Le Rêve de d'Alembert
Publication : écrit en 1769, publié en 1830 (posthume)
Type : Dialogue
Analyse
Diderot écrit ces trois dialogues en 1769, en quelques jours, et les met en scène avec des personnages réels : lui-même, son ami le mathématicien d'Alembert, la compagne de celui-ci Julie de Lespinasse, et le médecin Théophile de Bordeu, figure de l'école de Montpellier. D'Alembert, qui ne tenait pas à passer pour matérialiste, demanda que le texte disparaisse. Diderot en brûla une copie et garda la sienne.
L'ouvrage circula ensuite sous le manteau, par la Correspondance littéraire de Grimm, réservée à quelques cours étrangères, et ne fut imprimé qu'en 1830, plus de quarante ans après la mort de son auteur.
Trois dialogues, une seule question
Le premier, l'Entretien entre d'Alembert et Diderot, pose le problème. Si l'on refuse d'admettre une âme distincte du corps, comment rendre compte de la sensation ? Diderot répond par une hypothèse que la physique de son temps ne pouvait ni prouver ni écarter : la sensibilité est une propriété générale de la matière, inerte dans certains corps, active dans d'autres.
Il donne alors la démonstration qui a fait la gloire du texte. Prenez une statue de marbre, réduisez-la en poudre, mêlez cette poudre à de l'humus, laissez-y pousser des légumes, mangez-les. Le marbre est devenu chair sensible, et il n'y a eu nulle part de saut, seulement une suite de transformations. Qui veut un saut doit dire où il se place.
Le deuxième dialogue, qui donne son titre à l'ensemble, place d'Alembert endormi et délirant, Julie de Lespinasse à son chevet, notant ce qu'il dit, et Bordeu commentant. Le procédé est magnifique : le rêve autorise les hypothèses que la veille interdit, et le médecin, qui ne rêve pas, leur donne un sens.
Le troisième, la Suite de l'entretien, pousse les conséquences jusque dans des régions que le XVIIIe siècle ne traitait pas par écrit : génération, sexualité, hybridation des espèces, utilité ou nocivité des actes que la morale condamne. Diderot y raisonne en naturaliste, ce qui lui vaut encore aujourd'hui des éditions prudentes.
L'essaim d'abeilles
Pour penser l'unité d'un organisme sans recourir à une âme, Diderot propose une image que Bordeu développe : la grappe d'abeilles accrochées les unes aux autres. Vue de loin, c'est un seul être, qui réagit comme un tout. Vue de près, c'est une multitude d'individus qui se tiennent. Séparez-les, chacune vit encore un peu.
Le corps est de cette espèce : une continuité d'organes qui ont chacun une vie propre, reliés par un réseau de nerfs dont le cerveau est l'origine. Le moi n'est rien d'autre que la mémoire de ce faisceau, la conscience que ce réseau garde de ses propres états passés. D'où cette conséquence, qui inquiète d'Alembert endormi : si la mémoire se perdait, l'identité se déferait.
Diderot rencontre ici le problème que Locke avait posé en liant l'identité personnelle à la mémoire, mais il le pose dans un corps, avec des nerfs, et non dans une conscience pure.
Une nature qui n'a pas de forme fixe
Le troisième apport du texte concerne les espèces. Diderot ne croit pas aux types fixes. Les formes vivantes lui paraissent des moments d'une transformation continue, où les monstres ne sont pas des anomalies mais des essais, et où rien n'interdit que les espèces actuelles aient eu d'autres formes et en prennent d'autres.
Il écrit que tout animal est plus ou moins homme, tout minéral plus ou moins plante, toute plante plus ou moins animal, qu'il n'y a rien de précis en nature. Ce sont des intuitions, formulées sans les faits qui permettraient de les établir, et un demi-siècle avant Lamarck. On aurait tort d'y voir une théorie de l'évolution : il n'y a chez Diderot ni mécanisme de la transmission ni sélection. Mais l'idée que le vivant n'a pas de formes éternelles y est posée sans réserve.
Le matérialisme de Diderot, et ses difficultés
Ce matérialisme n'est pas celui d'une machine. Diderot refuse le modèle de l'horloge : une horloge n'est que ses pièces, un organisme est un tout dont les parties se modifient mutuellement. Il refuse de même l'explication par le seul mouvement local, puisqu'il faut rendre compte de la sensation elle-même.
Mais la position a un coût que le texte ne cache pas. Si la sensibilité appartient à la matière, il faut dire comment elle passe d'inerte à active, et Diderot le concède : il l'ignore. Et si tout est continu, les notions de liberté et de responsabilité deviennent difficiles à tenir. La Suite de l'entretien en tire d'ailleurs des conséquences morales que Diderot ne pousse pas jusqu'au bout.
Les lecteurs contemporains y reviennent pour deux raisons. La première est la question de l'émergence : comment une propriété nouvelle apparaît-elle dans un système dont aucune partie ne la possède. La seconde est le modèle du réseau, qui a trouvé dans les neurosciences un écho que Diderot n'aurait pas renié.
Sources
Sources principales
Diderot, Denis, Le Rêve de d'Alembert, comprenant l'Entretien entre d'Alembert et Diderot et la Suite de l'entretien. Texte primaire, lu intégralement dans une édition en ligne, en particulier la démonstration du marbre pilé, l'image de la grappe d'abeilles et les pages sur l'identité comme mémoire du faisceau.
Diderot, Denis, Pensées sur l'interprétation de la nature, 1753. Texte primaire, pour la méthode conjecturale que le Rêve met en œuvre.
Bordeu, Théophile de, Recherches anatomiques sur la position des glandes et sur leur action, 1751, pour la physiologie de Montpellier dont Diderot fait parler son personnage.
Encyclopædia Universalis, fiche de lecture « Le Rêve de d'Alembert », consultée en novembre 2026, pour l'histoire de la composition et de la publication.
Bibliographie et lectures recommandées
Maupertuis, Pierre Louis Moreau de, Vénus physique, 1745, pour les hypothèses sur la génération que Diderot discute.
Diderot, Denis, Le Neveu de Rameau, pour comparer deux manières de faire travailler le dialogue.
Wikipédia FR et EN, articles « Le Rêve de d'Alembert » et « D'Alembert's Dream », consultés en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Henri Bergson en hérite
- John Locke figure dans le dialogue
- Paul Henri Thiry, baron d'Holbach en hérite