Lettres philosophiques
Publication : 1734 (édition française publiée à Rouen chez Jore
Type :
Analyse
Présentation
Lettres philosophiques, aussi connues sous le titre Lettres écrites de Londres sur les Anglais et autres sujets ou plus simplement Lettres anglaises, sont un recueil de Voltaire publié à Rouen chez Jore et à Amsterdam chez Étienne Ledet en avril 1734. Le livre paraît d'abord en anglais à Londres en 1733 sous le titre Letters Concerning the English Nation chez l'éditeur Charles Davis. Voltaire a alors 39-40 ans et est à un moment charnière de sa carrière : déjà connu comme poète et dramaturge célèbre (Œdipe 1718, La Henriade 1728), il s'impose avec ce livre comme penseur philosophique et polémiste des Lumières.
L'ouvrage est de format moyen (environ 250 pages dans l'édition originale française). Il se compose de vingt-cinq lettres, chacune consacrée à un sujet précis observé pendant le séjour anglais de Voltaire (mai 1726 - octobre 1728 ou novembre 1728 selon les estimations). Les lettres ne sont pas des lettres réelles adressées à un correspondant identifié : c'est une forme littéraire héritée du genre épistolaire moderne (Pascal, Bayle, plus tard Montesquieu avec ses Lettres persanes de 1721), qui permet de traiter des sujets variés sans contrainte de système.
L'œuvre articule plusieurs thèses interconnectées qui structurent le programme des Lumières françaises :
- L'Angleterre offre, dans plusieurs domaines essentiels, un modèle politique, religieux, scientifique et économique supérieur à celui de la France. La comparaison entre les deux pays, sans être systématique, est constamment présente en filigrane.
- La tolérance religieuse anglicane permet la coexistence pacifique de plusieurs confessions chrétiennes (anglicans, presbytériens, quakers, sociniens) sans guerres civiles, contrairement à la France où l'absolutisme catholique impose une unité religieuse violente. Les quatre premières lettres, consacrées aux quakers, sont emblématiques de cette célébration de la diversité religieuse.
- Le régime parlementaire anglais, avec son équilibre entre la monarchie, la Chambre des lords et la Chambre des communes, est un modèle politique supérieur à l'absolutisme français.
- L'empirisme philosophique anglais (Francis Bacon, John Locke, Isaac Newton) est plus rigoureux et plus fécond que le rationalisme cartésien français. Les lettres 12 à 17 célèbrent ces auteurs et leur apport. C'est dans ces lettres que Voltaire introduit systématiquement Newton et Locke à un public français cultivé qui les connaissait à peine.
- La société commerciale anglaise, avec ses marchands respectés et ses échanges libres, est un modèle de prospérité civique. La lettre X sur le commerce est l'une des plus célèbres.
- La liberté d'expression et de pensée en Angleterre permet une vitalité culturelle et scientifique impossible dans la France absolutiste.
- Une critique philosophique de Pascal occupe la dernière partie du livre (les Remarques sur les Pensées de M. Pascal, ajoutées dans l'édition française de 1734). Voltaire y récuse le pessimisme pascalien sur la condition humaine au nom d'un optimisme modéré et d'un humanisme mondain.
L'œuvre a été immédiatement considérée comme subversive par les autorités françaises. Le Parlement de Paris la condamne le 10 juin 1734 : le livre est brûlé en place publique au pied du grand escalier du Palais de Justice par la main du bourreau, et une lettre de cachet est lancée contre Voltaire qui doit fuir à Cirey (Champagne) chez sa maîtresse et collaboratrice Émilie du Châtelet (1706-1749). Cette fuite marque le début d'une nouvelle période de la vie de Voltaire, celle des grandes années de Cirey (1734-1749), période la plus intellectuellement féconde de sa vie. L'historien Gustave Lanson (1857-1934), dans son édition critique de référence (1909), a appelé les Lettres philosophiques « la première bombe lancée contre l'Ancien Régime ». Cette formule, restée canonique, condense le rôle stratégique du livre dans l'histoire des Lumières françaises.
Les éditions critiques françaises principales sont l'édition de Gustave Lanson (Hachette, 1909, rééditions Didier), l'édition d'Olivier Ferret et Anthony McKenna dans les Œuvres complètes de Voltaire d'Oxford (Voltaire Foundation, volume 6B, 2018), et les éditions de poche de Frédéric Deloffre (Folio Classique, Gallimard, 1986) et René Pomeau (GF Flammarion, 1964).
