La République

Platon

Titre original : Πολιτεία (Politeia)

Publication : vers 375 avant notre ère

Type : Dialogue

Analyse

Dix livres, une seule question, et une allégorie qui a éclipsé tout le reste. On ouvre La République en croyant y trouver une utopie politique et l'on y lit d'abord un traité sur la justice, qui passe par la cité parce que l'âme d'un homme seul est trop petite pour qu'on y voie clair.

Ce que le titre annonce, et ce qu'il cache

Le titre grec est Politeia, qui désigne la constitution d'une cité, sa façon d'être gouvernée. Le latin Res publica a donné notre République, et plusieurs traducteurs ont proposé La Constitution ou L'État, qui seraient plus exacts et qui n'ont pas pris.

Le dialogue est raconté par Socrate à la première personne, le lendemain d'une fête au Pirée, dans la maison de Polémarque où une bande de jeunes gens l'a retenu presque de force. Platon l'a composé vers 375 avant notre ère, au milieu de sa vie.

La question posée n'est pas « quel est le meilleur régime ? » mais « est-il préférable d'être juste ou de le paraître ? ». Toute la construction de la cité idéale est un détour méthodique : puisqu'une cité est plus grande qu'un homme, la justice devrait y être plus lisible, et ce qu'on y aura compris s'appliquera ensuite à l'âme individuelle. Oublier ce détour, c'est lire le livre à l'envers - et c'est ce que la postérité a fait pendant deux mille ans.

Les dix livres, un par un

I. Une conversation qui échoue

Trois interlocuteurs proposent une définition de la justice et tombent. Pour le vieux Céphale, c'est rendre ce qu'on doit. Pour son fils Polémarque, c'est faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis. Pour le sophiste Thrasymaque, c'est l'intérêt du plus fort, et son intervention change la nature du débat : il ne se trompe pas sur la définition, il nie que la justice soit un bien. Socrate le réfute et le reconnaît lui-même : il a prouvé que Thrasymaque avait tort sans avoir dit ce qu'était la justice. Le livre I se termine sur un échec, ce qui est la manière dont beaucoup de dialogues de Platon s'arrêtent - sauf que celui-ci continue.

II et III. Une cité fondée sur les besoins, puis sur l'éducation

Glaucon relance l'attaque avec l'anneau de Gygès, qui rend invisible : si l'on pouvait être injuste sans jamais être pris, qui resterait juste ? Pour répondre, Socrate entreprend de bâtir une cité en paroles. Elle naît de ce qu'aucun homme ne se suffit à lui-même, et la division du travail en est le premier principe. Puis la cité s'agrandit, il lui faut des défenseurs, et toute la suite des deux livres porte sur l'éducation de ces gardiens - musique et gymnastique, et une censure sévère des récits sur les dieux, parce qu'on ne forme pas des hommes courageux avec des histoires où les dieux trichent.

IV. La justice enfin trouvée, dans l'âme

La cité achevée comporte trois fonctions : gouverner, défendre, produire. La justice y consiste en ce que chacun fasse ce qui lui revient sans empiéter sur le reste. Socrate transporte alors le résultat dans l'individu, et trouve dans l'âme trois parties correspondantes - la raison, l'ardeur et le désir. Un homme est juste quand la raison gouverne, aidée de l'ardeur, et que le désir obéit. L'injustice n'est donc pas un défaut de conduite : c'est une sédition intérieure, et l'homme injuste est en guerre avec lui-même.

C'est le cœur argumentatif du livre, et c'est aussi le moment où le détour par la cité révèle sa fonction.

V. Les femmes, les enfants et le scandale

Le livre V pose ce qui a le plus choqué les lecteurs anciens : les gardiens ne possèdent rien en propre, ni biens, ni femme, ni enfants. Et il contient un passage que la postérité a longtemps passé sous silence. La traduction d'Émile Chambry le donne ainsi :

Il y a donc chez la femme, comme chez l'homme, une même nature propre à la garde de l'État ; elle est seulement plus faible chez l'un, plus forte chez l'autre.

Platon, La République, V, trad. Émile Chambry

L'argument est conduit par étapes : il y a des femmes douées pour la médecine et d'autres non, des femmes philosophes et d'autres ennemies de la sagesse, exactement comme chez les hommes ; donc le critère de sélection des gardiens ne peut pas être le sexe. Platon anticipe le ridicule qu'on jettera sur cette proposition, et répond par un rappel historique : les Grecs trouvaient naguère honteux qu'un homme se montrât nu, jusqu'à ce que la gymnastique rende ce scrupule absurde.

