Félix Ravaisson

23 octobre 1813 - 18 mai 1900 🇫🇷 française 13 min de lecture

En cinquante pages sur l'habitude, il a montré que la répétition affaiblit ce que nous subissons et fortifie ce que nous faisons, et il en a tiré que la nature pourrait être une volonté endormie.

Biographie

Jean Gaspard Félix Lacher Ravaisson-Mollien naît à Namur le 23 octobre 1813, dans une ville alors française. Il fait ses études à Paris, où il suit l'enseignement de Victor Cousin, maître de la philosophie universitaire sous la monarchie de Juillet, et il obtient très jeune une reconnaissance officielle.

En 1835, l'Académie des sciences morales et politiques met au concours la métaphysique d'Aristote. Ravaisson a vingt-deux ans quand son essai est couronné. L'ouvrage paraît en deux volumes et fait date : il rend à Aristote une cohérence que la lecture scolastique avait recouverte, et il insiste sur l'acte et sur la puissance plutôt que sur les catégories.

Il soutient en 1838 sa thèse de doctorat, un mémoire d'une cinquantaine de pages intitulé De l'habitude. Le texte est bref et dense, et c'est celui par lequel il est resté. Il le republiera en 1894 dans la Revue de métaphysique et de morale, signe qu'il le tenait toujours pour actuel plus d'un demi-siècle après.

Entre les deux, il publie peu et sur des sujets dispersés : la philosophie de Pascal, la métaphysique et la morale, l'éducation populaire dans un État démocratique et séculier, l'archéologie grecque. Cette dispersion est un fait de carrière autant que de tempérament : un homme occupé d'inspections et de musées n'écrit pas de sommes.

La suite de sa carrière se passe moins dans l'enseignement que dans l'administration et les musées. Professeur à Rennes quelques années, il devient inspecteur général des bibliothèques puis de l'enseignement supérieur, et conservateur des antiquités du Louvre, où il s'occupe notamment de la Vénus de Milo et publie une étude sur sa restitution. Il présidera pendant des décennies le jury de l'agrégation de philosophie.

Cette dernière fonction explique une influence difficile à mesurer autrement. Pendant une génération, les professeurs de philosophie français ont été reçus par lui, et son Rapport sur la philosophie en France au dix-neuvième siècle, publié en 1867 pour l'Exposition universelle, a fixé la manière dont cette philosophie se racontait à elle-même.

Il meurt à Paris le 18 mai 1900. Son Testament philosophique, resté inachevé, paraît l'année suivante.

Pensée principale

Une question prise à Maine de Biran

Maine de Biran avait écrit un mémoire sur l'influence de l'habitude, où il montrait que la répétition émousse les sensations et facilite les mouvements. Ravaisson reprend le sujet et le retourne : ce qui l'intéresse n'est pas l'effet de l'habitude sur nos facultés, mais ce que l'habitude nous apprend sur la nature.

Le point de départ est une définition. « L'habitude, dans le sens le plus étendu, est la manière d'être générale et permanente », écrit-il en ouverture. Elle ne se réduit pas à un état acquis : « Ce n'est donc pas seulement un état, mais une disposition, une vertu. »

La double loi de l'habitude

L'observation centrale tient en un contraste. Dans l'ordre de la passivité, la répétition affaiblit : une sensation répétée s'émousse, une odeur cesse d'être sentie, une douleur devient supportable. Dans l'ordre de l'activité, la répétition fortifie : un geste répété devient plus facile, plus sûr et plus rapide.

Ravaisson tire de cette dissymétrie bien plus qu'une remarque de psychologie. Si l'habitude diminue la réceptivité et augmente la spontanéité, alors elle décrit un mouvement par lequel ce qui était volontaire devient progressivement naturel. Le geste appris finit par s'accomplir sans que je le veuille, et pourtant il est le mien : la volonté s'est déposée en nature.

L'habitude entre la volonté et la nature

De là la formule qui porte toute la thèse. En conclusion, Ravaisson écrit que « l'habitude est la commune limite, ou le terme moyen entre la volonté et la nature ».

L'intérêt de cette position est qu'elle se parcourt dans les deux sens. Vue d'en haut, l'habitude est une volonté qui s'est endormie. Vue d'en bas, elle montre que la nature pourrait être une volonté qui a toujours déjà dormi, une spontanéité descendue au-dessous de la conscience. L'habitude devient ainsi le seul phénomène où nous assistons de l'intérieur au passage de l'esprit à la nature, et c'est pourquoi elle sert de voie d'accès à la métaphysique.