Contexte historique et conditions de rédaction
François-Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), connaît dans les années 1720 une trajectoire mouvementée qui le conduit en Angleterre puis aux Lettres philosophiques.
Repères biographiques essentiels. Né à Paris le 21 novembre 1694 dans une famille bourgeoise (père notaire au Châtelet), François-Marie Arouet adopte le pseudonyme « Voltaire » en 1718. Formation au Collège Louis-le-Grand (1704-1711), formation jésuite classique. Premiers succès littéraires dans les années 1715-1720 : tragédie Œdipe (1718, succès immédiat à la Comédie-Française), grand poème épique La Henriade (publié finalement en 1728). Embastillement à la Bastille (mai 1717 - avril 1718) pour des vers satiriques sur le Régent. Première expérience de la prison qui marquera durablement sa pensée politique.
Querelle avec le chevalier de Rohan-Chabot en décembre 1725 - février 1726. Voltaire est bastonné par les laquais du chevalier ; il provoque celui-ci en duel ; il est réembastillé deux semaines en avril-mai 1726 ; il accepte un exil volontaire en Angleterre pour éviter une nouvelle détention plus longue. Cette humiliation sociale, où un poète roturier se voit rappeler sa condition par un aristocrate qui peut le faire battre impunément, marque profondément Voltaire et alimente toute sa réflexion ultérieure sur l'égalité civile.
Séjour en Angleterre (mai 1726 - novembre 1728, environ deux ans et demi). C'est le moment décisif de la formation philosophique de Voltaire. Il y apprend l'anglais (qu'il maîtrise rapidement très bien) et y rencontre les principales figures intellectuelles, politiques et littéraires de l'époque : Henry St John, vicomte Bolingbroke (1678-1751), homme d'État tory exilé, ami de longue date qui lui ouvre les portes de la société aristocratique anglaise ; Alexander Pope (1688-1744), poète dont Voltaire admire l'Essai sur l'homme ; Jonathan Swift (1667-1745), satiriste irlandais ; Samuel Clarke (1675-1729), philosophe et théologien rationaliste, ami de Newton. Voltaire rate de peu Newton (mort en mars 1727) mais il assiste à ses funérailles à Westminster en avril 1727, expérience qui marquera durablement son admiration pour le savant.
Le contexte anglais de 1726-1728 est marqué par le règne de George I (jusqu'à 1727) puis George II, la prééminence politique de Robert Walpole (Premier ministre whig, fondateur du système parlementaire moderne), l'hégémonie intellectuelle de la pensée empiriste et newtonienne, et une liberté de presse considérable comparée à la France.
Rédaction des Lettres (1729-1733). De retour en France à l'automne 1728 ou début 1729, Voltaire commence à rédiger ses observations anglaises. Le travail s'étale sur quatre ans. La version anglaise paraît à Londres en juillet 1733 chez Charles Davis sous le titre Letters Concerning the English Nation. La version française, plus longue et plus audacieuse (notamment par l'ajout des Remarques sur les Pensées de M. Pascal), paraît au printemps 1734 dans plusieurs éditions parallèles : édition Jore à Rouen (la plus diffusée en France), édition Ledet à Amsterdam, édition pirate à Londres.
Voltaire avait initialement prévu de différer la publication française pour ne pas s'attirer d'ennuis avec les autorités. Mais l'éditeur Jore publie sans son consentement formel en avril 1734, alors que Voltaire est en voyage en Lorraine. La réaction des autorités est immédiate et violente : saisie et destruction des exemplaires disponibles, condamnation par le Parlement de Paris le 10 juin 1734, combustion publique du livre, lettre de cachet lancée contre Voltaire le 3 mai 1734, fuite vers Cirey en juin 1734.
Voltaire restera à Cirey chez Émilie du Châtelet jusqu'à la mort de celle-ci en 1749. Cette période est la plus productive de sa vie intellectuelle : il y rédige les Éléments de la philosophie de Newton (1738), les Discours en vers sur l'homme (1738), Zaïre, Mahomet, Mérope, et il commence ce qui deviendra l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756).
