales que Sohrawardî avait décrit, où l'âme produit elle-même les corps subtils qu'elle habite. Les états que nous aurons façonnés par nos actes et nos pensées deviendront notre monde.
Un auteur de l'école d'Ispahan
Mullâ Sadrâ, né à Chiraz dans les dernières décennies du XVIe siècle, s'est formé à Ispahan auprès de maîtres de premier rang, dont Mîr Dâmâd. Il a ensuite passé de longues années retiré dans un village près de Qom, où il a composé l'essentiel de son œuvre, avant de revenir enseigner à Chiraz. Il est mort vers 1640, à Bassora, au cours d'un pèlerinage.
La Perse safavide offrait alors une conjoncture particulière : une théologie chiite en pleine construction institutionnelle, des bibliothèques riches en manuscrits philosophiques et un milieu où la mystique spéculative était lue par les mêmes lecteurs que la logique. Les Quatre Voyages sont impensables hors de ce contexte.
Postérité
Le livre est devenu le manuel de la philosophie enseignée dans les écoles religieuses iraniennes, où il est commenté depuis trois siècles et demi. Cette postérité institutionnelle est sans équivalent : là où la philosophie médiévale de langue arabe s'était interrompue ailleurs, elle a continué en Iran sous la forme d'un commentaire des Asfâr.
En Europe, sa découverte est récente. Henry Corbin a traduit et présenté plusieurs de ses textes à partir du milieu du XXe siècle, et des travaux français plus récents, notamment ceux de Christian Jambet, ont rendu sa pensée accessible aux lecteurs philosophes. Il n'existe pas à ce jour de traduction française intégrale des Quatre Voyages, dont l'ampleur décourage l'entreprise : on y accède par des extraits, des anthologies et des monographies.
Controverses
La première discussion porte sur la nature du projet. Mullâ Sadrâ fait-il une synthèse ou une juxtaposition ? Des critiques, dès son époque et chez certains théologiens postérieurs, lui ont reproché de mêler des registres incompatibles : une démonstration philosophique ne se continue pas en récit visionnaire, et une autorité scripturaire ne vaut pas preuve. Ses défenseurs répondent que l'unité du livre tient précisément à sa doctrine de l'être, qui rend ces registres homogènes puisqu'ils décrivent des degrés d'une même réalité.
Une deuxième question concerne son orthodoxie. Sa doctrine de l'unité de l'être l'a fait soupçonner de panthéisme, et sa théorie de la résurrection imaginale de s'écarter du sens littéral des textes. Les débats sur ce point n'ont jamais cessé dans les milieux religieux iraniens.
Une troisième porte sur l'originalité. Les spécialistes divergent sur la part de reprise d'Ibn Arabî, dont le vocabulaire est partout présent, et sur ce que Mullâ Sadrâ ajoute réellement à la tradition qu'il résume. Le mouvement substantiel est généralement reconnu comme sa contribution propre ; la gradation de l'être, moins nettement.
Une dernière difficulté est philologique et doit rendre prudent tout lecteur. L'ouvrage est immense, a circulé en manuscrits, et son établissement critique n'est pas achevé pour toutes ses parties. Les dates de composition ne sont pas assurées, et il est préférable de vérifier une référence avant de l'attribuer à un volume précis.