Novum Organum

Francis Bacon

Titre original : Novum Organum Scientiarum

Publication : 1620

Type : Traite

Analyse

Présentation

Le Novum Organum paraît à Londres en 1620. Son titre est une déclaration de guerre : l'Organon, l'instrument, était le nom donné depuis l'Antiquité au recueil des traités de logique d'Aristote. Francis Bacon annonce qu'il en propose un nouveau.

L'ouvrage constitue la deuxième partie d'un projet plus vaste, la Grande Restauration des sciences, que son auteur n'a jamais achevé. Il est écrit en latin, et composé non de chapitres mais d'aphorismes numérotés, cent trente dans le premier livre, cinquante-deux dans le second. Bacon s'en explique : un exposé continu persuade, une suite d'aphorismes oblige le lecteur à chercher.

Le projet tient en deux moments. D'abord faire le vide, en montrant pourquoi l'esprit humain se trompe systématiquement. Ensuite donner une méthode qui le contraigne à ne plus se tromper.

Bacon n'était pas un savant. Juriste, parlementaire, il avait été lord chancelier d'Angleterre, et il venait d'être condamné pour corruption l'année précédant la publication. Il n'a fait aucune découverte, et il a ignoré celles de ses contemporains. Son influence n'en a pas moins été considérable.

Les quatre idoles

La partie la plus lue du livre est une typologie des erreurs, que Bacon appelle idoles, c'est-à-dire fantômes qui occupent l'esprit et qu'il faut en chasser.

Les idoles de la tribu tiennent à la nature humaine elle-même. L'entendement, écrit Bacon, n'est pas un miroir plan : c'est un miroir déformant, qui mêle sa propre nature à celle des choses. Il suppose dans le monde plus d'ordre et de régularité qu'il n'en trouve. Il retient les confirmations et néglige les démentis : on lui montre les tableaux votifs de ceux qui ont échappé au naufrage après avoir prié, et l'on ne demande jamais où sont les tableaux de ceux qui ont prié et qui se sont noyés. Cette observation précède de trois siècles la psychologie du biais de confirmation.

Les idoles de la caverne sont propres à chacun. Chaque homme a, outre la nature commune, une caverne qui réfracte la lumière : son éducation, ses lectures, l'autorité de ceux qu'il admire, l'habitude de son métier. Certains esprits remarquent surtout les ressemblances, d'autres les différences, et les deux se trompent.

Les idoles de la place publique viennent du langage. Les mots sont imposés par la foule selon la perception du vulgaire, et lorsqu'un esprit cultivé les emploie, ils lui font violence : ou bien ils désignent des choses qui n'existent pas, comme la fortune ou le premier moteur, ou bien ils découpent mal celles qui existent. Bacon tient cette source d'erreur pour la plus difficile à combattre.

Les idoles du théâtre sont les systèmes philosophiques reçus, qu'il compare à autant de pièces jouées devant un public, représentant des mondes fabriqués. Il n'épargne ni les aristotéliciens, qui ont plié l'expérience à leur logique, ni les empiriques, qui tirent des conclusions générales d'une poignée d'expériences, ni les superstitieux, qui mêlent la théologie à la physique.

Pourquoi le syllogisme ne suffit pas

Bacon ne reproche pas au syllogisme d'être invalide. Il lui reproche d'être inutile pour découvrir.

L'argument est serré. Un syllogisme est composé de propositions, les propositions de mots, et les mots sont les signes des notions. Si les notions sont confuses, et elles le sont parce qu'elles ont été abstraites hâtivement des choses, tout ce qu'on bâtit dessus s'écroule. Le syllogisme contraint l'assentiment, il ne saisit pas la chose.

Il écarte avec la même fermeté ce qu'on appelait alors l'induction, et qui consistait à poser une loi générale après avoir constaté quelques cas concordants. Procéder par simple énumération, écrit-il, est une chose puérile : la conclusion est précaire, et le premier contre-exemple la ruine.

La nouvelle méthode

Le second livre expose l'instrument annoncé par le titre.

Bacon veut découvrir ce qu'il nomme la forme d'une qualité, c'est-à-dire la loi selon laquelle elle se produit, et il propose de l'atteindre par un travail de tri organisé en trois tables.

La table de présence rassemble tous les cas où la qualité étudiée se trouve. La table d'absence recense les cas voisins où elle manque, alors qu'on aurait pu l'y attendre. La table des degrés note les cas où elle augmente ou diminue.

Vient ensuite l'opération décisive, qu'il appelle l'exclusion. On élimine tout ce qui est présent quand la qualité est absente, tout ce qui est absent quand elle est présente, tout ce qui varie en sens contraire. L'induction baconienne ne procède donc pas par accumulation mais par élimination, et c'est en cela qu'elle diffère de celle qu'il condamne. Voir l'article induction.

Il applique la méthode à un exemple, la chaleur, et conclut qu'elle est un mouvement d'expansion des parties insensibles des corps. La conclusion n'est pas fausse, et elle a de quoi surprendre pour l'époque.

