Claude-Adrien Helvétius
Fermier général devenu philosophe, Helvétius soutient dans De l'Esprit que l'esprit tout entier vient des sens et que les différences entre les hommes sont l'œuvre de l'éducation. Le scandale fut immense et la postérité utilitariste considérable.
Biographie
Claude-Adrien Helvétius naît à Paris en 1715, dans une famille de médecins venue des Pays-Bas et solidement installée à la cour. Son père exerce auprès de la reine, son grand-père avait acquis une réputation de praticien et de polémiste. L'enfant grandit donc dans un milieu où la science médicale, la fortune et la familiarité des antichambres royales vont ensemble.
Une fortune avant une œuvre
Sa formation est celle d'un fils de bonne maison, confiée au collège puis à des lectures personnelles plutôt qu'à une carrière universitaire. Très jeune, il obtient par faveur de cour une charge de fermier général, c'est-à-dire de financier chargé de lever certains impôts pour le compte de l'État. La charge est détestée du public et extraordinairement lucrative : en une douzaine d'années, Helvétius bâtit une des grandes fortunes privées du royaume.
Ce détail biographique n'est pas anecdotique. Il explique qu'Helvétius ait pu, vers le début des années 1750, abandonner la finance pour les lettres sans rien perdre de son train de vie, et qu'il ait connu de l'intérieur les mécanismes de l'intérêt qu'il placera au centre de sa philosophie. Il se marie avec Anne-Catherine de Ligniville, dont le salon deviendra après sa mort l'un des lieux de sociabilité intellectuelle les plus actifs des environs de Paris.
Le scandale de 1758
Installé entre Paris et sa terre de Voré, Helvétius travaille une dizaine d'années à un livre unique. De l'Esprit paraît en 1758, avec une approbation régulièrement obtenue, ce qui ajoutera à la colère des autorités quand elles mesureront le contenu de l'ouvrage. La réaction est d'une violence rare : condamnation par la Sorbonne, arrêt du Parlement de Paris, livre lacéré et brûlé, condamnation romaine et mise à l'Index. Helvétius se rétracte, à plusieurs reprises et sans conviction apparente, pour éviter l'exil ou la prison.
L'affaire dépasse son auteur. Elle sert de prétexte à l'offensive contre le parti philosophique et pèse directement sur le sort de l'Encyclopédie, dont le privilège est révoqué peu après. Les encyclopédistes, qui n'approuvaient pas toutes les thèses du livre, se retrouvent à payer pour lui.
Les dernières années
Helvétius voyage ensuite en Angleterre puis en Prusse, où sa réputation lui ouvre les meilleures portes. Il continue d'écrire, mais ne publie plus de son vivant : échaudé, il laisse en portefeuille le grand ouvrage qui doit prolonger le premier. Il meurt à Paris en 1771. De l'Homme paraît deux ans plus tard, hors de France, et relance aussitôt la controverse.
Pensée principale
La philosophie d'Helvétius tient en une suite d'identifications successives, chacune plus audacieuse que la précédente. Prises séparément, elles paraissent simples ; enchaînées, elles aboutissent à un programme politique.
Juger, c'est sentir
Le point de départ est emprunté à Locke et à Condillac : aucune idée ne préexiste à l'expérience, tout ce que l'esprit contient lui est venu par les sens. Helvétius va plus loin que ses modèles. Là où Condillac décrivait une genèse des facultés à partir de la sensation, Helvétius soutient que les facultés ne sont rien d'autre que la sensibilité elle-même sous des noms différents. Comparer deux objets, les juger semblables ou dissemblables, c'est encore éprouver des sensations et remarquer qu'elles diffèrent. L'esprit n'a donc pas de puissance propre : il a de la mémoire et il a des sens.
Il en tire une conséquence immédiate sur l'égalité. Si l'intelligence n'est pas une faculté séparée, les différences de talent ne peuvent venir d'une inégalité native des esprits. Elles viennent de l'attention, de l'intérêt porté aux objets, du hasard des rencontres et surtout de l'éducation prise au sens large, qui inclut les lois, les mœurs, la religion et les récompenses distribuées par une société donnée. La formule qu'on lui prête - l'éducation peut tout - durcit sa thèse, mais la direction est bien la sienne.