C'est dans ce livre que paraît enfin la formule du philosophe-roi : les maux des cités ne cesseront pas avant que le pouvoir politique et la philosophie ne se trouvent dans les mêmes mains.

VI et VII. Le soleil, la ligne et la caverne

Reste à montrer que le philosophe est capable de gouverner, ce que l'opinion commune refuse. Les deux livres sont consacrés à ce qu'il connaît, et procèdent par trois images successives : le soleil, qui rend les choses visibles comme le Bien rend les essences intelligibles ; la ligne divisée en quatre segments, qui gradue les degrés de connaissance ; enfin la caverne, qui met tout cela en récit.

Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine en forme de caverne, dont l'entrée, ouverte à la lumière, s'étend sur toute la longueur de la façade ; ils sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou pris dans des chaînes, en sorte qu'ils ne peuvent bouger de place, ni voir ailleurs que devant eux.

Platon, La République, VII, trad. Émile Chambry

Platon annonce lui-même ce que l'allégorie représente : notre nature, selon qu'elle est ou non éclairée par l'éducation. Ce n'est donc pas une théorie de la connaissance illustrée, c'est une théorie de la formation - et la fin du récit, où le prisonnier libéré redescend et se fait moquer, voire tuer, renvoie au procès de Socrate.

VIII et IX. Comment les régimes se corrompent

Les deux livres suivants décrivent une dégradation en cascade : la cité juste devient timocratie, où l'honneur remplace la sagesse, puis oligarchie, où la richesse remplace l'honneur, puis démocratie, où la liberté devient le seul critère, puis tyrannie, qui naît de l'excès de liberté. À chaque régime correspond un type d'homme, et Platon les peint en moralisant moins qu'on ne le dit : son homme démocratique, qui essaie toutes les vies sans en choisir aucune, est un portrait reconnaissable.

Le livre IX achève la démonstration en montrant que le tyran, qui paraît le plus libre, est le plus esclave, parce qu'il est gouverné par la partie la plus basse de son âme. La réponse à Thrasymaque est alors complète : l'injuste n'est pas seulement blâmable, il est malheureux.

X. Les poètes congédiés, et le mythe d'Er

Le dernier livre revient sur la poésie pour l'exclure de la cité, au motif qu'elle imite des apparences et flatte la partie irrationnelle de l'âme - verdict dont Platon, qui écrit des dialogues, savait l'ironie. Puis le dialogue s'achève sur le récit d'Er le Pamphylien, revenu de la mort, qui raconte comment les âmes choisissent elles-mêmes leur vie prochaine. Le livre bâti sur la raison se termine donc par un mythe, et le choix de l'âme y remplace le jugement des dieux.

Pourquoi la caverne a éclipsé le reste

Sur dix livres, l'allégorie occupe quelques pages. Elle est pourtant, pour la plupart des lecteurs francophones, tout ce qu'ils connaissent de l'ouvrage, parce qu'elle figure dans tous les manuels et qu'elle se raconte en trois minutes.

Cette célébrité a un coût. Elle fait passer La République pour un livre sur l'illusion et la vérité, alors que l'allégorie n'y est qu'un moment d'une démonstration politique et morale. Et elle laisse dans l'ombre ce qui rend le livre encore discutable : la thèse que le gouvernement est une compétence et non un droit, et que la justice est affaire de structure plutôt que d'intention.

Deux siècles de procès

L'ouvrage a été jugé, et par des juges considérables.

Karl Popper, dans La Société ouverte et ses ennemis, publié en 1945, en fait l'acte de naissance du totalitarisme : une cité fermée, hiérarchisée, fondée sur le mensonge utile et la sélection des naissances. L'accusation a dominé la lecture anglophone d'après-guerre et elle garde sa force.

Leo Strauss répond, dans La Cité et l'homme, que la cité de La République n'est pas un programme mais une expérience de pensée destinée à montrer ses propres limites : elle exige l'abolition de la famille et de la propriété, c'est-à-dire des conditions impossibles, et le dialogue le dit. Lire Platon au premier degré serait manquer son ironie.

Entre les deux, les hellénistes ont fait observer que l'ouvrage ne propose de légiférer pour aucune cité réelle, et que Platon, quand il a tenté la politique en Sicile, n'a rien appliqué de ce qu'on lui prête.

Par où entrer

Les livres I, IV et VII suffisent à qui veut l'essentiel : le problème posé, la solution, et l'image qui la porte. Le livre V se lit à part, pour ce qu'il dit des femmes et de la famille. Les livres VIII et IX sont les plus faciles et les plus plaisants, parce qu'ils décrivent des types humains plutôt que des idées, et qu'on y reconnaît des contemporains.

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