Despotisme

Aussi appelé : Pouvoir despotique, Despotisme oriental

Politique 8 min de lecture

Difficulté : 3/5

Forme de gouvernement où un seul homme commande selon sa volonté, sans lois stables ni corps intermédiaires. Le mot vient de l'autorité du maître sur ses esclaves et il a servi, de Montesquieu à Tocqueville, à penser ce qui détruit la liberté politique.

Une origine domestique

Le mot grec dont il dérive désigne le maître de maison dans son rapport aux esclaves. Il ne s'agit pas d'abord de politique mais d'économie domestique, au sens antique d'administration de la maisonnée.

Aristote utilise cette relation comme un terme de comparaison. Dans sa Politique, il distingue soigneusement plusieurs formes d'autorité : celle du maître sur l'esclave, celle du père sur l'enfant, celle du mari sur l'épouse et celle du magistrat sur des citoyens. La première est dite despotique, et son trait propre est que le commandement s'exerce pour le bien du maître et porte sur des êtres tenus pour incapables de se gouverner. L'autorité politique au sens strict, elle, s'exerce sur des hommes libres et, dans les régimes bien réglés, elle alterne.

Cette distinction fonde tout l'usage ultérieur. Dire d'un gouvernement qu'il est despotique, c'est dire qu'il traite ses sujets comme un maître traite ses esclaves, et donc qu'il n'est pas à proprement parler politique.

Le pouvoir acquis par la conquête

À l'âge classique, le mot entre dans le vocabulaire juridique de la souveraineté. Hobbes parle d'une domination despotique pour désigner le pouvoir acquis par la victoire, lorsque le vaincu consent à servir pour avoir la vie sauve. Le point remarquable est que, dans sa construction, ce pouvoir n'est pas d'une autre nature que celui qui naît de l'institution volontaire : il repose lui aussi sur un consentement, arraché par la crainte mais réel selon lui.

Locke refuse cette assimilation. Un pouvoir absolu et arbitraire sur la vie d'autrui ne peut avoir été transféré par contrat, soutient-il, puisque personne ne possède un tel pouvoir sur soi-même. Le despotisme n'est donc jamais un gouvernement légitime, seulement un état de guerre prolongé. Le désaccord entre les deux hommes fixe pour longtemps les termes du problème : le despotisme est-il une forme de pouvoir ou l'absence de tout pouvoir de droit ?

Le moment décisif : Montesquieu

C'est Montesquieu qui fait du despotisme une catégorie centrale de la pensée politique. Dans L'Esprit des lois, il distingue trois espèces de gouvernement : la république, la monarchie et le despotisme. Chacune a un principe, c'est-à-dire une passion qui la fait mouvoir : la vertu pour la république, l'honneur pour la monarchie, la crainte pour le despotisme.

La définition est resserrée. Dans le gouvernement despotique, un seul dirige selon sa volonté et ses caprices, sans lois fondamentales ni corps intermédiaires. Ce qui le caractérise n'est donc pas la cruauté du prince, qui peut être douce, mais l'absence de règles stables et de contrepoids. Montesquieu en tire une série de conséquences sur la religion, la propriété, l'éducation et la justice dans ces États, et il soutient que le despote, incapable de tout faire lui-même, remet nécessairement le pouvoir à un vizir, ce qui aggrave l'arbitraire au lieu de le tempérer.

Deux critiques accompagnent cette construction depuis l'origine. La première est géographique : Montesquieu associe le despotisme à l'Asie et au climat chaud, ce qui transforme une analyse politique en caractérisation de peuples entiers. La seconde est méthodologique : la catégorie est si large qu'elle rassemble des régimes très différents, de l'Empire ottoman à la Perse et à la Chine, sur la base de témoignages de voyageurs souvent invérifiables.

Le despotisme oriental et sa critique

Cette association entre despotisme et Orient a eu une longue vie. Les philosophes des Lumières s'en sont servis, mais pas tous dans le même sens. Voltaire refuse d'appliquer le mot à la Chine, dont il admire l'administration réglée, et s'en sert plutôt contre les pouvoirs ecclésiastiques européens. Diderot, après son séjour en Russie, en vient à douter qu'un pouvoir sans limites puisse faire le bien même lorsqu'il le veut.