Structure de l'œuvre
L'ouvrage se compose de vingt-cinq lettres, sans préface ni introduction explicite, suivies dans l'édition française de 1734 des Remarques sur les Pensées de M. Pascal ajoutées comme vingt-cinquième lettre (parfois appelée lettre 25 et lettre 25 bis, selon les éditions).
Lettres I à IV : Sur les quakers. Les quatre premières lettres décrivent la secte des quakers, dont les pratiques (refus du baptême, pacifisme, refus des serments, simplicité vestimentaire, tutoiement universel, attente du Saint-Esprit pendant les assemblées silencieuses) frappent l'imagination de Voltaire. Au-delà du portrait ethnographique, le propos est philosophique : les quakers démontrent qu'une religion peut être sincère sans dogmes obligatoires, pacifique sans recours à l'État, égalitaire sans hiérarchie cléricale. La lettre I met en scène un dialogue avec Andrew Pitt qui prend des allures de dialogue philosophique socratique.
Lettres V à VII : Sur les autres religions anglaises. Lettre V sur la religion anglicane, qui combine éléments catholiques (épiscopat, sacrements) et protestants (refus du pape, mariage des prêtres, liturgie en langue vulgaire). Lettre VI sur les presbytériens, comparés aux jansénistes français. Lettre VII sur les sociniens, ariens et autres dissidents minoritaires qui survivent en Angleterre grâce à la tolérance pratique du régime.
Lettres VIII à X : Sur la politique anglaise. Lettre VIII sur le parlement anglais. Lettre IX sur le gouvernement anglais comme régime mixte équilibré. Lettre X sur le commerce comme fondement de la prospérité et de la liberté anglaises. C'est l'une des lettres les plus citées : Voltaire y défend l'idée que la noblesse des marchands anglais (que les nobles français méprisent) est l'une des raisons de la supériorité économique et politique de l'Angleterre.
Lettre XI : Sur l'inoculation contre la variole. Voltaire défend une pratique médicale anglaise nouvelle, l'inoculation (ancêtre de la vaccination), qui consiste à inoculer la variole sous forme atténuée pour immuniser durablement. Cette pratique, introduite en Angleterre par Lady Mary Wortley Montagu en 1721, est combattue en France par la Faculté de médecine et par les autorités religieuses.
Lettres XII à XVII : Sur la philosophie et la science anglaises. Cœur philosophique du livre. Lettre XII sur Francis Bacon, présenté comme « père de la philosophie expérimentale ». Lettre XIII sur John Locke : Voltaire présente la pensée de Locke comme une anatomie rigoureuse de l'esprit humain, supérieure aux rêveries métaphysiques de Descartes ou de Malebranche. C'est dans cette lettre que Voltaire défend la possibilité que « Dieu ait pu donner à la matière la faculté de penser » (thèse lockienne radicale qui troubla considérablement les théologiens). Lettres XIV-XVII sur Newton, sa mécanique céleste, son optique, sa différence avec Descartes en ce qui concerne le vide et l'attraction.
Lettres XVIII à XXIV : Sur la littérature et les arts anglais. Lettre XVIII sur Shakespeare, présenté avec une admiration partielle et des réserves classiques. Lettres XIX-XX sur la comédie anglaise (Wycherley, Congreve). Lettre XXII sur Alexander Pope et autres poètes contemporains. Lettre XXIII sur la considération accordée aux gens de lettres en Angleterre, comparée à leur mépris social en France.
Lettre XXV : Remarques sur les Pensées de M. Pascal. Ajout important de l'édition française de 1734, absent de la version anglaise de 1733. Voltaire y reprend des passages des Pensées de Pascal (édition de Port-Royal, 1670) et les commente un par un pour les réfuter. Contre le pessimisme anthropologique pascalien, Voltaire défend un optimisme modéré : l'homme n'est ni démon ni ange, il est un être mêlé qui doit faire avec sa condition sans dramatiser. Contre l'apologétique chrétienne pascalienne, Voltaire défend une religion rationnelle (le déisme) qui se passe du dogme révélé.
Thèses centrales
La tolérance religieuse comme principe politique. Thèse cardinale. L'unité religieuse imposée par la violence (cas français : révocation de l'édit de Nantes en 1685, persécution des protestants, conflits jansénistes) produit la guerre civile larvée et appauvrit le pays. La diversité religieuse pacifiquement acceptée (cas anglais après 1689) produit la paix civile et la prospérité économique.