L'intérêt, seul mobile
Le deuxième mouvement concerne la volonté. Les hommes recherchent le plaisir et fuient la douleur ; ils n'ont pas d'autre ressort. Ce que l'on appelle vertu, probité, héroïsme, ce sont des conduites où l'intérêt de celui qui agit se trouve coïncider avec celui des autres. Helvétius ne dit pas que les hommes sont méchants, il dit qu'ils sont intéressés, ce qui est une thèse de physique morale plus qu'un jugement de valeur. Le désintéressement pur lui paraît une fiction utile aux moralistes et sans emploi pour le législateur.
Cette réduction n'est pas cynique, parce qu'elle s'accompagne d'une distinction. L'intérêt peut être étroit ou éclairé, immédiat ou différé, particulier ou général. Rien n'oblige l'amour-propre à rester borné : il suffit que les circonstances rendent avantageux ce qui est utile à tous.
Le législateur plutôt que le prédicateur
De là le troisième mouvement, qui fait l'originalité politique d'Helvétius. Si les hommes sont ce que l'éducation et les lois les font, et s'ils suivent toujours leur intérêt, alors la morale ne s'améliore pas par la prédication mais par la législation. Le problème moral devient un problème d'ingénierie institutionnelle : organiser les peines et les récompenses de telle sorte que le citoyen trouve son compte à servir l'intérêt public. La bonne société n'est pas celle qui exige des sacrifices, c'est celle qui n'en exige pas.
On comprend pourquoi l'ouvrage fit scandale. Helvétius retire à la religion son monopole sur la formation des mœurs, il soumet les institutions existantes à un critère d'utilité qui leur est extérieur et il suggère que la médiocrité d'un peuple est le procès-verbal de son gouvernement. Il reste pourtant réformateur bien plus que révolutionnaire : il attend tout d'un pouvoir éclairé qui voudrait bien se servir de la bonne science des mœurs.
Œuvres majeures
L'œuvre d'Helvétius est brève. Deux traités en forment l'essentiel, le second paraissant après sa mort.
De l'Esprit (1758)
Le livre d'une vie, construit en quatre discours. Helvétius y établit d'abord que toutes les opérations intellectuelles se ramènent à la sensibilité, puis que l'intérêt gouverne les jugements des individus comme ceux des peuples, avant d'examiner si l'esprit doit être regardé comme un don de la nature ou comme un effet de l'éducation. La forme est celle d'un essai nourri d'anecdotes historiques et de digressions, parfois au détriment de la rigueur de l'enchaînement. C'est le livre le plus retentissant de l'année 1758 et l'un des plus poursuivis du siècle.
De l'Homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation (1773)
Publié hors de France deux ans après la mort de l'auteur, cet ouvrage reprend les thèses de De l'Esprit en les systématisant et en accentuant la part faite à l'éducation. Helvétius y développe un véritable programme de réforme : instruction publique, législation des récompenses, critique des ordres religieux et du despotisme. Le ton est plus net, l'argumentation plus serrée, le propos plus politique. C'est de ce livre que partiront la réfutation de Diderot et l'intérêt des utilitaristes anglais.
Le Bonheur
Helvétius avait aussi composé un poème philosophique sur le bonheur, resté inédit de son vivant et publié peu après sa mort. L'intérêt en est surtout documentaire : on y retrouve, sous une forme versifiée alors très pratiquée, la morale du plaisir bien conduit qui soutient ses traités. Les éditions anciennes de ses œuvres y joignent des opuscules, des notes et une correspondance dont la composition varie d'un recueil à l'autre.
Postérité et influence
La fortune d'Helvétius est paradoxale : peu lu aujourd'hui, il a pesé lourdement sur des traditions qui l'ont absorbé puis oublié.
L'utilitarisme anglais
C'est en Angleterre que ses thèses trouvent leur emploi le plus durable. Jeremy Bentham a reconnu sa dette : l'idée que la morale puisse se calculer à partir des quantités de plaisir et de peine, et que le rôle du législateur consiste à ajuster les sanctions pour faire coïncider intérêt privé et utilité publique, vient en droite ligne de De l'Esprit. Par Bentham, puis par James Mill et son fils John Stuart Mill, cette filiation irrigue tout le réformisme britannique du XIXe siècle. L'insistance d'Helvétius sur l'éducation comme instrument de transformation sociale se retrouve presque intacte chez James Mill.
La pénalité et l'instruction publique
Son influence est également sensible dans la réforme pénale, où Beccaria s'inscrit dans le même raisonnement : punir utilement plutôt que par vengeance, mesurer la peine à l'effet attendu sur les conduites. En France, les projets d'instruction publique de la période révolutionnaire reprennent l'idée que l'inégalité des esprits est un produit social et non un donné naturel, idée dont Helvétius est l'un des diffuseurs les plus décidés aux côtés de Condorcet.
