Somme théologique
Titre original : Summa theologiae
Publication : 1265-1273
Type : Traite
Analyse
Thomas d'Aquin ouvre son livre par une plainte d'enseignant. Les débutants, écrit-il, sont gênés par les ouvrages existants : trop de questions inutiles, un ordre qui suit les hasards de la dispute plutôt que la matière, et des redites qui dégoûtent. Il écrira donc, dit-il, pour l'instruction des commençants.
Ce manuel pour débutants est devenu l'un des monuments de la pensée occidentale. Commencé vers 1265 à Rome, poursuivi à Paris puis à Naples, il compte plus de cinq cents questions, divisées en articles, et il s'arrête net en décembre 1273.
Comment le livre est fait
L'unité de base n'est pas le chapitre mais l'article, et chaque article suit la même forme, héritée de la dispute universitaire.
On pose une question qui appelle par oui ou par non. Viennent d'abord les objections, introduites par « il semble que », qui défendent la position que Thomas va écarter, et qui sont presque toujours les meilleures qu'on puisse faire. Vient ensuite le « mais au contraire », qui apporte une autorité en sens inverse. Puis le corps de l'article, où Thomas répond en son nom. Enfin les réponses aux objections, une par une.
Cette forme a deux effets. Elle oblige l'auteur à exposer les thèses adverses avant de les discuter, et elle rend le texte utilisable par morceaux : un article se lit seul. Elle explique aussi la réputation d'aridité du livre, car rien n'y est raconté, tout y est argumenté.
Les trois parties
La première partie traite de Dieu, de la création, des anges et de l'homme. C'est là que se trouvent, à la deuxième question, les cinq voies par lesquelles on peut montrer que Dieu existe : le mouvement, la cause efficiente, le possible et le nécessaire, les degrés de perfection, le gouvernement des choses. Thomas les présente comme des voies et non comme des preuves définitives, et chacune part d'un fait d'expérience pour remonter à ce que tous appellent Dieu.
La deuxième partie, de loin la plus longue, traite du mouvement de la créature raisonnable vers Dieu, c'est-à-dire de la morale. Elle se subdivise. Une première section expose les principes généraux : la béatitude comme fin, les actes humains, les passions, les habitus, les vertus, le péché, puis la loi et la grâce. Une seconde section descend dans le détail, vertu par vertu, autour des trois vertus théologales et des quatre vertus cardinales.
Le traité de la loi, dans cette partie, est devenu un texte classique du droit. Thomas y définit la loi comme une ordonnance de la raison en vue du bien commun, promulguée par celui qui a la charge de la communauté, et il distingue la loi éternelle, la loi naturelle, la loi humaine et la loi divine. La loi humaine injuste y perd sa qualité de loi, ce qui fonde une tradition qui va jusqu'aux usages contemporains du droit naturel.
La troisième partie traite du Christ et des sacrements. Elle s'arrête au milieu du traitement de la pénitence.
La formule qui tient tout
Une phrase de la première question résume le projet : la grâce ne supprime pas la nature, elle l'achève. Elle commande la position de Thomas dans la querelle majeure de son siècle, celle de l'usage d'Aristote, dont les œuvres venaient d'arriver en Occident par des traductions de l'arabe et du grec.
Thomas refuse les deux attitudes extrêmes. Contre ceux qui tiennent la philosophie païenne pour un danger, il soutient qu'une raison bien conduite ne peut contredire une révélation bien comprise. Contre ceux qu'on appelle les averroïstes latins, il refuse que la raison et la foi puissent aboutir à des conclusions contraires sans qu'il faille trancher.
Cette position a un prix : il faut à chaque fois montrer comment les deux ordres s'articulent, et c'est ce travail qui occupe le livre.
Un livre inachevé
Le 6 décembre 1273, après une messe célébrée à Naples, Thomas cesse d'écrire. Son secrétaire Réginald de Priverne le presse de reprendre, et il aurait répondu que tout ce qu'il avait écrit lui semblait de la paille au regard de ce qu'il avait vu. La scène est rapportée au procès de canonisation ; les historiens discutent ce qu'il faut y entendre, et plusieurs envisagent un accident de santé.
Il meurt le 7 mars 1274 à l'abbaye de Fossanova, en se rendant au concile de Lyon. La troisième partie resta inachevée, et des disciples la complétèrent par un supplément tiré de son commentaire de jeunesse sur les Sentences de Pierre Lombard. Ce supplément n'est donc pas de la main de Thomas, bien qu'il figure dans la plupart des éditions.
Réception et querelles
Quelques années après sa mort, en 1277, l'évêque de Paris Étienne Tempier condamne deux cent dix-neuf propositions, dont plusieurs touchent des thèses soutenues par Thomas. La condamnation sera levée en 1325, deux ans après sa canonisation.
L'œuvre devient ensuite la référence de l'ordre dominicain, puis, au XVIe siècle, le texte de base de l'enseignement théologique, commenté par Cajetan puis par l'école de Salamanque, où Francisco de Vitoria et Francisco Suárez en tirent les premiers éléments d'un droit des gens. En 1879, l'encyclique Aeterni Patris de Léon XIII en fait la charte d'une renaissance thomiste qui durera jusqu'au concile Vatican II.
Au XXe siècle, deux lectures savantes ont renouvelé l'approche. Étienne Gilson et Marie-Dominique Chenu ont rendu au texte son contexte universitaire et son genre littéraire, contre une lecture qui en faisait un système intemporel. Et un courant de philosophie analytique, autour d'Elizabeth Anscombe, de Peter Geach puis d'Alasdair MacIntyre, y a cherché des ressources contre le subjectivisme moral, en particulier dans le traitement des vertus et de l'action.
Sources
Sources principales
Thomas d'Aquin, Somme théologique. Texte primaire, consulté dans le latin de l'édition léonine et dans une traduction française en ligne, en particulier le prologue de la première partie, la question 2 de la première partie sur les cinq voies, et les questions 90 à 97 de la première section de la deuxième partie sur la loi.
Thomas d'Aquin, Somme contre les Gentils. Texte primaire, pour comparer deux plans d'exposition des mêmes doctrines.
Torrell, Jean-Pierre, Initiation à saint Thomas d'Aquin. Sa personne et son œuvre, Éditions du Cerf. Cet ouvrage a servi pour la chronologie de la rédaction, pour l'épisode de décembre 1273 et pour le statut du supplément.
Chenu, Marie-Dominique, Introduction à l'étude de saint Thomas d'Aquin, Vrin, 1950. Cet ouvrage a servi pour la structure de l'article et pour le genre littéraire de la somme.
Gilson, Étienne, Le Thomisme, Vrin. Cet ouvrage a servi pour l'articulation entre nature et grâce et pour la lecture des cinq voies.
Bibliographie et lectures recommandées
MacIntyre, Alasdair, Quelle justice ? Quelle rationalité ?, PUF, 1993 pour la traduction française, où la tradition thomiste est présentée comme une rationalité en acte.
Anscombe, Elizabeth, « La philosophie morale moderne », 1958, pour la reprise analytique de la morale des vertus.
Wikipédia FR et EN, articles « Somme théologique » et « Summa Theologica », consultés en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Alasdair MacIntyre en hérite
- Aristote figure dans le dialogue
- Augustin d'Hippone figure dans le dialogue
- Jean Duns Scot a commenté