Raisons et personnes
Titre original : Reasons and Persons
Publication : 1984
Type : Traite
Analyse
Présentation
Reasons and Persons (Raisons et personnes) est l'ouvrage majeur de Derek Parfit, publié en 1984 chez Oxford University Press. Il constitue l'une des contributions les plus importantes à la philosophie morale et à la métaphysique de la personne du dernier tiers du vingtième siècle, et l'un des ouvrages les plus discutés de la philosophie analytique contemporaine.
L'ouvrage se compose de quatre parties très inégales par la longueur mais liées par une même démarche : partir d'une analyse rigoureuse de nos intuitions et concepts, montrer qu'ils ne résistent pas à l'examen critique, et proposer des reformulations qui, si elles étaient acceptées, transformeraient considérablement notre pensée éthique et notre rapport à nous-mêmes. Ces quatre parties traitent respectivement des théories morales auto-défaisantes, de la rationalité et du temps, de l'identité personnelle, et des générations futures.
Contexte historique
Parfit publie l'ouvrage à quarante-deux ans, alors qu'il est fellow d'All Souls College à Oxford depuis 1967, poste qu'il occupera jusqu'à sa mort en 2017. Reasons and Persons est le fruit de plus d'une décennie de travail patient, préparé par plusieurs articles importants publiés dans les années 1970 (notamment « Personal Identity », 1971).
Le contexte philosophique est celui de la vitalité de la philosophie analytique anglophone, particulièrement à Oxford. La Théorie de la justice de John Rawls (1971) a relancé la philosophie morale et politique normative. Les débats sur l'utilitarisme et ses alternatives (Bernard Williams, J. J. C. Smart) sont vifs. Robert Nozick publie Anarchie, État et utopie en 1974. L'éthique appliquée (bioéthique, éthique environnementale, éthique animale avec Peter Singer) connaît un essor considérable.
Sur la question de l'identité personnelle, les travaux de Sydney Shoemaker, Bernard Williams et David Wiggins ont profondément renouvelé le champ. Parfit prend position dans ces débats avec une thèse radicale héritée en partie du bouddhisme et de la tradition humienne, qui conteste l'importance ontologique et pratique que nous accordons habituellement à notre identité personnelle.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage comprend quatre parties, précédées d'une introduction générale.
La première partie, « Self-defeating theories », examine plusieurs théories morales (l'égoïsme, la théorie du bien-être, les théories morales dites « du sens commun ») en soutenant qu'elles peuvent, dans certaines conditions, se saborder elles-mêmes : leur application conséquente conduit à des résultats que ces théories elles-mêmes condamnent. Parfit y déploie une méthode d'analyse par cas et par expériences de pensée qui deviendra sa marque.
La deuxième partie, « Rationality and time », traite des rapports entre rationalité et temps. Parfit examine l'attitude qui consiste à privilégier le présent sur l'avenir (« bias toward the near ») et à discounter la valeur de nos états futurs par rapport à nos états présents. Il défend une position selon laquelle il n'y a pas de justification rationnelle à privilégier son propre présent sur son propre avenir, ni son propre bien sur celui d'autrui.
La troisième partie, « Personal identity », est la plus célèbre et la plus discutée. Parfit y défend une thèse « réductionniste » sur l'identité personnelle : l'identité n'est pas une donnée métaphysique fondamentale mais se réduit à la continuité et à la connexité psychologique et physique. Il en tire une conclusion étonnante : puisque ce qui compte pour la survie n'est pas l'identité stricte mais la continuité psychologique, l'identité personnelle n'est pas aussi importante que nous le croyons habituellement.
La quatrième partie, « Future generations », traite des obligations envers les générations futures. Parfit y expose le célèbre « paradoxe de la non-identité » : nos actions actuelles déterminent quelles personnes existeront à l'avenir, de sorte que les personnes qui souffriront de nos négligences futures ne pourront pas dire qu'elles auraient été mieux si nous avions agi autrement (elles n'auraient tout simplement pas existé). Ce paradoxe pose des difficultés majeures à toute théorie éthique concernant nos devoirs envers l'avenir.