Il énumère enfin vingt-sept sortes de cas privilégiés qui font avancer plus vite, dont la plus célèbre est l'instance de la croix, empruntée aux poteaux indicateurs placés aux carrefours : lorsque deux explications restent en lice, il faut chercher le cas où elles divergent, car lui seul tranche. L'expression d'expérience cruciale vient de là.

Savoir et pouvoir

Deux formules de l'ouvrage ont fait le tour du monde.

La première, dès le troisième aphorisme : la science de l'homme et sa puissance coïncident, car ignorer la cause, c'est manquer l'effet. Elle est à l'origine de l'adage selon lequel savoir c'est pouvoir, qui n'est pas de Bacon dans cette forme.

La seconde est plus nuancée et on l'oublie plus souvent : on ne triomphe de la nature qu'en lui obéissant. L'homme ne peut rien ajouter ni retrancher ; tout son art consiste à rapprocher ou à éloigner les corps naturels, et la nature fait le reste.

Les deux ensemble donnent le programme : une connaissance qui vaut par ce qu'elle permet de faire, et une efficacité qui passe par la soumission aux lois de ce qu'on veut transformer. Voir le courant empirisme.

Ce que le livre a produit

L'influence du Novum Organum a été immense et indirecte.

En Angleterre, les fondateurs de la Royal Society en 1660 se réclament de lui, et son projet d'une science collective, cumulative, menée par des institutions plutôt que par des individus, est exactement celui qu'ils réalisent.

En France, Diderot et d'Alembert placent l'Encyclopédie sous son patronage et empruntent à Bacon l'arbre des connaissances qui ouvre l'ouvrage. Kant met une phrase de la Grande Restauration en exergue de la seconde édition de la Critique de la raison pure.

L'image qui orne le frontispice est devenue un emblème : un navire franchit les colonnes d'Hercule, qui marquaient la limite du monde connu, sous une devise empruntée au livre de Daniel, beaucoup passeront et la science s'accroîtra.

Controverses

Un père de la science qui ignore les savants. Bacon n'a pas tenu compte de Copernic, qu'il rejette, ni de Kepler, ni de Galilée, ni de Harvey, son propre médecin, qui aurait dit de lui qu'il écrivait de la philosophie comme un lord chancelier. Alexandre Koyré en a conclu que Bacon n'est pas le père de la science moderne mais de son idéologie : il a formulé le programme, non la méthode effective, qui est mathématique et hypothétique bien plus qu'inductive.

La méthode est-elle praticable ? Les tables supposent de recenser tous les cas d'une qualité, ce qu'aucune enquête réelle ne fait. Aucune découverte majeure n'a été obtenue par ce procédé. Ses défenseurs répondent que l'élimination et l'instance de la croix décrivent bien quelque chose de la pratique expérimentale, et que l'idée d'un test qui départage deux hypothèses est restée.

L'induction. Le problème que Hume formulera un siècle et demi plus tard touche Bacon de plein fouet : aucune accumulation de cas ne justifie une loi générale, et l'élimination elle-même suppose qu'on ait la bonne liste de candidats. Karl Popper en tirera qu'il faut abandonner l'induction et lui substituer la réfutation, ce qui est une manière de conserver l'instance de la croix en jetant les tables.

Le vocabulaire de la domination. Plusieurs travaux ont relevé que Bacon décrit volontiers l'enquête scientifique en termes de contrainte exercée sur une nature personnifiée au féminin, qu'il s'agirait de soumettre et de forcer à livrer ses secrets. La portée de ces métaphores est discutée : certains y voient un simple usage rhétorique de son époque, d'autres la formulation inaugurale d'un rapport à la nature dont nous mesurons aujourd'hui les effets.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction de Michel Malherbe et Jean-Marie Pousseur.

La science et la puissance humaines coïncident, car l'ignorance de la cause prive de l'effet.

On ne triomphe de la nature qu'en lui obéissant.

L'entendement humain est semblable à un miroir qui, réfléchissant inégalement les rayons des choses, mêle sa propre nature à celle des choses.

Procéder par simple énumération est une chose puérile.

Sources principales

Bacon, Francis, Novum Organum, traduction, introduction et notes de Michel Malherbe et Jean-Marie Pousseur, PUF, 1986. Le texte lui-même, lu pour la théorie des idoles, la critique du syllogisme, les trois tables et l'instance de la croix.

Malherbe, Michel, introduction de la même édition, et Bacon, l'Encyclopédie et la Révolution, pour la postérité française du projet.

Koyré, Alexandre, Études d'histoire de la pensée scientifique, Gallimard. Source de la thèse selon laquelle Bacon est le père de l'idéologie de la science plutôt que de sa méthode.

Pérez-Ramos, Antonio, Francis Bacon's Idea of Science and the Maker's Knowledge Tradition, Oxford University Press, 1988. Utilisé pour la discussion de la praticabilité de la méthode.

Bibliographie et lectures recommandées

Bacon, Francis, La Nouvelle Atlantide, GF-Flammarion, où le programme prend la forme d'une utopie savante.

Descartes, René, Discours de la méthode, GF-Flammarion, pour la méthode concurrente.

Popper, Karl, La Logique de la découverte scientifique, Payot.

Wikipédia FR, article « Novum Organum », consulté en novembre 2026.

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