Au dix-neuvième siècle, Marx reprend la notion dans ses analyses de l'Inde et de l'Asie, en l'articulant à l'absence de propriété privée du sol et au rôle de l'État dans les grands travaux d'irrigation. Un ouvrage célèbre du milieu du vingtième siècle, dû à l'historien Karl Wittfogel, systématisera cette hypothèse en faisant du contrôle de l'eau la clé du pouvoir absolu.

La critique de ces constructions est devenue à son tour un chapitre de la philosophie politique. Les travaux consacrés à la manière dont l'Europe s'est représenté l'Orient, à commencer par ceux d'Edward Said, ont montré que le despotisme oriental servait moins à décrire des sociétés réelles qu'à définir l'Europe par contraste. Les historiens de l'Empire ottoman et de la Chine impériale ont par ailleurs mis en évidence, dans ces États, des normes juridiques, des corps de lettrés et des procédures de contrôle que la catégorie rendait invisibles.

Le despotisme éclairé, une étiquette rétrospective

On désigne souvent par despotisme éclairé la manière de gouverner de certains souverains du dix-huitième siècle, qui entreprirent des réformes inspirées des Lumières sans rien céder de leur autorité. Il faut savoir que l'expression, dans son usage courant, est largement une construction des historiens postérieurs : les intéressés ne se réclamaient pas de ce titre, et les philosophes du temps préféraient parler de monarchie réformatrice.

Les économistes physiocrates ont en revanche défendu une formule voisine, celle d'un pouvoir absolu mais lié par des lois naturelles de l'ordre économique. Le débat qu'elle a suscité pose une question qui n'a pas vieilli : un pouvoir sans partage peut-il se limiter lui-même durablement ?

Le retournement démocratique

Le déplacement le plus intéressant vient de Tocqueville. Observant les sociétés démocratiques, il ne craint pas le retour d'un tyran mais l'apparition d'une forme inédite : un pouvoir immense et tutélaire, doux plutôt que violent, qui prendrait en charge le détail de l'existence et dispenserait les citoyens de se gouverner. Il l'appelle un despotisme d'espèce nouvelle, et il le décrit comme compatible avec les formes de la souveraineté du peuple.

Cette analyse rompt avec Montesquieu sur un point essentiel. Le despotisme n'est plus le contraire de la liberté politique, il en est une dégénérescence possible, et il naît de la passion de l'égalité autant que de l'ambition des gouvernants. Elle rejoint par un autre chemin l'inquiétude de la tyrannie de la majorité, que Tocqueville analyse dans le même ouvrage.

Despotisme, tyrannie, totalitarisme

Trois mots voisins, qu'il vaut la peine de distinguer.

La tyrannie, dans la tradition grecque, désigne l'usurpation d'un pouvoir dans une cité qui a des lois : le tyran est illégitime dans un cadre qui subsiste. Le despotisme, tel que Montesquieu le définit, décrit au contraire un régime où l'absence de lois est la règle et non l'exception.

Le totalitarisme est une catégorie du vingtième siècle. Hannah Arendt soutient qu'il ne faut pas le confondre avec les formes anciennes de pouvoir absolu : là où le despote veut être obéi et laisse ses sujets à leur vie privée, les régimes totalitaires prétendent transformer les hommes et ne laissent aucun domaine hors de leur portée. La distinction est contestée par ceux qui y voient une différence de degré, mais elle a le mérite de rappeler que les catégories politiques héritées ne suffisent pas toujours aux situations nouvelles.

Un mot encore utile ?

La notion garde deux fonctions. La première est descriptive et restreinte : elle nomme les régimes où la volonté du gouvernant tient lieu de règle, et où il n'existe ni contrepoids institutionnel ni recours juridique. La seconde est critique : elle sert à repérer, dans des régimes qui se disent libres, les zones où le pouvoir s'exerce sans avoir à se justifier.

Son principal défaut est symétrique de son utilité. Parce qu'elle est fortement dépréciative, elle dispense trop facilement de l'analyse. Qualifier un adversaire de despote est un argument commode, et la longue histoire du despotisme oriental montre à quel point la catégorie peut servir à ne pas regarder ce qu'elle prétend décrire. La prudence consiste donc à demander, chaque fois, quelles institutions manquent exactement et quels recours font défaut.

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