Le régime parlementaire comme modèle politique. Thèse politique majeure. L'équilibre des pouvoirs entre roi, lords et communes, l'existence d'un parlement délibérant véritable, le droit d'opposition publique, sont des conditions institutionnelles d'une vie civile libre. L'absolutisme français est, par contraste, un système dépassé qui sape ses propres fondements.
L'empirisme contre le rationalisme métaphysique. Thèse philosophique fondamentale. La vérité scientifique se construit par observation, expérimentation et induction (méthode de Bacon, Locke, Newton), non par déduction à partir de premiers principes métaphysiques (méthode de Descartes, Malebranche, Leibniz).
Newton comme modèle scientifique. Le système newtonien (mécanique céleste, théorie de la lumière, gravitation universelle) est, selon Voltaire, supérieur au système cartésien (tourbillons, plein de matière, absence de vide). Cette préférence newtonienne, qui semble aujourd'hui évidente, était à l'époque polémique : l'Académie des sciences de Paris est majoritairement cartésienne dans les années 1730. Voltaire et Émilie du Châtelet (qui traduira les Principia en français en 1759, première et seule traduction française complète à ce jour) sont parmi les principaux artisans de cette acclimatation française du newtonisme.
Locke contre Descartes. La conception lockienne de l'esprit comme table rase (tabula rasa) à la naissance, qui acquiert ses idées par la sensation et la réflexion, est défendue par Voltaire contre la conception cartésienne des idées innées. Cette préférence lockienne marque toute la pensée voltairienne ultérieure et préfigure le sensualisme de Condillac (Traité des sensations, 1754).
L'audace philosophique de la matière pensante. Thèse subversive radicale. Voltaire rapporte (et défend implicitement) la conjecture de Locke selon laquelle Dieu pourrait avoir donné à la matière la faculté de penser. Cette possibilité d'un matérialisme spirituel (qui n'est pas un matérialisme athée, mais qui sépare la pensée de l'âme immortelle traditionnelle) est l'une des positions les plus scandaleuses des Lettres philosophiques. Elle ouvre la voie au matérialisme français du XVIIIᵉ siècle (La Mettrie, d'Holbach, Diderot).
Le commerce comme école de la liberté. Thèse économico-politique. La société commerciale, où les marchands sont respectés et où les échanges sont libres, produit à la fois la prospérité matérielle et la liberté politique. Cette thèse est l'une des sources de la pensée libérale classique qui se développera avec Hume, Adam Smith (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776) et la tradition libérale ultérieure.
L'inoculation comme exemple du progrès scientifique. Thèse pratique. Une pratique médicale nouvelle, fondée sur l'observation statistique et l'expérimentation, peut sauver des milliers de vies si elle est adoptée. Le refus français de l'inoculation, fondé sur le conservatisme médical et religieux, coûte des vies humaines.
L'anti-Pascal et l'optimisme modéré. Thèse anthropologique-religieuse. La misère pascalienne de l'homme sans Dieu est un roman pessimiste. L'homme réel est un être mêlé, ni démon ni ange, dont la condition appelle non pas le désespoir religieux mais une sagesse civilisée. Cette anti-pascalienne est l'une des positions philosophiques voltairiennes les plus durables : elle structurera Candide (1759) où Voltaire critiquera aussi l'optimisme excessif de Leibniz.
Le programme des Lumières. Au-delà des thèses particulières, le livre dans son ensemble dessine un programme intellectuel : éclairer le public par la diffusion des connaissances rationnelles, combattre la superstition et le fanatisme, améliorer progressivement les institutions politiques et religieuses, promouvoir la tolérance comme principe civilisateur. Ce programme est celui qui structurera tout le mouvement des Lumières françaises de 1734 à 1789.
Postérité et influence
Influence immédiate sur les Lumières françaises. Les Lettres philosophiques sont, dès leur parution, considérées comme un manifeste des Lumières en formation. Montesquieu, ami de Voltaire malgré leurs différences, prolonge plusieurs thèmes du livre dans De l'esprit des lois (1748). Diderot et d'Alembert se réclament implicitement de Voltaire dans la préparation de l'Encyclopédie (premier volume 1751).
