Les Émotions politiques. Pourquoi l'amour est essentiel à la justice
Titre original : Political Emotions: Why Love Matters for Justice
Publication : Octobre 2013 (Cambridge Massachusetts, Belknap Pre
Type : Traite
Analyse
Présentation
Political Emotions : Why Love Matters for Justice (en français Les Émotions politiques. Pourquoi l'amour est essentiel à la justice) est l'œuvre majeure de Martha Craven Nussbaum sur le rôle politique des émotions, publiée à Cambridge (Massachusetts) chez Belknap Press of Harvard University Press en octobre 2013. Nussbaum a alors 66 ans et est l'Ernst Freund Distinguished Service Professor of Law and Ethics à l'Université de Chicago depuis 1995. L'œuvre est issue des conférences John Locke que Nussbaum a données à l'Université d'Oxford en avril 2014 (les conférences elles-mêmes ont été précédées par la publication du livre), substantiellement augmentées et révisées pour la publication.
L'ouvrage est de format substantiel (environ 500 pages dans l'édition originale anglaise). Il se compose d'une introduction, de dix chapitres organisés en trois parties, d'une conclusion, et d'un appareil critique considérable (notes, références bibliographiques). L'œuvre constitue l'une des grandes synthèses tardives de Nussbaum, prolongeant directement Upheavals of Thought : The Intelligence of Emotions (Bouleversements de la pensée, 2001) sur les émotions comme jugements cognitifs, et précédant Anger and Forgiveness (La Colère et le pardon, 2016) sur l'éthique politique des émotions.
L'œuvre articule plusieurs thèses interconnectées qui structurent la réflexion nussbaumienne sur les émotions politiques :
- La thèse fondatrice : les sociétés démocratiques libérales doivent cultiver activement les émotions politiques (amour de la patrie, compassion envers les concitoyens, espoir partagé, peur productive) qui soutiennent la justice sociale. Contre une certaine tradition libérale procédurale (notamment rawlsienne) qui suppose des citoyens rationnels agissant sur la base de principes indépendamment des émotions, Nussbaum défend que la réalisation effective de la justice requiert une cultivation active des émotions politiques appropriées.
- La critique de la conception rawlsienne de la justice politique. John Rawls, dans A Theory of Justice (Théorie de la justice, 1971) et Political Liberalism (Libéralisme politique, 1993), avait développé une conception procédurale de la justice où les citoyens raisonnables s'accordent sur des principes politiques indépendamment de leurs conceptions du bien et de leurs émotions personnelles. Pour Nussbaum, cette abstraction rawlsienne est insuffisante : la justice rawlsienne ne peut pas être réalisée effectivement sans une éducation émotionnelle qui produit des citoyens capables de sympathiser avec les autres, de partager un projet politique commun, de résister aux émotions destructrices (haine, mépris, dégoût).
- La conception des émotions comme jugements cognitifs, héritée des stoïciens antiques et systématisée par Nussbaum dans Upheavals of Thought (2001). Les émotions ne sont pas des forces irrationnelles aveugles qui s'opposeraient à la raison : elles comportent une dimension cognitive (croyances sur ce qui est bon ou mauvais, sur ce qui est en notre pouvoir, sur les rapports entre soi et autrui). Cette conception cognitiviste des émotions permet de penser leur éducation politique légitime : on peut former les émotions par l'éducation des croyances qui les sous-tendent.
- La valorisation de l'amour comme émotion politique fondamentale. Le sous-titre de l'œuvre (« Why Love Matters for Justice », « pourquoi l'amour est essentiel à la justice ») exprime la thèse centrale : l'amour politique (amour des concitoyens, amour de la patrie démocratique, amour de l'humanité commune) est nécessaire à la réalisation de la justice. Cette valorisation de l'amour comme émotion politique légitime est l'une des innovations majeures de l'œuvre par rapport au libéralisme procédural traditionnel qui privilégie les principes sur les affects.
- La conception du patriotisme critique comme forme légitime d'amour politique. Nussbaum défend le patriotisme non pas comme nationalisme exclusif et chauvin (qui rejette les autres nations) mais comme amour critique de sa propre société et de ses principes fondamentaux, compatible avec le respect pour les autres nations et avec la critique des injustices internes. Cette conception critique du patriotisme est cohérente avec la position libérale-démocratique nussbaumienne.
- L'éducation émotionnelle politique comme projet central des sociétés démocratiques. Comment forme-t-on les émotions politiques appropriées ? Nussbaum analyse plusieurs modalités : éducation scolaire (programmes éducatifs, formation civique), art public (monuments, mémoriaux, fêtes publiques, célébrations nationales), culture populaire (littérature, cinéma, musique), religion civique (sans confessionnel exclusif), mouvements politiques (campagnes électorales, mobilisations sociales).
- Les modèles historiques d'éducation émotionnelle politique. Nussbaum analyse plusieurs figures historiques exemplaires :
- Rousseau dans Émile (1762) et la Lettre à d'Alembert (1758) : l'éducation émotionnelle du citoyen républicain.
- Auguste Comte et la « religion de l'humanité » : tentative ambitieuse mais finalement échouée de constituer une religion civique non confessionnelle.
- John Stuart Mill dans ses analyses tardives sur l'utilitarisme culturel et la cultivation des sentiments (Autobiographie, Three Essays on Religion).
- Rabindranath Tagore (1861-1941), poète et penseur bengali, prix Nobel de littérature 1913, et son humanisme indien.
- Wolfgang Amadeus Mozart et ses opéras (particulièrement Le Mariage de Figaro, 1786, et Don Giovanni, 1787) comme modèles d'éducation émotionnelle par l'art.
- Abraham Lincoln et son discours de Gettysburg (1863).
- Martin Luther King Jr. et son discours « I Have a Dream » (1963) à Washington.
- Mohandas Karamchand Gandhi (1869-1948) et son mouvement de résistance non-violente.
- Jawaharlal Nehru et la construction de l'identité indienne post-indépendance.
- Les émotions politiques négatives qu'il faut combattre ou canaliser. Plusieurs émotions sont politiquement dangereuses : la haine envers les groupes étrangers, le mépris pour les inférieurs sociaux, le dégoût physique projeté sur les minorités, la peur paralysante. Nussbaum analyse également plusieurs émotions ambiguës qui peuvent être productives ou destructives selon leur canalisation : la honte (qui peut conduire à la dignité retrouvée ou à l'humiliation destructrice), la culpabilité (qui peut conduire à la responsabilité morale ou à l'auto-destruction), la tristesse partagée (qui peut conduire à la solidarité ou au repli).
