Lettres persanes

Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu

Publication : 1721

Analyse

En mai 1721 paraît à Amsterdam, sans nom d'auteur, un recueil de lettres qu'auraient échangées deux voyageurs persans séjournant en France et les proches qu'ils ont laissés à Ispahan. Le livre connaît un succès immédiat, que son anonymat alimente plutôt qu'il ne le freine. Son auteur est un magistrat bordelais de trente-deux ans, président à mortier au parlement de Guyenne, qui ne signera jamais le texte de son vivant et qui publiera vingt-sept ans plus tard De l'esprit des lois.

Le procédé n'était pas neuf. Giovanni Paolo Marana avait publié à partir de 1684 L'Espion turc, Dufresny ses Amusements sérieux et comiques en 1699 : faire décrire la France par un étranger était devenu un exercice reconnu. Ce que Montesquieu en tire, en revanche, ne ressemble à rien de ce qui précède. Il ne se sert pas du regard persan pour dépayser le lecteur, il s'en sert pour lui rendre étrange ce qu'il croyait connaître, et il double cette satire d'une intrigue dont le dénouement engage toute sa pensée politique.

Un dispositif à deux voix, et une troisième

Usbek et Rica quittent la Perse en 1711 et arrivent à Paris en 1712. Le récit couvre neuf années, jusqu'en 1720. Les deux hommes n'ont ni le même âge ni le même tempérament, et c'est de cet écart que naît la richesse du livre. Rica est jeune, célibataire, gai, et il s'amuse de tout ce qu'il voit. Usbek est grave, marié, propriétaire d'un sérail qu'il a laissé derrière lui sous la garde d'eunuques, et il raisonne.

Les lettres de Rica donnent les morceaux les plus célèbres : le fameux « Comment peut-on être Persan ? » de la lettre 30, où le Parisien ne voit dans l'étranger qu'un objet de curiosité, l'apologue des troglodytes, la description du roi et du pape en magiciens qui font croire ce qu'ils veulent. Celles d'Usbek portent la charge théorique : sur la population, sur le suicide, sur les lois, sur la justice.

Une troisième série de lettres vient d'ailleurs. Ce sont celles du sérail, écrites par Zachi, Zélis, Roxane, par le grand eunuque, par l'intendant. Elles ne parlent pas de la France. Elles racontent, lentement d'abord puis par à-coups, la désagrégation d'un ordre domestique privé de son maître. Montesquieu les distribue dans tout le recueil, si bien que le lecteur suit deux récits parallèles qui ne se rejoignent qu'à la fin.

Le sérail comme modèle réduit du despotisme

C'est la trouvaille du livre, et c'est ce qui le fait tenir. Le sérail n'est pas un décor oriental ajouté pour le pittoresque : c'est une expérience politique en miniature. Usbek y règne sans partage, par la terreur et par des serviteurs mutilés, sur des femmes qui lui doivent tout. Il est donc, chez lui, exactement ce qu'il condamne lorsqu'il raisonne sur la France - un despote.

Cette contradiction n'échappe pas à Montesquieu, elle est son sujet. Usbek écrit des lettres lucides sur la tyrannie pendant que ses eunuques étranglent par ses ordres. Et le despotisme finit par produire ce qu'il produit toujours : non pas l'obéissance, mais une obéissance qui se retourne dès que la crainte se relâche. Les dernières lettres racontent l'effondrement. Roxane, celle qu'Usbek croyait la plus soumise, écrit avant de mourir qu'elle a passé sa vie à le tromper et qu'elle a « réformé ses lois sur celles de la nature ».

La leçon se lit sans être énoncée. Un pouvoir qui ne repose que sur la peur se détruit par la peur, et sa chute est d'autant plus brutale qu'il a mieux réussi à supprimer tout contre-pouvoir. Montesquieu tiendra ce fil jusqu'à De l'esprit des lois, où le despotisme devient l'un des trois gouvernements, celui dont le principe est la crainte, et le seul dont il dise qu'il se corrompt par sa nature même.

Ce que le regard étranger rend visible

La satire porte sur à peu près tout ce que Montesquieu a sous les yeux. La monarchie française, dont il décrit le roi comme un magicien capable de faire croire à ses sujets qu'un écu en vaut deux. L'Église, dont les querelles sur la bulle Unigenitus lui paraissent incompréhensibles. Les salons, les académies, les gazetiers, les faiseurs de systèmes. Le Système de Law, dont la faillite en 1720 fournit la matière des dernières lettres françaises.