Introduction de Newton en France. Les lettres consacrées à Newton, complétées ensuite par les Éléments de la philosophie de Newton (Voltaire, 1738), jouent un rôle décisif dans la diffusion française du newtonisme. Émilie du Châtelet, collaboratrice de Voltaire à Cirey, traduit les Principia Mathematica de Newton en français entre 1745 et 1749 (publication posthume en 1759). C'est la première et seule traduction française complète des Principia à ce jour.
Introduction de Locke en France. De manière analogue, les Lettres philosophiques contribuent à diffuser Locke en France. Condillac (1715-1780) prolonge le sensualisme lockien dans son Essai sur l'origine des connaissances humaines (1746) et son Traité des sensations (1754).
Influence sur la pensée politique. Les Lettres philosophiques anticipent et préparent les réflexions ultérieures sur la séparation des pouvoirs (Montesquieu), la souveraineté populaire (Rousseau), les droits de l'homme (Déclaration de 1789). Sans être systématiques sur ces questions, elles introduisent dans le débat français les modèles politiques alternatifs qui permettront les développements ultérieurs.
Influence sur la tolérance religieuse. La défense voltairienne de la tolérance religieuse, ébauchée dans les Lettres philosophiques, sera développée systématiquement dans le Traité sur la tolérance (1763, à l'occasion de l'affaire Calas) et le Dictionnaire philosophique (1764).
Influence sur Kant. Kant (1724-1804) lit Voltaire dès sa jeunesse et continue à le lire toute sa vie. Plusieurs aspects de la philosophie kantienne (la critique de la métaphysique dogmatique, la défense de la tolérance religieuse, la conception de l'Aufklärung comme « sortie de l'homme hors de son état de minorité ») doivent partiellement à Voltaire. La célèbre formule kantienne « Sapere aude ! » (Ose savoir !), au cœur du Qu'est-ce que les Lumières ? (1784), résume le programme voltairien.
Réception européenne. L'œuvre est rapidement traduite dans plusieurs langues européennes (allemand, italien, espagnol clandestinement). Elle participe à la circulation européenne des idées des Lumières.
Influence sur la Révolution française. Les Lettres philosophiques, parmi d'autres œuvres voltairiennes, ont contribué à former l'état d'esprit des révolutionnaires de 1789. La défense de la tolérance, l'admiration pour le régime parlementaire, la critique de l'absolutisme, l'éloge du commerce, sont autant de thèmes qui structureront le débat révolutionnaire. La panthéonisation de Voltaire en juillet 1791 (transfert solennel des cendres au Panthéon) consacre cette filiation politique.
Critiques principales. La schématisation anglaise : Voltaire simplifie considérablement la réalité anglaise pour en faire un contre-modèle stratégique de la France. La société anglaise réelle des années 1720 était plus complexe, moins idéale, que ne le présente le livre. L'injustice envers Pascal : les Remarques sur les Pensées de M. Pascal sont souvent jugées caricaturales. Voltaire simplifie la pensée pascalienne pour la réfuter plus facilement, sans rendre justice à la complexité du projet apologétique pascalien. L'aristocratisme voltairien : Voltaire défend la liberté politique anglaise mais reste réservé sur la démocratie. La superficialité philosophique : Voltaire présente des doctrines philosophiques (Bacon, Locke, Newton) mais ne les approfondit pas systématiquement. Son traitement est celui d'un vulgarisateur brillant plus que d'un philosophe technique.
Lectures contemporaines. Les Lettres philosophiques restent largement étudiées dans l'enseignement de la littérature française au lycée et à l'université, dans les études sur l'histoire intellectuelle des Lumières, et dans les réflexions sur la tolérance religieuse et la liberté d'expression dans la démocratie.
Controverses et débats
Voltaire et l'Angleterre : observation ou stratégie ? Question récurrente. Position majoritaire : les deux à la fois. Voltaire observe réellement l'Angleterre pendant son séjour, mais il en propose une image stratégique destinée à réformer la France par le détour de la comparaison.
La question religieuse. Voltaire est-il croyant, déiste, athée prudent ? Position majoritaire actuelle : déiste cohérent, ni athée militant ni croyant orthodoxe. Sa critique du christianisme institué (catholique surtout) coexiste avec une conviction rationnelle de l'existence d'un Dieu architecte de l'univers (cohérent avec le newtonisme qu'il admire).