- Le rôle de l'art dans l'éducation émotionnelle politique. Nussbaum développe particulièrement le rôle de la musique, de la littérature, du théâtre, du cinéma comme moyens privilégiés d'éducation émotionnelle. L'art permet d'explorer des situations émotionnelles complexes, de développer la sympathie envers les autres, de transmuer les émotions négatives en formes esthétiques contrôlées. Cette valorisation de l'art comme éducation émotionnelle prolonge les analyses nussbaumiennes antérieures dans Love's Knowledge (1990) et Poetic Justice (1995).
- Une réponse explicite aux critiques libérales du paternalisme émotionnel. Nussbaum reconnaît que l'éducation émotionnelle politique peut soulever des objections libérales légitimes : risque de paternalisme, manipulation des émotions citoyennes, standardisation des sensibilités. Elle développe plusieurs garde-fous méthodologiques : l'éducation émotionnelle doit être publique et transparente, critique (incluant la possibilité de remettre en cause les émotions cultivées), plurielle (respectant la diversité culturelle et religieuse), fondée sur des principes politiques libéraux explicites.
La traduction française est due à Camille Chamois : Les Émotions politiques. Pourquoi l'amour est essentiel à la justice, éditions Climats (groupe Flammarion), Paris, 2019. La traduction est accompagnée d'une préface française par Solange Chavel. Cette traduction reste la référence française à ce jour, dans une période où l'œuvre de Nussbaum est de plus en plus diffusée en France après une réception initialement tardive.
L'édition critique anglaise de référence est celle de Belknap Press of Harvard University Press, 2013, avec un appareil bibliographique substantiel. Une édition de poche paperback paraît en 2015.
Contexte historique et conditions de rédaction
Martha Craven Nussbaum (née le 6 mai 1947) compose les Political Emotions dans la maturité tardive de sa carrière philosophique, après avoir établi sa renommée internationale par les œuvres majeures des décennies antérieures.
Repères biographiques essentiels (synthèse). Née à New York dans une famille bourgeoise prospère. BA lettres classiques New York University 1969, MA et PhD philosophie classique Harvard sous la direction de G.E.L. Owen (1972, 1975). Conversion au judaïsme en 1969 lors de son mariage avec Alan Nussbaum. Carrière à Harvard (1975-1983), Wellesley (1983-1984), Brown (1984-1995), puis Chicago depuis 1995 où elle occupe la chaire Ernst Freund Distinguished Service Professor of Law and Ethics (conjointement à la Law School, au département de philosophie et au département de classics).
Œuvres antérieures majeures.
- Aristotle's De Motu Animalium (1978), thèse doctorale.
- The Fragility of Goodness : Luck and Ethics in Greek Tragedy and Philosophy (La Fragilité du bien, 1986), grande étude sur les tragiques grecs, Platon et Aristote.
- Love's Knowledge (La Connaissance de l'amour, 1990), sur les rapports philosophie-littérature.
- The Therapy of Desire (La Thérapie du désir, 1994), sur les éthiques hellénistiques.
- Poetic Justice (L'Art d'être juste, 1995), sur l'imagination littéraire et la vie publique.
- Cultivating Humanity (Cultiver l'humanité, 1997), sur l'éducation libérale.
- Sex and Social Justice (Sexe et justice sociale, 1999), sur les questions féministes.
- Women and Human Development (Femmes et développement humain, 2000), première formulation systématique de l'approche par les capabilités développée parallèlement avec Amartya Sen.
- Upheavals of Thought : The Intelligence of Emotions (Les Émotions démocratiques, 2001 ; traduction française 2003), grande œuvre majeure sur les émotions comme jugements cognitifs. Œuvre directement préparatoire des Political Emotions.
- Hiding from Humanity : Disgust, Shame, and the Law (2004), sur le dégoût et la honte en droit.
- Frontiers of Justice (2006), extension de l'approche des capabilités aux questions du handicap, des frontières nationales, et des animaux.
- Liberty of Conscience (Liberté de conscience, 2008), sur la tradition américaine de la liberté religieuse.
- Creating Capabilities (Capabilités, 2011 ; traduction française 2012), synthèse pédagogique de l'approche des capabilités.
**Rédaction des Political Emotions (vers 2010-2013). Nussbaum entreprend l'œuvre à partir de 2010 environ, dans la continuité de ses analyses des émotions développées depuis Upheavals of Thought (2001). Le projet est mûrement réfléchi : Nussbaum prépare le terrain pendant plus de dix ans avant la publication. Plusieurs conférences et articles préparatoires paraissent dans les années 2008-2012 (notamment dans The Journal of Human Development, *Political Theory***, plusieurs revues universitaires).
Conférences parallèles. Political Emotions est étroitement lié aux conférences John Locke que Nussbaum donnera à l'Université d'Oxford en avril 2014 (les conférences ont eu lieu après la publication du livre, mais ce dernier en représente la substance théorique). Les John Locke Lectures sont parmi les conférences philosophiques les plus prestigieuses du monde anglo-saxon (anciennement données par Wittgenstein, Russell, Quine, Strawson, Searle, Putnam, Rawls et autres).
Reconnaissance internationale au moment de la publication. Nussbaum a alors 66 ans et est l'une des philosophes les plus reconnues internationalement. Elle a déjà reçu plusieurs distinctions majeures (plusieurs doctorats honoris causa, prix universitaires), et elle est régulièrement présente dans les médias internationaux comme intellectuelle publique. Les Political Emotions confirment et renforcent cette stature.
Œuvres ultérieures. Political Emotions est suivi par plusieurs œuvres majeures de Nussbaum dans les années 2010-2020 :
- Anger and Forgiveness (La Colère et le pardon, 2016) : suite directe des Political Emotions sur deux émotions politiques cruciales.
- Aging Thoughtfully (avec Saul Levmore, 2017) : sur la vieillesse, qui prolonge la réflexion beauvoirienne (voir fiche La Vieillesse).
- The Monarchy of Fear (La Monarchie de la peur, 2018) : analyse politique de la peur dans le contexte américain contemporain (élection de Donald Trump en 2016, montée des populismes).
- Citadels of Pride (2021) : sur les abus sexuels dans les institutions américaines.
- Justice for Animals (2023) : prolongement de Frontiers of Justice sur les droits des animaux.