Thèses centrales
La première thèse est celle de la réductibilité de l'identité personnelle. Contre la conception traditionnelle (cartésienne, mais aussi de sens commun) qui fait de l'identité personnelle une donnée métaphysique fondamentale, Parfit soutient que l'identité personnelle se réduit à l'existence de relations psychologiques et physiques (mémoire, continuité du corps, continuité du caractère). Cette thèse réductionniste s'appuie sur des expériences de pensée célèbres (téléportation, fission, transferts progressifs de mémoire) qui montrent que dans certains cas, il n'existe pas de fait déterminé quant à l'identité.
La deuxième thèse porte sur la moindre importance de l'identité. Puisque l'identité se réduit à ces relations, et puisque ces relations peuvent varier en degré (elles peuvent être plus ou moins nombreuses, plus ou moins fortes), ce qui compte pour la survie n'est pas l'identité mais ces relations elles-mêmes. Cette thèse a des conséquences éthiques et existentielles considérables : notre égoïsme, notre attachement à notre propre survie, notre distinction radicale entre nous et autrui reposent sur une conception de l'identité qui ne résiste pas à l'analyse.
La troisième thèse concerne la rationalité et le temps. Parfit défend un « présentisme critique » : rien ne justifie rationnellement de privilégier son état présent sur ses états futurs, ni de discounter la valeur d'un bien à venir simplement parce qu'il est à venir. Cette position a des implications sur les questions de prudence, de préférences temporelles, de politique sociale (retraite, épargne, préservation environnementale).
La quatrième thèse porte sur nos obligations envers les générations futures. Le paradoxe de la non-identité rend impossible de dire qu'en polluant, qu'en épuisant les ressources, qu'en modifiant profondément l'environnement, nous nuisons à des personnes futures qui, sans cela, auraient été mieux : sans nos décisions actuelles, ces personnes précises n'existeraient pas. Parfit en tire la nécessité de développer une éthique impersonnelle capable de rendre compte de nos devoirs envers l'avenir sans reposer sur l'identification de personnes lésées.
Réception et postérité
L'ouvrage a rencontré immédiatement un accueil considérable et est rapidement devenu un classique de la philosophie analytique. Il est unanimement reconnu comme l'un des plus importants ouvrages de philosophie morale de son époque, aussi bien par ses partisans que par ses critiques.
Sur la question de l'identité personnelle, il a relancé et transformé les débats. Les thèses de Parfit ont été discutées, critiquées, prolongées par des générations de philosophes : Marya Schechtman, Eric Olson (défenseur d'une conception « animaliste »), Christine Korsgaard, David Wiggins. Le débat sur l'identité personnelle en philosophie analytique reste largement structuré par la position parfitienne, soit qu'on la défende, soit qu'on la conteste.
En éthique environnementale et intergénérationnelle, le paradoxe de la non-identité est devenu incontournable. Il a nourri d'importants travaux sur nos obligations envers l'avenir, sur les questions de développement soutenable, sur la bioéthique de la reproduction. Peter Singer, Jonathan Glover, John Broome ont chacun mobilisé et discuté les analyses parfitiennes.
Sur le plan méthodologique, la démarche de Parfit (analyse par expériences de pensée, examen rigoureux des intuitions, exigence de cohérence extrême) est devenue paradigmatique de la philosophie morale analytique contemporaine.
Parfit lui-même est revenu sur son projet dans On What Matters (deux volumes en 2011, un troisième posthume en 2017), grande synthèse morale où il propose une convergence entre les grandes traditions éthiques (utilitarisme, kantisme, contractualisme). Cette œuvre tardive prolonge et transforme certaines thèses de Reasons and Persons.
