Le Monde comme volonté et comme représentation

Arthur Schopenhauer

Titre original : Die Welt als Wille und Vorstellung

Publication : 1818, daté 1819 (seconde édition augmentée en 1844

Type : Traite

Analyse

Un homme de trente ans publie en 1818 le livre qui contiendra, dit-il, une seule pensée. Il ne s'en vendit presque aucun exemplaire et l'éditeur mit le reste au pilon. Trente ans plus tard, le même livre faisait de son auteur le philosophe le plus lu d'Allemagne.

Un livre arrivé trente ans trop tôt

Schopenhauer achève le manuscrit en 1818. Brockhaus le publie à Leipzig en décembre, avec la date de 1819 sur la page de titre. L'auteur a trente ans et une certitude : il a trouvé la clef que Kant avait cherchée sans la nommer.

L'accueil fut nul. Le livre ne trouva pas de lecteurs, et Schopenhauer en attribua la faute à l'université allemande, qu'il accusa jusqu'à sa mort d'avoir préféré le bavardage de Hegel à la philosophie. Il reprit son texte sans rien en retirer : la deuxième édition, en 1844, ajoute un second volume de Suppléments plus long que le premier, et la troisième suit en 1859. Entre-temps, un recueil d'essais paru en 1851, les Parerga et Paralipomena, l'avait enfin rendu célèbre - par ses marges, non par son système.

Il faut ajouter que le livre ne se lit pas seul. Schopenhauer exige qu'on ait lu d'abord sa thèse de 1813, De la quadruple racine du principe de raison suffisante, qui établit les formes sous lesquelles un objet peut être lié à un autre. Il la tient pour l'introduction indispensable, et il a raison : le premier livre la présuppose à chaque page.

Ce que Schopenhauer garde de Kant, et ce qu'il y ajoute

Le point de départ est kantien, et l'ouverture du premier livre l'annonce sans détour. La traduction d'Auguste Burdeau la donne ainsi :

« Le monde est ma représentation. - Cette proposition est une vérité pour tout être vivant et pensant, bien que, chez l'homme seul, elle arrive à se transformer en connaissance abstraite et réfléchie. Dès qu'il est capable de l'amener à cet état, on peut dire que l'esprit philosophique est né en lui. Il possède alors l'entière certitude de ne connaître ni un soleil ni une terre, mais seulement un œil qui voit ce soleil, une main qui touche cette terre. »

La Critique de la raison pure avait établi que nous ne connaissons que des phénomènes, et que la chose en soi reste hors d'atteinte. Schopenhauer accepte le partage, simplifie l'appareil - il ne garde que l'espace, le temps et la causalité là où Kant déployait douze catégories - et refuse la conclusion. La chose en soi n'est pas inconnaissable, dit-il : elle est connue de chacun, mais par une autre voie que la connaissance d'objet.

Le corps donné deux fois

L'argument qui fait la bascule, au paragraphe 18, part d'une remarque simple. Un philosophe qui ne serait que sujet connaissant - « une tête d'ange ailée, sans corps », écrit Schopenhauer - n'aurait aucun moyen de passer de la représentation à ce qui la soutient. Mais le philosophe a un corps, et ce corps lui est donné autrement qu'un objet quelconque.

Burdeau traduit : « l'individu est en même temps le sujet de la connaissance, et il trouve là le mot de l'énigme : ce mot est Volonté. » Et il précise la dualité : « ce corps lui est donné de deux façons toutes différentes : d'une part comme représentation dans la connaissance phénoménale, comme objet parmi d'autres objets et comme soumis à leurs lois ; et d'autre part, en même temps, comme ce principe immédiatement connu de chacun, que désigne le mot Volonté. »

Mon bras levé est un objet observable dans l'espace, soumis à des lois ; il est aussi, de l'intérieur, un vouloir. Les deux ne sont pas liés par une cause : c'est la même chose, connue de deux manières. Schopenhauer étend ensuite cette clef à tout le reste : ce qui se manifeste comme pierre, comme plante, comme animal, comme homme, est partout la même Volonté, à des degrés d'objectivation différents.