Récompenses récentes : Prix Kyoto en arts et philosophie (2016), Prix Berggruen (2018), Prix Holberg (2021), parmi plus de soixante distinctions et plus de soixante doctorats honoris causa au total.
Contexte intellectuel anglo-saxon des années 2010-2013. La rédaction des Political Emotions se situe dans :
- Le renouveau des études philosophiques sur les émotions dans la philosophie anglo-saxonne contemporaine, dont Nussbaum est l'une des principales artisanes depuis Upheavals of Thought (2001). Peter Goldie, Robert C. Solomon, Ronald de Sousa, Christine Tappolet, Jesse Prinz, Sabine Roeser ont parallèlement développé une philosophie des émotions contemporaine sophistiquée.
- Le développement de la psychologie morale expérimentale (Jonathan Haidt, Joshua Greene) qui montre le rôle central des émotions dans la cognition morale.
- Les débats politiques américains des années Obama (2009-2017) sur les transformations sociales (Obamacare, droits LGBTQ+, Black Lives Matter à partir de 2013), et la montée des populismes européens et américains qui culminera avec l'élection de Trump en 2016 (analysée par Nussbaum dans The Monarchy of Fear, 2018).
- Le développement de la philosophie politique post-rawlsienne, avec une diversité croissante des approches (libéralisme procédural rawlsien, communautarisme de Sandel et MacIntyre, approche des capabilités de Sen et Nussbaum, néo-républicanisme de Philip Pettit, théories critiques de l'École de Francfort tardive).
- Le renouveau de l'intérêt philosophique pour les émotions politiques : Sara Ahmed (The Cultural Politics of Emotion, 2004), Lauren Berlant (Cruel Optimism, 2011), William Mazzarella, plusieurs autres penseurs développent parallèlement à Nussbaum cette thématique.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage se compose d'une introduction, de dix chapitres organisés en trois parties, et d'une conclusion.
Introduction.
Nussbaum y présente le projet général de l'œuvre. Pourquoi étudier les émotions politiques ? Parce que la réalisation effective de la justice dans les sociétés démocratiques libérales requiert une éducation émotionnelle qui produit des citoyens capables de sympathiser avec les autres, de partager un projet politique commun, de résister aux émotions destructrices. La conception libérale procédurale traditionnelle (Rawls notamment) est insuffisante parce qu'elle néglige cette dimension émotionnelle.
Première partie : Comment les émotions politiques sont essentielles à la justice.
Trois chapitres théoriques de fondation :
- Chapitre 1 : Le problème.
Nussbaum y formule rigoureusement le problème théorique central. Comment réconcilier le libéralisme politique (qui privilégie les principes procéduraux et la diversité des conceptions du bien) avec la nécessité d'une éducation émotionnelle politique (qui peut paraître paternaliste et intrusive) ? La solution nussbaumienne combine respect du libéralisme et reconnaissance de l'importance des émotions cultivées.
- Chapitre 2 : L'égalité et l'amour : Rousseau, Herder, Mozart.
Analyse de trois figures historiques majeures de l'éducation émotionnelle moderne :
- Rousseau dans Émile (1762) et la Lettre à d'Alembert (1758) : l'éducation émotionnelle du citoyen républicain. Nussbaum admire le projet rousseauiste mais en critique certaines limitations (notamment la position rousseauiste sur les femmes et sur l'exclusion politique des étrangers).
- Johann Gottfried Herder (1744-1803), philosophe allemand des Lumières tardives, et sa conception de la nation comme communauté culturelle organique.
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) et ses opéras comme modèles d'éducation émotionnelle par l'art. Nussbaum analyse particulièrement Le Mariage de Figaro (1786, livret de Lorenzo Da Ponte d'après la comédie de Beaumarchais) comme exemple d'opéra qui éduque les émotions politiques de l'égalité et de la sympathie envers les classes inférieures.
- Chapitre 3 : La religion humaine : Comte, Mill, Tagore.
Analyse de trois tentatives d'élaborer une religion civique non confessionnelle :
- Auguste Comte (1798-1857) et la « religion de l'humanité » développée dans ses œuvres tardives (Catéchisme positiviste, 1852 ; Système de politique positive, 1851-1854). Nussbaum reconnaît l'ambition comtienne tout en critiquant ses excès dogmatiques.
- John Stuart Mill dans ses analyses tardives sur l'utilitarisme culturel et la cultivation des sentiments (Autobiographie, 1873 ; Three Essays on Religion, publication posthume 1874). Mill a tenté une synthèse entre utilitarisme rationaliste et religion humaniste, qui reste l'une des références importantes pour Nussbaum.
- Rabindranath Tagore (1861-1941), poète et penseur bengali, prix Nobel de littérature 1913. Nussbaum analyse son humanisme indien, sa conception de l'éducation comme libération créatrice, son projet politique d'une nation indienne ouverte sur le monde. Tagore est l'une des figures centrales de l'œuvre.
Deuxième partie : Les émotions des sociétés justes.
Six chapitres analysant les émotions politiques spécifiques et leur cultivation :
- Chapitre 4 : Comment les émotions s'apprennent : développement humain et compassion.
Nussbaum y développe les mécanismes psychologiques de l'éducation émotionnelle. Les émotions se forment dès l'enfance dans les relations familiales, scolaires, sociales. La compassion envers autrui, fondement de la justice, suppose une éducation progressive qui développe la sympathie au-delà du cercle familial immédiat vers les concitoyens, puis vers l'humanité entière. Nussbaum mobilise les analyses de la psychologie développementale (Donald Winnicott, John Bowlby sur l'attachement) et de la philosophie des émotions.
- Chapitre 5 : Les obstacles tragiques et comiques.
Analyse des obstacles émotionnels à la justice : les émotions destructrices (haine, mépris, dégoût) et leurs mécanismes psychologiques. Nussbaum distingue les obstacles « tragiques » (limitations humaines fondamentales : finitude, dépendance, vulnérabilité) et les obstacles « comiques » (limitations contingentes : préjugés culturels, ignorance, paresse). Cette analyse prolonge Hiding from Humanity (2004) sur le dégoût et la honte.
- Chapitre 6 : Les communautés des aspirations.
Comment se constituent les communautés politiques qui partagent des aspirations communes ? Nussbaum analyse les mécanismes sociaux qui permettent la constitution d'un « nous » politique inclusif, capable d'englober la diversité culturelle tout en partageant des projets communs. Cette analyse est l'une des réponses nussbaumiennes au défi du pluralisme dans les sociétés démocratiques contemporaines.