Controverses et interprétations
Les débats sont considérables. La thèse réductionniste sur l'identité personnelle a été vigoureusement contestée. Ses critiques soutiennent que l'identité personnelle est effectivement une donnée métaphysique fondamentale et que les expériences de pensée parfitiennes, si elles peuvent brouiller nos intuitions, ne suffisent pas à établir la thèse réductionniste. Eric Olson, notamment, défend une thèse « animaliste » selon laquelle nous sommes fondamentalement des organismes biologiques, ce qui donne à l'identité personnelle une base plus stable que ne le prétend Parfit.
La conclusion éthique de Parfit selon laquelle l'identité est « moins importante » que nous le pensons a également été discutée. Certains l'ont accueillie comme une libération (elle rejoindrait des intuitions bouddhistes sur le caractère illusoire du soi) ; d'autres ont insisté sur les difficultés qu'elle pose à des concepts pratiques essentiels comme la responsabilité, la promesse, le rapport à ses propres projets à long terme.
Le paradoxe de la non-identité a suscité une abondante littérature. Les tentatives de résolution sont nombreuses : certains philosophes admettent le paradoxe et en tirent des théories impersonnelles ; d'autres cherchent à préserver une éthique centrée sur les personnes en distinguant plusieurs sens de « nuire » ou en reformulant les conditions d'existence des personnes.
Enfin, la méthode parfitienne d'analyse par expériences de pensée a fait l'objet de critiques méthodologiques. Certains philosophes lui reprochent de reposer trop lourdement sur des intuitions qui, dans des situations si éloignées de nos conditions ordinaires, ne sont peut-être pas fiables. Parfit répond que la fiabilité des intuitions peut être testée par leur cohérence globale et par leur robustesse dans les variations d'expériences de pensée.
Citations clés
« What matters is not identity but psychological continuity and connectedness » : formule qui condense la thèse centrale de la troisième partie sur l'identité personnelle.
Sur le caractère libérateur de la thèse réductionniste, Parfit écrit que « my life seemed like a glass tunnel, through which I was moving faster every year, and at the end of which there was darkness. When I changed my view, the walls of my glass tunnel disappeared ». La formule, personnelle et remarquable dans un ouvrage philosophique aussi rigoureux, exprime ce que Parfit tient pour la portée existentielle de sa thèse.
Sur le paradoxe de la non-identité, Parfit expose le problème à travers plusieurs cas devenus classiques (« the 14-year-old girl », « the depletion policy », « the risky policy ») qui montrent que nos concepts éthiques ordinaires ne parviennent pas à rendre compte de ce que nous voulons pourtant dire quand nous affirmons que certaines politiques nuisent aux générations futures.
Sur la méthode, Parfit défend dans l'introduction l'importance des expériences de pensée en soulignant que même les cas hypothétiques les plus éloignés de la réalité peuvent éclairer nos concepts et nos intuitions, en révélant leurs conditions d'application et leurs limites.
Pour aller plus loin
L'ouvrage est disponible chez Oxford University Press. Une traduction française partielle est parue chez les Presses Universitaires de France, sous le titre Reasons and Persons. Comprendre la nature humaine. La traduction française intégrale reste attendue.
En complément, on lira l'article séminal « Personal Identity » (1971) et On What Matters (2011-2017), somme éthique tardive de Parfit. Pour les débats philosophiques, on peut aussi lire les recueils critiques dirigés par Jonathan Dancy (Reading Parfit, 1997) et par Peter Singer (Does Anything Really Matter?, 2017).
Sur Parfit et sur Reasons and Persons, on peut consulter les études de Christine Korsgaard, de Ruth Chang, de Larry Temkin, de Jeff McMahan et, en français, plusieurs articles dans les revues Klesis et Philosophie. La biographie de David Edmonds (Parfit: A Philosopher and His Mission to Save Morality, 2023) offre également un éclairage précieux.
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrées « Personal Identity » et « Derek Parfit ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Reasons and Persons » et « Derek Parfit ».
David Edmonds, Parfit: A Philosopher and His Mission to Save Morality, biographie de référence.
Jonathan Dancy (dir.), Reading Parfit, recueil de discussions philosophiques.