Voltaire et le peuple. La défense voltairienne de la tolérance et de la liberté concerne-t-elle l'ensemble du peuple ou seulement les élites cultivées ? Position partagée. Voltaire défend la liberté comme principe universel mais sa pratique politique reste élitaire. Il méprise ce qu'il appelle la « canaille » et préfère un despotisme éclairé réformateur à une démocratie populaire incontrôlée.
Voltaire et les Juifs. Position problématique de Voltaire (comme de plusieurs autres philosophes des Lumières) sur les Juifs et le judaïsme. Voltaire écrit plusieurs textes antijudaïques ou même antisémites (article Juifs du Dictionnaire philosophique notamment). Cette dimension problématique n'apparaît pas dans les Lettres philosophiques elles-mêmes mais elle affecte la lecture contemporaine de l'ensemble de l'œuvre voltairienne.
Citations clés
« Le commerce, qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté a étendu le commerce à son tour : de là s'est formée la grandeur de l'État. »
-- Lettres philosophiques, lettre X, sur le commerce
« Entrez dans la bourse de Londres, cette place plus respectable que bien des cours ; vous y voyez rassemblés les députés de toutes les nations pour l'utilité des hommes. Là le juif, le mahométan et le chrétien traitent l'un avec l'autre comme s'ils étaient de la même religion. »
-- Lettres philosophiques, lettre VI, sur la tolérance commerciale
« C'est sur de telles idées que Locke a fondé sa Logique, qui est, à proprement parler, l'art de raisonner. Locke a développé à l'homme la raison humaine, comme un excellent anatomiste explique les ressorts du corps humain. »
-- Lettres philosophiques, lettre XIII, sur Locke
« Un Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste. Il a laissé le monde plein, il le trouve vide. À Paris, on voit l'univers composé de tourbillons de matière subtile ; à Londres, on ne voit rien de tout cela. »
-- Lettres philosophiques, lettre XIV, sur Descartes et Newton
« L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. »
-- Formule attribuée à Pascal et reprise par Voltaire dans les Remarques sur les Pensées, qui résume la position anti-Pascal voltairienne
Pour aller plus loin
- Voltaire, Lettres philosophiques, édition d'Olivier Ferret et Anthony McKenna, Œuvres complètes de Voltaire, volume 6B, Voltaire Foundation (Oxford), 2018. Édition critique contemporaine de référence.
- Voltaire, Lettres philosophiques, édition de Gustave Lanson révisée par André M. Rousseau, Didier, 2 volumes, 1964. Édition critique historique de référence.
- Voltaire, Lettres philosophiques, présentation de Frédéric Deloffre, Folio Classique, Gallimard, 1986 ; rééditions. Édition de poche largement diffusée.
- Voltaire, Lettres philosophiques, présentation de René Pomeau, GF Flammarion, 1964 ; rééditions. Édition de poche classique.
- John Locke, Essai sur l'entendement humain, traduction de Pierre Coste, plusieurs éditions disponibles (originalement 1690). Œuvre fondamentale que Voltaire diffuse.
- Isaac Newton, Principes mathématiques de la philosophie naturelle, traduction d'Émilie du Châtelet, plusieurs éditions disponibles (originalement 1687, traduction 1759). Œuvre majeure dont les Lettres philosophiques préparent la réception française.
- Voltaire, Éléments de la philosophie de Newton, 1738 ; éditions modernes diverses. Prolongement direct des lettres newtoniennes.
- Voltaire, Traité sur la tolérance, 1763 ; éditions modernes diverses. Prolongement systématique de la défense voltairienne de la tolérance religieuse.
- René Pomeau, La Religion de Voltaire, Nizet, 1956 ; rééditions. Étude française de référence.
- René Pomeau et collectif, Voltaire en son temps, 5 volumes, Voltaire Foundation, 1985-1994 ; rééditions Fayard. Biographie monumentale de référence.
- André M. Rousseau, L'Angleterre et Voltaire, 3 volumes, Voltaire Foundation, 1976. Étude exhaustive du séjour anglais.
- Jonathan Israel, Les Lumières radicales, traduction française, Amsterdam, 2005 (original Radical Enlightenment, Oxford University Press, 2001). Pour la mise en perspective européenne des Lumières.
Sources
- « Lettres philosophiques », Wikipédia (versions française et anglaise), consulté le 06/06/2026.
- « Voltaire », Wikipédia (versions française et anglaise), consulté le 06/06/2026.
- Notice « Voltaire » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par J.B. Shank, plato.stanford.edu, consulté le 06/06/2026.