- Chapitre 7 : Le patriotisme : enseignement de l'amour critique.
Chapitre central de la deuxième partie. Nussbaum y défend la légitimité du patriotisme comme amour critique de sa propre société. Contre le nationalisme exclusif (qui rejette les autres nations) et contre le cosmopolitisme abstrait (qui rejette toute attachement national), le patriotisme critique est un amour politique légitime qui :
- Aime sa propre société pour ses principes fondamentaux (démocratie, droits, justice).
- Critique les injustices internes de cette société.
- Respecte les autres nations et leurs propres patriotismes.
- Reste ouvert sur l'humanité commune.
Nussbaum mobilise les figures historiques exemplaires du patriotisme critique : Abraham Lincoln (discours de Gettysburg, 1863), Martin Luther King Jr. (discours « I Have a Dream », 1963), Mohandas Gandhi, Jawaharlal Nehru.
- Chapitre 8 : Les fêtes tragiques et comiques : tristesse, peur, mépris, dégoût.
Analyse des émotions politiques négatives : la tristesse partagée (lors de catastrophes nationales), la peur (qui peut être productive ou paralysante), le mépris envers les groupes inférieurs, le dégoût projeté sur les minorités. Nussbaum analyse les mécanismes par lesquels ces émotions peuvent être canalisées vers des fins politiques constructives ou détournées vers des fins destructrices.
- Chapitre 9 : L'art public et la mémoire publique : Martin Luther King à Washington.
Chapitre central sur le rôle de l'art public dans l'éducation émotionnelle politique. Nussbaum analyse particulièrement le mémorial de Martin Luther King Jr. à Washington (inauguré en 2011), les statues, les monuments, les fêtes nationales, les commémorations comme moyens d'éducation émotionnelle politique. Elle analyse également les dangers de l'art public manipulateur (propagande totalitaire, glorification militaire excessive) et les garde-fous démocratiques nécessaires.
Troisième partie : Conclusion.
- Chapitre 10 : Conclusion : pour une politique guidée par l'amour.
Nussbaum y reprend les principales conclusions de l'œuvre et formule sa vision politique générale : une politique démocratique guidée par l'amour (au sens d'amour des concitoyens, de la patrie démocratique, de l'humanité commune), compatible avec le respect des principes libéraux fondamentaux. Cette vision combine l'héritage libéral moderne et la valorisation des émotions politiques cultivées.
Thèses centrales
Les sociétés démocratiques doivent cultiver activement les émotions politiques. Thèse fondatrice de l'œuvre. La réalisation effective de la justice dans les sociétés démocratiques libérales requiert une éducation émotionnelle qui produit des citoyens capables de sympathiser avec les autres, de partager un projet politique commun, de résister aux émotions destructrices. Cette thèse s'oppose à la conception libérale procédurale traditionnelle (rawlsienne) qui suppose des citoyens rationnels agissant sur la base de principes indépendamment de leurs émotions.
La critique du libéralisme procédural rawlsien. Position polémique majeure. John Rawls, dans A Theory of Justice (1971) et Political Liberalism (1993), avait développé une conception procédurale de la justice où les citoyens raisonnables s'accordent sur des principes politiques indépendamment de leurs conceptions du bien et de leurs émotions personnelles. Pour Nussbaum, cette abstraction rawlsienne est insuffisante : la justice rawlsienne ne peut pas être réalisée effectivement sans une éducation émotionnelle préalable. Cette critique de Rawls est l'une des positions les plus importantes de Nussbaum dans le débat libéral contemporain.
Les émotions comme jugements cognitifs. Thèse philosophique héritée de Upheavals of Thought (2001). Les émotions ne sont pas des forces irrationnelles aveugles : elles comportent une dimension cognitive (croyances sur ce qui est bon ou mauvais, sur ce qui est en notre pouvoir, sur les rapports entre soi et autrui). Cette conception cognitiviste des émotions, héritée des stoïciens antiques, permet de penser leur éducation politique légitime : on peut former les émotions par l'éducation des croyances qui les sous-tendent.
L'amour comme émotion politique fondamentale. Position centrale de l'œuvre. Le sous-titre de l'œuvre exprime la thèse : « pourquoi l'amour est essentiel à la justice ». L'amour politique (amour des concitoyens, amour de la patrie démocratique, amour de l'humanité commune) est nécessaire à la réalisation de la justice. Cette valorisation de l'amour comme émotion politique légitime est l'une des innovations majeures de Nussbaum par rapport au libéralisme procédural traditionnel.
Le patriotisme critique comme forme légitime d'amour politique. Position politique majeure. Le patriotisme est défendu comme amour critique de sa propre société, distingué à la fois du nationalisme exclusif (qui rejette les autres nations) et du cosmopolitisme abstrait (qui rejette tout attachement national). Le patriotisme critique :
- Aime sa société pour ses principes fondamentaux.
- Critique ses injustices internes.
- Respecte les autres nations et leurs propres patriotismes.
- Reste ouvert sur l'humanité commune.
Les modèles historiques d'éducation émotionnelle politique. Méthode comparative. Nussbaum mobilise plusieurs figures historiques exemplaires :
- Rousseau (Émile, Lettre à d'Alembert).
- Auguste Comte (religion de l'humanité).
- John Stuart Mill (utilitarisme culturel).
- Rabindranath Tagore (humanisme indien).
- Mozart (opéras politiques).
- Abraham Lincoln (Gettysburg).
- Martin Luther King Jr. (« I Have a Dream »).
- Gandhi (résistance non-violente).
- Nehru (identité indienne post-indépendance).
Cette méthode comparative est typique du style nussbaumien qui combine philosophie analytique et culture historico-littéraire.
Le rôle de l'art public dans l'éducation émotionnelle. Position originale. L'art (musique, littérature, théâtre, cinéma, monuments, mémoriaux, fêtes publiques) joue un rôle central dans l'éducation émotionnelle politique. L'art permet d'explorer des situations émotionnelles complexes, de développer la sympathie envers les autres, de transmuer les émotions négatives en formes esthétiques contrôlées. Cette valorisation de l'art prolonge les analyses nussbaumiennes antérieures dans Love's Knowledge (1990) et Poetic Justice (1995).
Les émotions politiques négatives à combattre ou canaliser. Analyse normative. Plusieurs émotions sont politiquement dangereuses : la haine envers les groupes étrangers, le mépris pour les inférieurs sociaux, le dégoût physique projeté sur les minorités, la peur paralysante. D'autres émotions sont ambiguës et peuvent être productives ou destructives selon leur canalisation : la honte, la culpabilité, la tristesse partagée. Cette analyse normative des émotions politiques est l'une des contributions majeures de l'œuvre.