Une volonté sans sujet et sans but

Il faut se défaire ici du sens courant du mot. La Volonté de Schopenhauer n'est pas la faculté de décider, ni le vouloir de quelqu'un. Elle est antérieure à l'individu, parce que l'individuation appartient au monde comme représentation : hors de l'espace et du temps, il n'y a ni plusieurs ni un. Elle est aveugle, sans motif et sans fin - un pur effort qui ne va vers rien.

De là découle le pessimisme, qui est une conséquence et non un tempérament. Vouloir, c'est manquer ; le manque est une souffrance ; et sa satisfaction ne produit pas un bien positif, seulement la cessation momentanée d'un manque, aussitôt remplacé. Le plaisir est négatif, la douleur est seule positive. Schopenhauer en tire que l'ennui et la souffrance se partagent l'existence, et que le monde est à peu près le plus mauvais qui puisse encore exister.

Deux issues : l'art, puis le renoncement

Le troisième livre ouvre une première échappée. Dans la contemplation esthétique, le sujet cesse un instant de vouloir : il ne regarde plus l'objet comme un moyen, et saisit en lui non pas la chose particulière mais l'Idée, au sens qu'il emprunte à Platon. Le vouloir se suspend, et avec lui la souffrance.

La musique occupe dans ce dispositif une place à part, qui a fait sa fortune chez les artistes. Les autres arts représentent des Idées, c'est-à-dire des objectivations de la Volonté ; la musique, elle, ne représente rien et donne la Volonté elle-même. C'est cette thèse que Wagner reconnut comme la sienne, et dont Nietzsche partira dans La Naissance de la tragédie.

Le quatrième livre va plus loin et conclut l'ouvrage. La morale ne se fonde pas sur un devoir mais sur la pitié : quand je souffre du mal d'autrui, c'est que le principe d'individuation s'est percé, et que la même Volonté se reconnaît. Au-delà de la pitié, l'ascèse et la négation du vouloir-vivre. Schopenhauer y convoque les mystiques chrétiens, les Upanishads qu'il avait lus dans la traduction latine d'Anquetil-Duperron et le bouddhisme, dont il se réclame : il est le premier philosophe européen à faire de la pensée indienne un interlocuteur de plein droit, et non un objet d'érudition.

Une postérité plus large que l'école

Schopenhauer n'a pas fait d'école, et il a fait beaucoup de disciples.

Nietzsche lui doit sa formation philosophique - Schopenhauer éducateur date de 1874 - puis rompt avec lui en retournant sa conclusion : la même constatation de l'absence de sens doit conduire à l'affirmation et non au renoncement. Freud a reconnu dans la Volonté aveugle une anticipation de ce qu'il nommera pulsion, tout en affirmant l'avoir lu tard. Le jeune Wittgenstein part de ce livre, et les propositions du Tractatus sur le sujet, la mort et le monde en gardent la trace. Wagner, Thomas Mann, Borges, Beckett et Cioran s'en nourrissent.

Les objections sont de deux ordres. La première est interne : si la Volonté est hors de l'espace et du temps, comment en parler ? Toute description en fait un objet, donc une représentation, et Schopenhauer se sert pour la nommer d'un mot emprunté à l'expérience intérieure, laquelle est pourtant temporelle. La seconde porte sur le saut : de ce que mon corps me soit donné deux fois, rien n'autorise à conclure que la pierre soit aussi de la Volonté - c'est une analogie, non une démonstration, et Schopenhauer le concède à demi.

Par où entrer

Le livre premier est le plus technique et le moins nécessaire à qui veut l'essentiel. L'usage conseille de commencer par le paragraphe 18 du livre deuxième, celui du corps donné deux fois, qui tient en quelques pages et contient la thèse entière. Les Parerga et Paralipomena, et notamment les Aphorismes sur la sagesse dans la vie, sont une porte d'entrée plus facile, à condition de savoir qu'on y lit les marges du système et non le système.

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