Une nature qui n'est pas une mécanique

La conséquence est une doctrine de la nature opposée à celle du mécanisme. Si le fond des choses est de l'ordre de la tendance et de la spontanéité, les lois physiques ne décrivent pas un assemblage de parties inertes mais le régime habituel d'activités qui ont leur propre inclination.

La dernière phrase du mémoire pousse cette identification jusqu'au bout : « Enfin, la disposition dans laquelle consiste l'habitude et le principe qui l'engendre ne sont qu'une seule et même chose ». Ce qui produit l'habitude et ce qu'elle est ne font qu'un, ce qui revient à dire que la nature se comprend comme activité et non comme résultat.

La méthode

Ravaisson ne démontre pas, il analyse un phénomène donné jusqu'à y lire une structure générale. On a souvent qualifié son texte de poème métaphysique, et la formule n'est pas seulement un compliment : la brièveté, la densité et l'absence d'appareil démonstratif font partie de la méthode. Son modèle est Aristote, dont il tient la distinction de l'acte et de la puissance, et Leibniz, dont il reprend l'idée que toute substance est force.

Œuvres majeures

Essai sur la métaphysique d'Aristote (1837-1846)

L'ouvrage de sa jeunesse, couronné par l'Académie des sciences morales et politiques alors qu'il avait vingt-deux ans. Ravaisson y restitue la métaphysique d'Aristote en la dégageant des lectures scolastiques, et il met au centre la distinction de l'acte et de la puissance plutôt que la doctrine des catégories. Le livre a compté dans l'histoire des études aristotéliciennes françaises, et il fournit à son auteur les concepts qu'il emploiera ensuite pour son propre compte.

De l'habitude (1838)

Une cinquantaine de pages soutenues comme thèse de doctorat, et l'un des textes les plus denses de la philosophie française. Ravaisson y établit la double loi de l'habitude, qui affaiblit la réceptivité et fortifie la spontanéité, et il en tire que l'habitude est le terme moyen entre la volonté et la nature. Le mémoire se lit en une heure et se commente depuis bientôt deux siècles.

Il l'a republié en 1894 dans la Revue de métaphysique et de morale, cinquante-six ans après la soutenance. Les deux versions sont accessibles librement.

Rapport sur la philosophie en France au dix-neuvième siècle (1867)

Commandé pour l'Exposition universelle, ce rapport dresse le tableau de la philosophie française depuis la Révolution. Le rapport prend parti : Ravaisson y défend une filiation qui va de Maine de Biran à lui-même en passant par le spiritualisme, et il écarte le positivisme. Le texte a fixé pour longtemps le récit que la philosophie universitaire française faisait de sa propre histoire, et les historiens s'en servent aujourd'hui comme d'un document sur cette construction.

La Philosophie de Pascal (1887)

Un essai publié dans la Revue des Deux Mondes, où Ravaisson lit Pascal comme un penseur de l'ordre du cœur et de la grâce, et non comme un sceptique. On y voit sa manière : partir d'un texte, en dégager une intuition centrale et la rattacher à une métaphysique de la spontanéité.

Testament philosophique (1901)

Resté inachevé et publié après sa mort. Ravaisson y revient sur la nature, sur l'art et sur la finalité, en tirant vers une doctrine où la beauté et la grâce ont valeur de preuve métaphysique. Le texte est fragmentaire et il a joué un rôle dans la réception de son œuvre, parce qu'il livre des indications que le mémoire de 1838 laissait implicites.

Postérité et influence

Bergson, et la dette reconnue

Bergson a rédigé en 1904 une notice sur la vie et les travaux de Ravaisson, reprise plus tard dans La Pensée et le Mouvant. Le texte est un hommage et il dit l'essentiel de la filiation : la défiance envers les reconstructions mécanistes, la confiance faite à l'intuition d'un phénomène concret et l'idée que la nature se comprend par le dedans. Les commentateurs ont souvent relevé que De l'habitude contient en germe ce que l'Évolution créatrice développera, l'élan et la tendance tenant la place que Ravaisson donnait à la spontanéité.

La lignée spiritualiste

Ravaisson est le maillon central entre Maine de Biran et le vingtième siècle français. Jules Lachelier et Émile Boutroux, qui ont formé la génération suivante, procèdent de lui, et le spiritualisme qu'il a défendu a dominé l'enseignement français jusqu'à la Première Guerre mondiale. Son rôle au jury de l'agrégation en a fait un maître moins par ses livres que par les examens qu'il faisait passer.