La réponse aux objections libérales du paternalisme. Position méthodologique. L'éducation émotionnelle politique soulève des objections libérales légitimes : risque de paternalisme, manipulation des émotions citoyennes, standardisation des sensibilités. Nussbaum développe plusieurs garde-fous méthodologiques : l'éducation émotionnelle doit être publique et transparente, critique, plurielle, fondée sur des principes politiques libéraux explicites. Cette réponse méthodologique est essentielle pour la viabilité philosophique de la position nussbaumienne.
L'héritage aristotélicien et stoïcien. Position philosophique de fond. Political Emotions prolonge l'héritage aristotélicien (les émotions comme dispositions stables éduquées vers la vertu) et stoïcien (les émotions comme jugements cognitifs susceptibles d'éducation) dans le contexte de la politique démocratique moderne. Cette synthèse est cohérente avec l'approche générale de Nussbaum, néo-aristotélicienne enrichie de la tradition hellénistique stoïcienne (cf. The Therapy of Desire, 1994, déjà documentée).
Postérité et influence
Influence sur la philosophie politique anglo-saxonne contemporaine. Political Emotions est devenu l'une des références majeures de la philosophie politique anglo-saxonne contemporaine sur la question des émotions politiques. L'œuvre a contribué à réhabiliter philosophiquement la dimension émotionnelle de la politique contre le rationalisme procédural rawlsien dominant depuis les années 1970-1990.
Influence sur les études sur le populisme. Les analyses nussbaumiennes des émotions politiques (peur, haine, mépris) sont devenues l'une des références philosophiques pour penser la montée des populismes contemporains (Trump aux États-Unis, Brexit au Royaume-Uni, Le Pen en France, AfD en Allemagne, Bolsonaro au Brésil, Meloni en Italie, etc.). Nussbaum prolongera ces analyses dans The Monarchy of Fear (2018), spécifiquement consacré à la peur comme émotion politique dominante de l'ère Trump.
Influence sur les études postcoloniales. La valorisation nussbaumienne de Rabindranath Tagore et plus largement de l'humanisme indien a contribué à renouveler les dialogues philosophiques entre la tradition anglo-saxonne et les pensées non-occidentales. Cette dimension transculturelle de l'œuvre est l'une de ses contributions importantes.
Influence sur les études féministes contemporaines. Plusieurs philosophes féministes contemporaines prolongent les analyses nussbaumiennes sur les émotions politiques : Sara Ahmed (The Cultural Politics of Emotion, 2004 ; Living a Feminist Life, 2017), Lauren Berlant (Cruel Optimism, 2011), Eva Illouz, plusieurs autres. Ces dialogues sont parfois critiques (les approches féministes radicales sont parfois plus sceptiques que Nussbaum sur la possibilité de réconcilier émotions et libéralisme), mais ils confirment la centralité de l'œuvre nussbaumienne dans le débat contemporain.
Influence sur les sciences politiques empiriques. Political Emotions a contribué à renouveler l'intérêt des sciences politiques empiriques pour les dimensions émotionnelles de la politique. Plusieurs études récentes en sociologie politique, psychologie politique, science politique comparative mobilisent les analyses nussbaumiennes pour interpréter les comportements électoraux, les mobilisations sociales, les mouvements politiques contemporains.
Influence sur les théories de la démocratie. La conception nussbaumienne d'une démocratie guidée par des émotions politiques cultivées dialogue avec les théories contemporaines de la démocratie délibérative (Jürgen Habermas, Joshua Cohen, Seyla Benhabib), de la démocratie agonistique (Chantal Mouffe), de la démocratie radicale (Ernesto Laclau). Cette dimension des débats démocratiques contemporains est l'une des plus structurantes des trente dernières années.
Réception française. La réception française de Political Emotions a été tardive mais réelle. La traduction française par Camille Chamois (Climats, 2019, six ans après la publication originale) a permis la diffusion en français. Plusieurs articles et commentaires ont paru dans les revues philosophiques françaises (Esprit, Le Débat, Cités). Le retard français reflète la réception générale tardive de Nussbaum en France, plus connue par les anthropologues du développement et les économistes que par les philosophes français eux-mêmes jusqu'aux années 2010.
Critiques principales.
- Critique du paternalisme libéral : pour les libertariens (Robert Nozick et ses héritiers), l'éducation émotionnelle politique nussbaumienne est paternaliste et intrusive, et viole le principe de neutralité libérale envers les conceptions du bien. Réponse de Nussbaum : ses garde-fous méthodologiques (transparence, critique, pluralisme) préservent les principes libéraux fondamentaux. Le débat reste vif.
- Critique du patriotisme** : pour les cosmopolitistes (Martha Nussbaum elle-même dans ses œuvres antérieures, notamment For Love of Country débats avec Joshua Cohen 1996), le patriotisme reste dangereux** parce qu'il privilégie systématiquement les citoyens nationaux sur les étrangers. La position de Nussbaum dans Political Emotions représente une inflexion par rapport à ses positions cosmopolitistes antérieures, inflexion qui a été critiquée par certains de ses lecteurs cosmopolitistes.
- Critique du conservatisme émotionnel : pour certains critiques de gauche radicale, la valorisation nussbaumienne des émotions politiques (amour, sympathie, compassion) est trop affective et néglige la dimension conflictuelle de la politique. Les théoriciens de la démocratie agonistique (Chantal Mouffe particulièrement) critiquent cette dimension trop harmonieuse de la politique nussbaumienne.
- Critique de l'eurocentrisme résiduel : malgré l'ouverture explicite vers Tagore et l'humanisme indien, Political Emotions reste essentiellement occidentale dans ses références philosophiques (Rousseau, Mill, Comte, Mozart). Les traditions non-occidentales (sauf indienne) restent peu mobilisées. Cette critique est partiellement justifiée mais reflète aussi les limites pratiques d'une œuvre philosophique de format encyclopédique.
- Critique de la psychologie spéculative : pour certains critiques de la philosophie analytique stricte, Nussbaum mobilise des données psychologiques sans la rigueur expérimentale requise. Sa conception cognitive des émotions est défendable philosophiquement mais reste spéculative par rapport aux données de la psychologie expérimentale contemporaine.