Mais le procédé fait plus que moquer. En confiant la description à quelqu'un qui ne partage pas les évidences du lieu, Montesquieu oblige ces évidences à se justifier, et la plupart n'y arrivent pas. C'est la méthode qu'il pratiquera ensuite à l'échelle du monde entier, en comparant les lois de tous les peuples pour chercher ce qui les explique. La lettre 83, sur la justice, va plus loin encore : elle affirme que la justice est un rapport de convenance qui existe indépendamment des lois humaines et des commandements divins, thèse rationaliste qui annonce la définition des lois comme « rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ».

L'apologue des troglodytes

Les lettres 11 à 14 forment un récit dans le récit. Un peuple de troglodytes, après avoir tué son roi puis les magistrats qu'il s'était donnés, vit sans aucune loi, chacun ne cherchant que son intérêt. La société se détruit en une génération. Deux familles survivent, qui fondent leur vie commune sur la vertu, et prospèrent. Mais le récit ne s'arrête pas là : devenus nombreux, les troglodytes vertueux demandent un roi, parce que la vertu leur est devenue un fardeau.

L'apologue a été lu comme une fable républicaine, et il l'est en partie. Il dit surtout que la vertu, entendue comme préférence du bien commun à son propre bien, est un ressort politique réel et coûteux, qui ne se maintient pas tout seul. Montesquieu reprendra l'idée en faisant de la vertu le principe de la république, et en notant qu'elle exige des citoyens un effort constant.

Fortune du livre et réécritures

Le succès fut considérable, et Montesquieu remania son texte plusieurs fois. L'édition de 1721 comporte 150 lettres. Une seconde édition de la même année retire treize lettres et en ajoute trois. Une édition posthume de 1758, établie d'après les papiers de l'auteur, en compte 161 et ajoute notamment les lettres sur l'histoire du sérail. L'établissement du texte reste donc un problème éditorial, et les éditions modernes ne font pas toutes le même choix.

Au XVIIIe siècle, le livre fait école : Voltaire, Diderot, Mme de Graffigny avec ses Lettres d'une Péruvienne en 1747, reprennent le dispositif du regard étranger. Au XXe siècle, la lecture change de centre. Roger Caillois, en 1938, parle d'une « révolution sociologique » pour désigner ce déplacement du point de vue. Alain Grosrichard, dans Structure du sérail (1979), montre que le despotisme oriental des Lumières est d'abord une construction européenne, utile pour penser le pouvoir en Europe. Jean Starobinski a insisté sur la part proprement romanesque du livre, longtemps négligée au profit de sa charge politique.

Cette postérité a son revers, que la critique contemporaine n'évite plus. L'Orient des Lettres persanes est imaginaire, et il sert de repoussoir : Edward Said en a fait un exemple de la façon dont l'Europe se définit par contraste avec un Orient qu'elle invente. L'objection est juste, et elle ne réduit pas le livre, dont la cible reste la France.

Lire les Lettres persanes aujourd'hui

Le texte est court, drôle, et il n'exige aucune connaissance préalable. Les lettres peuvent se lire dans l'ordre ou par fragments, mais le roman du sérail perd tout son sens si on le saute. C'est par lui que le livre devient autre chose qu'un recueil de traits d'esprit, et c'est par lui que l'on comprend pourquoi Montesquieu a passé les vingt années suivantes à chercher ce qui, dans les lois, empêche un pouvoir de devenir arbitraire.

Sources

Sources principales

Grosrichard, Alain, Structure du sérail. La fiction du despotisme asiatique dans l'Occident classique, Seuil, 1979. Cet ouvrage a servi à comprendre que l'Orient du livre est une construction européenne, et que le sérail y fonctionne comme un laboratoire pour penser le pouvoir en Europe.

Spector, Céline, travaux sur Montesquieu et le Dictionnaire Montesquieu en ligne dirigé par Catherine Volpilhac-Auger (ENS de Lyon). Les notices « Despotisme » et « Lettres persanes » ont servi pour l'articulation entre le roman du sérail et la théorie des gouvernements. http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr

Montesquieu, Lettres persanes, texte intégral sur Wikisource et dans l'édition des Œuvres complètes de la Voltaire Foundation (t. I, 2004). Les lettres 11 à 14, 30, 83 et 161 ont été relues directement.

Wikipédia FR, article « Lettres persanes », consulté en novembre 2026, pour l'établissement des différentes éditions et le décompte des lettres.

Bibliographie et lectures recommandées

Starobinski, Jean, Montesquieu, Seuil, coll. « Écrivains de toujours », 1953, réédition 1994.

Caillois, Roger, « Montesquieu et la révolution sociologique », 1938, repris dans ses Œuvres.

Said, Edward W., L'Orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, Seuil, 1980, pour la critique du dispositif.

Revue Nonplus (Universidade de São Paulo), articles consacrés à la justice et à la violence dans le roman du sérail.

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