- Œuvres complètes de Voltaire, édition critique de la Voltaire Foundation à Oxford, en cours de publication.
- Site officiel de la Société Voltaire, societe-voltaire.org, consulté le 06/06/2026.
---
```yaml oeuvre: slug: lettres-philosophiques titreoriginal: "Lettres philosophiques" titrefrancais: "Lettres philosophiques" langueoriginale: francais typeoeuvre: recueil datepublication: 1734 datepublicationaffichage: "1734 (édition française publiée à Rouen chez Jore et à Amsterdam chez Ledet en avril 1734, précédée par l'édition anglaise Letters Concerning the English Nation publiée à Londres en juillet 1733 ; condamnation par le Parlement de Paris le 10 juin 1734 et combustion publique du livre)" dateredaction: "1729-1733" posthume: false nombrechapitres: 25 niveaudifficulte: 2 auteurslug: voltaire descriptioncourte: | Recueil de vingt-cinq lettres de Voltaire publié en avril 1734 à Rouen chez Jore et à Amsterdam chez Ledet, précédé en juillet 1733 par l'édition anglaise Letters Concerning the English Nation à Londres. Voltaire a alors 39-40 ans et rédige le livre à partir des observations de son séjour anglais de 1726-1728. Œuvre considérée comme la première bombe lancée contre l'Ancien Régime selon Gustave Lanson. Articule l'éloge de la tolérance religieuse anglaise (quakers, anglicans), du régime parlementaire, du commerce libre, de l'inoculation, de la philosophie empiriste anglaise (Bacon, Locke, Newton) contre le rationalisme cartésien français, et clôt par les Remarques sur les Pensées de M. Pascal qui développent une anti-Pascal optimiste. Condamné par le Parlement de Paris le 10 juin 1734, brûlé en place publique, le livre vaut à Voltaire une lettre de cachet et une fuite à Cirey chez Émilie du Châtelet. Œuvre fondatrice du programme des Lumières françaises. metatitle: "Lettres philosophiques (Voltaire, 1734) - Philotopie" metadescription: | Lettres philosophiques de Voltaire (1734) : éloge de l'Angleterre, tolérance religieuse, parlementarisme, empirisme de Locke et Newton contre le rationalisme cartésien, anti-Pascal. statut: publie philosophes_associes:
- slug: voltaire
role: auteur description: | Voltaire rédige les Lettres philosophiques entre 1729 et 1733, après son séjour anglais de 1726-1728. Il a 39-40 ans à la publication. Le livre, publié sans son accord formel par l'éditeur Jore à Rouen en avril 1734, est condamné par le Parlement de Paris le 10 juin 1734, brûlé en place publique, et vaut à Voltaire une lettre de cachet et une fuite à Cirey en Champagne chez Émilie du Châtelet. Cette fuite marque le début de la période la plus intellectuellement féconde de la vie de Voltaire (1734-1749 à Cirey).
- slug: locke
role: interlocuteur description: | Locke est l'une des trois grandes figures philosophiques que Voltaire diffuse en France à travers les Lettres philosophiques. La lettre XIII présente Locke comme un anatomiste de l'esprit humain, supérieur aux rêveries métaphysiques cartésiennes. Voltaire défend particulièrement la conjecture lockienne selon laquelle Dieu pourrait avoir donné à la matière la faculté de penser, position considérée comme subversive à l'époque. Cette diffusion voltairienne contribue largement à l'acclimatation française du sensualisme empiriste que prolongera Condillac.
- slug: francis-bacon
role: interlocuteur description: | Francis Bacon est présenté dans la lettre XII comme père de la philosophie expérimentale. Voltaire restitue brièvement le Novum Organum (1620) et la méthode inductive baconienne, qu'il oppose à la méthode déductive cartésienne. Cette filiation Bacon-Locke-Newton structure toute la lecture voltairienne de la science moderne comme triomphe de l'expérience contre la spéculation pure.
- slug: descartes
role: interlocuteur description: | Descartes est l'adversaire intellectuel principal des Lettres philosophiques. Voltaire critique systématiquement le cartésianisme (théorie des tourbillons, plein de matière, idées innées) au profit de l'empirisme britannique. La lettre XIV est particulièrement explicite : à Paris l'univers est plein de tourbillons cartésiens, à Londres il est vide et obéit à l'attraction newtonienne. Cette opposition Descartes-Newton est l'un des fils structurants du livre.