- Critique de l'absence d'analyse économique structurelle : pour les critiques marxistes et néo-marxistes, Political Emotions néglige les conditions matérielles et économiques qui structurent les émotions politiques. La pauvreté, l'inégalité économique, l'exploitation capitaliste produisent des émotions politiques (ressentiment, désespoir, révolte) que Nussbaum analyse insuffisamment. La filiation marxiste de la critique politique des émotions reste largement étrangère à l'analyse libérale nussbaumienne.
Lectures contemporaines. Political Emotions reste massivement étudiée :
- Dans les cours de philosophie politique contemporaine.
- Dans les études sur les émotions politiques et la psychologie politique.
- Dans les réflexions contemporaines sur la montée des populismes (souvent en complément avec The Monarchy of Fear, 2018, de Nussbaum elle-même).
- Dans les études sur l'éducation civique démocratique.
- Dans les débats sur le patriotisme et le cosmopolitisme contemporains.
Controverses et débats
Nussbaum libérale ou communautarienne ? Question d'interprétation. La valorisation des émotions politiques cultivées et du patriotisme dans Political Emotions rapproche-t-elle Nussbaum du communautarisme (Sandel, MacIntyre, Taylor) qu'elle a longtemps critiqué dans ses œuvres antérieures ? Position majoritaire : Nussbaum reste libérale au sens fondamental (respect des principes politiques libéraux, refus du communautarisme exclusif) mais elle enrichit son libéralisme par une dimension émotionnelle qui rejoint partiellement les intuitions communautariennes. Cette inflexion est l'une des évolutions les plus notables de l'œuvre nussbaumienne tardive.
Le statut philosophique du patriotisme. Question politique majeure. Le patriotisme est-il une émotion politiquement légitime ou structurellement dangereuse ? Position de Nussbaum dans Political Emotions : le patriotisme critique est légitime et nécessaire. Position des cosmopolitistes : le patriotisme reste dangereux parce qu'il privilégie les citoyens nationaux. Le débat reste l'un des plus structurants de la philosophie politique contemporaine.
Le rapport Nussbaum-Rawls. Question d'histoire intellectuelle. Political Emotions représente une critique majeure de Rawls par l'une de ses héritières directes (Nussbaum a longtemps été classée parmi les philosophes politiques rawlsiens, et son approche des capabilités dialogue étroitement avec la théorie rawlsienne). Cette critique nussbaumienne est-elle une rupture avec Rawls ou un enrichissement de la théorie rawlsienne ? Position majoritaire : enrichissement plutôt que rupture, mais la position de Nussbaum dans Political Emotions représente effectivement une distanciation significative par rapport au libéralisme procédural rawlsien strict.
Nussbaum et Tagore. Question d'interprétation transculturelle. La lecture nussbaumienne de Rabindranath Tagore est-elle fidèle à la pensée tagorienne ou en propose-t-elle une interprétation occidentalisée ? Position majoritaire : Nussbaum, qui a séjourné régulièrement en Inde et qui connaît bien la culture indienne, propose une lecture solidement informée de Tagore, mais sa réception reste effectivement marquée par son contexte philosophique anglo-saxon. Le dialogue Nussbaum-Tagore reste l'un des plus féconds des dialogues transculturels contemporains.
Le rapport entre Political Emotions et The Monarchy of Fear. Question d'évolution intellectuelle. Political Emotions (2013) est antérieur à l'élection de Trump (2016), tandis que The Monarchy of Fear (2018) est explicitement postérieur à ce contexte. Comment les deux œuvres dialoguent-elles ? Position majoritaire : Political Emotions fournit le cadre théorique général que The Monarchy of Fear applique au contexte spécifique de l'ère Trump. Les deux œuvres sont complémentaires.
Citations clés
« Les sociétés démocratiques libérales doivent cultiver activement les émotions politiques (amour de la patrie, compassion envers les concitoyens, espoir partagé) qui soutiennent la justice sociale. La conception libérale procédurale traditionnelle est insuffisante parce qu'elle néglige cette dimension émotionnelle. »
-- Political Emotions, paraphrase de la thèse fondatrice
« L'amour est essentiel à la justice. Les principes politiques justes restent inopérants sans des citoyens capables de sympathiser avec les autres, de partager un projet politique commun, de résister aux émotions destructrices. »
-- Political Emotions, paraphrase du sous-titre et de la thèse centrale
« Le patriotisme critique est une forme légitime d'amour politique. Il aime sa propre société pour ses principes fondamentaux, critique ses injustices internes, respecte les autres nations, et reste ouvert sur l'humanité commune. »
-- Political Emotions, paraphrase de la définition du patriotisme critique
« Les émotions ne sont pas des forces irrationnelles aveugles : elles comportent une dimension cognitive. Cette conception cognitiviste des émotions permet de penser leur éducation politique légitime. »
-- Political Emotions, paraphrase de la thèse cognitiviste héritée d'Upheavals of Thought
« L'art public (musique, littérature, monuments, mémoriaux, fêtes publiques) joue un rôle central dans l'éducation émotionnelle politique. L'art permet d'explorer des situations émotionnelles complexes et de développer la sympathie envers les autres. »
-- Political Emotions, paraphrase du rôle de l'art
Pour aller plus loin
- Martha C. Nussbaum, Political Emotions : Why Love Matters for Justice, Belknap Press of Harvard University Press, 2013 ; édition paperback 2015. Édition originale anglaise de référence.
- Martha C. Nussbaum, Les Émotions politiques. Pourquoi l'amour est essentiel à la justice, traduction de Camille Chamois, préface de Solange Chavel, Climats (Flammarion), 2019. Traduction française de référence.
- Martha C. Nussbaum, Les Émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIᵉ siècle ?, traduction française, Climats, 2011 (original Upheavals of Thought, 2001). Œuvre théorique majeure antérieure sur les émotions comme jugements cognitifs.
- Martha C. Nussbaum, La Colère et le pardon : ressentiment, générosité, justice, traduction française, Climats, 2019 (original Anger and Forgiveness, 2016). Œuvre majeure suivante sur deux émotions politiques cruciales.
- Martha C. Nussbaum, La Monarchie de la peur : un regard philosophique sur la crise politique actuelle, traduction française, Climats, 2019 (original The Monarchy of Fear, 2018). Application des analyses précédentes au contexte américain contemporain.
- Martha C. Nussbaum, Capabilités. Comment créer les conditions d'un monde plus juste ?, traduction française, Climats, 2012 (original Creating Capabilities, 2011). Pour l'approche par les capabilités.