Le matérialisme et sa relecture socialiste
Marx et Engels rangent Helvétius parmi les sources françaises du socialisme, précisément pour cette raison : qui fait de l'homme un produit des circonstances donne un argument à qui veut changer les circonstances. La lecture est orientée, elle tire Helvétius vers des conclusions qu'il n'a pas formulées, mais elle saisit bien ce qui, dans sa thèse, excède le réformisme de cour.
Il faut enfin signaler une postérité négative, qui compte autant. Les critiques de l'utilitarisme, de Kant aux auteurs du XXe siècle, ont souvent visé en Helvétius la version la plus franche et la plus exposée de la morale de l'intérêt. Il a servi de cible commode, ce qui est une manière d'être resté dans la discussion.
Controverses et débats
Réductionnisme ou hypothèse de travail
La critique la plus substantielle est venue de son propre camp. Dans la réfutation qu'il consacre à De l'Homme, Diderot reproche à Helvétius d'aller trop vite : réduire le jugement à la sensation fait disparaître ce qu'il y a à expliquer, et nier toute part de l'organisation physique dans les aptitudes relève d'un parti pris, non d'une observation. Diderot maintient contre lui que les hommes naissent avec des dispositions inégales que l'éducation module sans les créer. Le désaccord porte moins sur le matérialisme, que les deux partagent, que sur sa forme : matérialisme de la sensibilité chez Helvétius, matérialisme de l'organisation chez Diderot.
L'éducation peut-elle tout
La thèse de la toute-puissance de l'éducation est reprochée à Helvétius dès le XVIIIe siècle et elle reste discutée. Les lecteurs les plus sévères y voient un paradoxe qui se détruit lui-même : si l'éducateur est lui-même un produit de l'éducation reçue, d'où vient l'impulsion qui améliorerait la série ? Les lecteurs plus favorables soulignent qu'Helvétius ne soutient pas que tout individu puisse devenir Newton, mais que la distribution observée des talents s'explique mieux par les circonstances que par la nature, ce qui est une thèse empirique et non une promesse.
L'intérêt, description ou prescription
Le statut de l'égoïsme universel fait également débat. S'agit-il d'une loi psychologique constatée, à partir de laquelle le législateur doit travailler, ou d'une norme qui disqualifierait d'avance le dévouement ? Le texte autorise les deux lectures et Helvétius ne tranche pas toujours clairement, ce qui explique qu'on l'ait lu tantôt comme un moraliste lucide, tantôt comme un démolisseur de la vertu.
Un point d'attribution reste par ailleurs incertain : une lettre critique de l'Esprit des lois de Montesquieu circule sous son nom depuis le XVIIIe siècle, mais son authenticité est contestée par plusieurs éditeurs. Mieux vaut ne pas y adosser une interprétation de ses rapports avec Montesquieu.
Pour aller plus loin
Commencer par le texte
De l'Esprit se lit par morceaux. Le premier discours donne la théorie de la connaissance, le deuxième l'analyse de l'intérêt, et le quatrième la discussion sur les causes de l'inégalité des esprits : c'est par celui-là qu'il faut entrer si l'on veut saisir l'enjeu du livre. De l'Homme est plus clair, plus politique et plus facile d'accès pour un lecteur d'aujourd'hui. Les deux ouvrages sont dans le domaine public et disponibles en fac-similé des éditions anciennes sur Gallica et Wikisource.
Le dossier de la querelle
La Réfutation d'Helvétius de Diderot est le contrepoint indispensable. On y voit deux matérialismes se séparer sur une question précise, et la discussion y gagne en netteté ce qu'elle perd en courtoisie.
Pour situer
Sur le milieu intellectuel, les travaux consacrés au matérialisme français du XVIIIe siècle et à la crise de 1758-1759 autour de l'Encyclopédie replacent l'affaire dans son contexte de censure. Sur la filiation utilitariste, les études sur la formation de la pensée de Bentham signalent systématiquement l'étape Helvétius. Les revues francophones de philosophie accessibles en ligne, Cairn.info, Persée et OpenEdition Journals, donnent accès à plusieurs articles récents sur son anthropologie et sur sa théorie de l'éducation.
Autour de lui sur Philotopie
Les fiches Condillac, Diderot, d'Holbach, Bentham et les notices matérialisme, empirisme et utilitarisme prolongent utilement cette lecture.
Fiches liées
Lieux
- Paris séjour