- slug: pascal
role: interlocuteur description: | Pascal est l'adversaire philosophique de la dernière partie du livre. Les Remarques sur les Pensées de M. Pascal, ajoutées dans l'édition française de 1734, reprennent des passages des Pensées (1670) pour les réfuter un par un. Voltaire récuse le pessimisme anthropologique pascalien (l'homme misérable sans Dieu) au nom d'un optimisme modéré et d'un humanisme mondain. Cette anti-Pascal est l'une des positions philosophiques les plus durables de Voltaire et l'une des principales sources de scandale du livre.
- slug: leibniz
role: interlocuteur description: | Leibniz n'est pas l'objet d'une lettre spécifique dans le recueil, mais il est implicitement critiqué à travers la défense voltairienne de positions empiristes et newtoniennes contre le rationalisme leibnizien. La critique systématique de Leibniz par Voltaire viendra plus tard, notamment dans Candide (1759) qui ridiculise l'optimisme leibnizien-wolffien.
- slug: montesquieu
role: heritier description: | Montesquieu, ami et contemporain de Voltaire, prolonge plusieurs thèmes des Lettres philosophiques dans De l'esprit des lois (1748) : l'admiration pour le régime parlementaire anglais, la théorie de la séparation des pouvoirs, la défense de la tolérance religieuse. Les Lettres persanes de Montesquieu (1721) avaient déjà inauguré le genre de la critique sociale par le détour étranger ; Voltaire le radicalise dans une direction philosophique plus directement engagée.
- slug: rousseau
role: heritier description: | Rousseau, contemporain plus jeune et finalement adversaire personnel de Voltaire, hérite paradoxalement de plusieurs aspects du programme voltairien (tolérance religieuse, critique du fanatisme, vocation civique de l'intellectuel) tout en s'en distinguant radicalement (sur la civilisation, le progrès, l'éducation, la démocratie). Le débat Voltaire-Rousseau est l'une des matrices intellectuelles structurantes des Lumières françaises.
- slug: diderot
role: heritier description: | Diderot, plus jeune que Voltaire d'une vingtaine d'années, prolonge le programme des Lumières voltairien dans l'Encyclopédie (1751-1772) qu'il dirige avec d'Alembert. La diffusion encyclopédique des connaissances scientifiques et philosophiques, la critique du fanatisme religieux, la défense de la tolérance, sont des thèmes voltairiens que Diderot systématise et étend dans un projet collectif sans précédent.
- slug: kant
role: heritier description: | Kant lit Voltaire dès sa jeunesse et continue à le lire toute sa vie. Plusieurs aspects de la philosophie kantienne (critique de la métaphysique dogmatique, défense de la tolérance religieuse, conception de l'Aufklarung comme sortie de l'homme hors de son état de minorité) doivent à Voltaire. La formule kantienne Sapere aude (Ose savoir) au cœur du Qu'est-ce que les Lumières (1784) résume le programme voltairien. courants_associes:
- slug: lumieres
type_lien: oeuvre-fondatrice description: | Les Lettres philosophiques sont l'une des œuvres fondatrices des Lumières françaises. Gustave Lanson les a qualifiées de première bombe lancée contre l'Ancien Régime. Elles introduisent en France le programme intellectuel qui structurera tout le mouvement des Lumières jusqu'à 1789 : tolérance religieuse, défense de l'empirisme contre le rationalisme métaphysique, admiration pour le régime parlementaire, éloge du commerce et de la liberté économique, critique de l'absolutisme, défense de la médecine scientifique. L'œuvre articule pour la première fois en français cet ensemble de thèses qui formera l'identité philosophique des Lumières françaises.
- slug: empirisme
type_lien: oeuvre-importante description: | Les Lettres philosophiques diffusent en France les grandes figures de l'empirisme britannique (Bacon, Locke, Newton). La lettre XII sur Bacon, la lettre XIII sur Locke, les lettres XIV à XVII sur Newton constituent l'une des premières introductions systématiques de l'empirisme anglais dans la pensée française. Cette diffusion contribuera à l'émergence du sensualisme français (Condillac, Helvétius, plus tard les Idéologues) et à l'acclimatation du newtonisme contre le cartésianisme dans la science française du XVIIIᵉ siècle. ```