- Martha C. Nussbaum, Femmes et développement humain : l'approche des capabilités, traduction française, Des femmes-Antoinette Fouque, 2008 (original Women and Human Development, 2000).
- John Rawls, Théorie de la justice, traduction française, Seuil, 1987 (original A Theory of Justice, 1971). Œuvre majeure critiquée par Nussbaum.
- John Rawls, Libéralisme politique, traduction française, PUF, 1995 (original Political Liberalism, 1993). Œuvre majeure ultérieure de Rawls.
- Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'éducation (1762) et Lettre à d'Alembert (1758), plusieurs éditions françaises disponibles. Œuvres analysées par Nussbaum comme modèles d'éducation émotionnelle.
- Rabindranath Tagore, Œuvres, plusieurs traductions françaises disponibles. Pour l'humanisme indien analysé par Nussbaum.
- Solange Chavel, préface à Les Émotions politiques, Climats, 2019. Pour la mise en perspective française.
- Sandra Laugier (éd.), Éthique, littérature, vie humaine, PUF, 2006. Pour la réception française de Nussbaum.
- Sara Ahmed, The Cultural Politics of Emotion, Edinburgh University Press, 2004 ; deuxième édition 2014. Prolongement féministe contemporain des analyses sur les émotions politiques.
- Lauren Berlant, Cruel Optimism, Duke University Press, 2011. Autre prolongement contemporain.
- Robert Solomon, True to Our Feelings : What Our Emotions Are Really Telling Us, Oxford University Press, 2007. Pour la philosophie contemporaine des émotions.
Sources
- « Martha Nussbaum », Wikipédia (versions française et anglaise), consulté le 07/06/2026.
- « Political Emotions », Wikipédia (version anglaise), consulté le 07/06/2026.
- Notice « Martha Nussbaum » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy, plato.stanford.edu, consulté le 07/06/2026.
- Site institutionnel de Martha C. Nussbaum à l'Université de Chicago, law.uchicago.edu/faculty/nussbaum, consulté le 07/06/2026.
- Préface de Solange Chavel à Les Émotions politiques, Climats, 2019.
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```yaml oeuvre: slug: political-emotions titreoriginal: "Political Emotions: Why Love Matters for Justice" titrefrancais: "Les Émotions politiques. Pourquoi l'amour est essentiel à la justice" langueoriginale: anglais typeoeuvre: traite datepublication: 2013 datepublicationaffichage: "Octobre 2013 (Cambridge Massachusetts, Belknap Press of Harvard University Press) ; édition paperback 2015 ; conférences John Locke à l'Université d'Oxford en avril 2014 ; traduction française par Camille Chamois préface de Solange Chavel, éditions Climats (Flammarion) Paris 2019" dateredaction: "2010-2013" posthume: false nombrechapitres: 10 niveaudifficulte: 4 auteurslug: nussbaum descriptioncourte: | Œuvre majeure de Martha Nussbaum sur le rôle politique des émotions, publiée chez Belknap Press of Harvard University Press en octobre 2013. Nussbaum a alors 66 ans et est l'Ernst Freund Distinguished Service Professor of Law and Ethics à l'Université de Chicago depuis 1995. L'œuvre prolonge directement Upheavals of Thought (2001) sur les émotions comme jugements cognitifs et précède Anger and Forgiveness (2016) et The Monarchy of Fear (2018). Articule la thèse fondatrice que les sociétés démocratiques libérales doivent cultiver activement les émotions politiques (amour de la patrie, compassion envers les concitoyens, espoir partagé) qui soutiennent la justice sociale, la critique systématique du libéralisme procédural rawlsien insuffisant parce qu'il néglige la dimension émotionnelle, la valorisation de l'amour comme émotion politique fondamentale exprimée dans le sous-titre, la conception du patriotisme critique comme forme légitime d'amour politique distinguée à la fois du nationalisme exclusif et du cosmopolitisme abstrait, l'analyse comparative des modèles historiques d'éducation émotionnelle politique (Rousseau, Comte, Mill, Tagore, Mozart, Lincoln, King, Gandhi, Nehru), la valorisation du rôle de l'art public dans l'éducation émotionnelle, l'analyse des émotions politiques négatives à combattre ou canaliser (haine, mépris, dégoût, peur paralysante), et la réponse aux objections libérales du paternalisme par plusieurs garde-fous méthodologiques (transparence, critique, pluralisme). Œuvre majeure de la philosophie politique anglo-saxonne contemporaine, qui prolonge l'héritage aristotélicien et stoïcien dans le contexte des sociétés démocratiques modernes et influence les analyses des populismes contemporains et les débats sur le patriotisme. metatitle: "Political Emotions (Nussbaum, 2013) - Philotopie" metadescription: | Political Emotions de Martha Nussbaum (2013) : émotions politiques essentielles à la justice, critique de Rawls, patriotisme critique, amour politique, éducation émotionnelle. statut: publie philosophes_associes:
- slug: nussbaum
role: auteur description: | Nussbaum rédige Political Emotions entre 2010 et 2013 environ. Elle a 66 ans à la publication en octobre 2013. L'œuvre s'inscrit dans la suite directe d'Upheavals of Thought (2001) sur les émotions comme jugements cognitifs. Elle est étroitement liée aux conférences John Locke que Nussbaum donnera à l'Université d'Oxford en avril 2014 (les conférences ont eu lieu après la publication du livre, qui en représente la substance théorique). Nussbaum prolongera ces analyses dans Anger and Forgiveness (2016) sur deux émotions politiques cruciales et dans The Monarchy of Fear (2018) sur la peur comme émotion politique dominante de l'ère Trump.
- slug: rousseau
role: interlocuteur description: | Rousseau est l'un des modèles historiques majeurs analysés dans le chapitre 2 de Political Emotions. L'Émile (1762) et la Lettre à d'Alembert (1758) sont présentés par Nussbaum comme des modèles d'éducation émotionnelle du citoyen républicain. Nussbaum admire le projet rousseauiste tout en critiquant ses limitations (position sur les femmes, exclusion politique des étrangers). La filiation Rousseau-Nussbaum sur l'éducation émotionnelle politique est l'une des plus structurantes de l'œuvre.
- slug: mill
role: interlocuteur description: | John Stuart Mill est analysé dans le chapitre 3 de Political Emotions sur la religion humaine. Nussbaum mobilise particulièrement les analyses tardives de Mill sur l'utilitarisme culturel et la cultivation des sentiments (Autobiographie 1873, Three Essays on Religion 1874 posthumes). Mill a tenté une synthèse entre utilitarisme rationaliste et religion humaniste qui reste l'une des références importantes pour Nussbaum dans son projet d'éducation émotionnelle politique compatible avec le libéralisme.
- slug: comte
role: interlocuteur description: | Auguste Comte est analysé dans le chapitre 3 de Political Emotions. Nussbaum mobilise particulièrement le projet comtien de « religion de l'humanité » développé dans les œuvres tardives (Catéchisme positiviste 1852, Système de politique positive 1851-1854). Nussbaum reconnaît l'ambition comtienne de constituer une religion civique non confessionnelle, tout en critiquant ses excès dogmatiques. Le projet comtien reste l'une des références historiques importantes pour penser l'éducation émotionnelle politique séculière.
- slug: kant
role: interlocuteur description: | Kant est l'un des arrière-plans philosophiques critiques de Political Emotions. La conception kantienne de la morale rationnelle pure, où la motivation morale se réduit au respect de la loi morale rationnelle indépendamment des émotions, est l'une des cibles critiques implicites de Nussbaum. Contre cette conception purement rationaliste, Nussbaum défend que la motivation morale et politique requiert des émotions cultivées. Cette critique de Kant prolonge la position aristotélicienne et stoïcienne de Nussbaum sur les émotions comme jugements cognitifs susceptibles d'éducation morale.
- slug: rawls
role: interlocuteur description: | John Rawls est la cible critique majeure de Political Emotions. Sa conception procédurale de la justice dans A Theory of Justice (1971) et Political Liberalism (1993), où les citoyens raisonnables s'accordent sur des principes politiques indépendamment de leurs conceptions du bien et de leurs émotions, est insuffisante selon Nussbaum. La justice rawlsienne ne peut pas être réalisée effectivement sans une éducation émotionnelle préalable. Cette critique de Rawls par l'une de ses héritières directes (Nussbaum dialoguait étroitement avec Rawls par son approche des capabilités) est l'une des positions les plus importantes de Nussbaum dans le débat libéral contemporain.
- slug: aristote
role: interlocuteur description: | Aristote est l'arrière-plan philosophique majeur de Political Emotions par sa conception des émotions politiques cultivées (dans la Rhétorique notamment, livre II consacré aux pathè politiques : colère, peur, pitié, indignation, etc., et dans la Politique sur l'éducation civique). Nussbaum prolonge l'héritage aristotélicien en l'enrichissant des apports stoïciens (émotions comme jugements cognitifs) et en l'appliquant aux sociétés démocratiques modernes. Cette synthèse aristotélo-stoïcienne dans le contexte libéral moderne est l'une des originalités majeures de l'œuvre.
- slug: platon
role: interlocuteur description: | Platon est un autre arrière-plan philosophique de Political Emotions par sa conception de l'éducation politique dans la République (livres II-III sur l'éducation des gardiens, livre VII sur l'éducation philosophique, livre X sur la critique de la poésie). Nussbaum hérite partiellement de Platon (importance de l'éducation civique, rôle politique de l'art) tout en s'en distinguant (refus du paternalisme platonicien autoritaire, valorisation pluraliste contre le monisme platonicien). Cette filiation Platon-Nussbaum est plus indirecte qu'aristotélicienne mais reste structurante.
- slug: foot
role: heritier description: | Philippa Foot est l'une des principales artisanes du renouveau de l'éthique des vertus anglo-saxonne contemporaine, dont Nussbaum est une autre figure majeure. Bien que Foot soit antérieure à Political Emotions (sa grande œuvre Natural Goodness date de 2001), la filiation Foot-Nussbaum sur l'éthique des vertus néo-aristotélicienne est l'une des plus structurantes du néo-aristotélisme anglo-saxon contemporain. Les deux philosophes diffèrent cependant sur certains points (Foot plus naturaliste, Nussbaum plus dialectique-narrative), mais elles convergent sur l'orientation néo-aristotélicienne générale et sur l'importance des émotions dans la vie morale.
- slug: macintyre
role: heritier description: | Alasdair MacIntyre est l'autre grande figure du néo-aristotélisme anglo-saxon contemporain avec Nussbaum. MacIntyre, dans After Virtue (1981), Whose Justice ? Which Rationality ? (1988), et plusieurs œuvres ultérieures, prolonge le renouveau néo-aristotélicien dans une direction communautarienne critique du libéralisme moderne. Nussbaum dialogue avec MacIntyre dans Political Emotions, dont elle partage certaines intuitions communautariennes (valorisation des émotions politiques cultivées, importance de l'éducation civique) tout en s'en distinguant par son maintien d'un cadre libéral fondamental.
- slug: sandel
role: heritier description: | Michael Sandel, autre figure du communautarisme et du républicanisme civique anglo-saxons contemporains, partage avec Nussbaum la critique du libéralisme procédural rawlsien et la valorisation des émotions politiques cultivées. Liberalism and the Limits of Justice (1982), Democracy's Discontent (1996) et Justice : What's the Right Thing to Do ? (2009) de Sandel prolongent dans une direction républicaine civique américaine des intuitions proches de celles de Political Emotions, sans nécessairement converger sur tous les points avec la position libérale modifiée de Nussbaum. courants_associes:
- slug: ethique-des-vertus
type_lien: oeuvre-importante description: | Political Emotions est l'une des œuvres majeures du néo-aristotélisme contemporain et de l'éthique des vertus appliquée au domaine politique. Le renouveau de l'éthique des vertus anglo-saxonne avait été inauguré par Elizabeth Anscombe (Modern Moral Philosophy, 1958), prolongé par Philippa Foot, Alasdair MacIntyre (After Virtue, 1981), Bernard Williams (Moral Luck, 1981), et Nussbaum elle-même dans The Fragility of Goodness (1986) et The Therapy of Desire (1994). Political Emotions étend ce renouveau à la philosophie politique : les sociétés démocratiques doivent cultiver activement les émotions et les vertus politiques (compassion, amour, espoir, courage civique) qui soutiennent la justice. Cette extension de l'éthique des vertus à la philosophie politique est l'une des contributions originales de Nussbaum, qui dialogue avec les positions communautariennes (Sandel, MacIntyre, Taylor) tout en maintenant un cadre libéral fondamental. La synthèse néo-aristotélicienne et libérale nussbaumienne est l'une des positions les plus originales de la philosophie politique anglo-saxonne contemporaine. ```