Les lectures contemporaines

Les trente dernières années l'ont remis en circulation. Dominique Janicaud a montré l'unité de sa métaphysique et sa place dans la généalogie spiritualiste. Jeremy Dunham a soutenu que l'analyse de l'habitude sert chez lui à défendre une monadologie d'inspiration leibnizienne, lecture qui déplace son rattachement traditionnel. La traduction anglaise de De l'habitude par Clare Carlisle et Mark Sinclair, en 2008, a ouvert le texte au monde anglophone, où il intéresse les philosophies de l'action et de la cognition incarnée.

Une influence hors de la philosophie

La question de l'habitude est redevenue centrale dans les sciences de l'esprit, où l'automatisation des apprentissages et la notion de disposition occupent une place considérable. Les travaux sur les savoir-faire, sur la mémoire procédurale et sur l'action située retrouvent le problème que Ravaisson avait posé : comment ce qui a été voulu devient-il spontané sans cesser d'être nôtre ? Son texte est cité dans ces discussions, souvent par l'intermédiaire de Merleau-Ponty, qui lui doit une part de son analyse du corps habituel.

Controverses et débats

Une métaphysique, ou un poème ?

On qualifie souvent De l'habitude de poème métaphysique, et la qualification est ambiguë. Elle salue la densité et la beauté du texte, et elle signale son absence d'appareil démonstratif : Ravaisson analyse un phénomène et y lit une structure, sans établir ses prémisses ni réfuter ses adversaires.

Deux appréciations en découlent. L'une tient cette manière pour une méthode, celle d'une philosophie qui part du concret et refuse la construction déductive. L'autre y voit une faiblesse argumentative qui laisse les thèses les plus lourdes sans preuve, en particulier le passage de l'observation de l'habitude à une doctrine générale de la nature.

Le passage de l'habitude à la nature est-il légitime ?

C'est l'objection de fond. De ce que l'habitude transforme la volonté en spontanéité chez un être conscient, suit-il que la nature entière soit une spontanéité descendue au-dessous de la conscience ? L'inférence procède d'un cas particulier à l'ordre des choses. Ravaisson la présente comme une intuition et non comme une déduction, ce qui désarme l'objection sans y répondre. Ses lecteurs se partagent entre ceux qui acceptent ce régime d'argumentation et ceux qui le refusent.

Spiritualiste, ou leibnizien ?

La tradition le range dans le spiritualisme français, entre Maine de Biran et Bergson. Jeremy Dunham a soutenu que l'analyse de l'habitude sert chez Ravaisson à défendre une monadologie d'inspiration leibnizienne, ce qui le rapproche davantage d'une métaphysique des substances actives que d'une philosophie de l'intériorité. La lecture est discutée, et elle a l'intérêt de rendre compte de pages que le rattachement traditionnel laisse de côté.

Que vaut son Rapport de 1867 ?

Le Rapport sur la philosophie en France au dix-neuvième siècle a longtemps servi de source sur la période qu'il décrit. Les historiens le lisent aujourd'hui autrement : comme une construction qui institue une filiation, celle du spiritualisme, en marginalisant le positivisme et l'éclectisme dont Ravaisson était issu. Le document reste précieux, à condition de le traiter comme une pièce dans une stratégie intellectuelle et non comme un état des lieux.

Une influence sans lecteurs ?

Ravaisson a publié peu, et son autorité a surtout circulé par le jury de l'agrégation et par l'administration universitaire. Cela pose un problème de méthode aux historiens de la philosophie : comment mesurer une influence qui s'est exercée par des examens, des rapports et des conversations plutôt que par des livres ? La question se pose pour toute la philosophie française du dix-neuvième siècle, où l'institution compte autant que les œuvres.

Pour aller plus loin

Par où commencer

De l'habitude se lit en une heure et il faut commencer par là, en acceptant d'y revenir : la première lecture donne le plan, la seconde les enchaînements. Prenez ensuite la notice que Bergson lui a consacrée, qui en est le meilleur commentaire et qui situe l'auteur dans son siècle. Le Testament philosophique vient après, pour voir où ces thèses conduisaient leur auteur.

Les textes

De l'habitude est accessible librement sur Wikisource, dans l'édition originale de 1838 et dans la republication de 1894 par la Revue de métaphysique et de morale, les deux relues et corrigées. C'est sur ce texte que cette fiche s'appuie. Une édition commentée a paru chez Vrin dans la collection Bibliothèque des textes philosophiques, et la traduction anglaise de Clare Carlisle et Mark Sinclair, Of Habit, chez Continuum en 2008, est accompagnée d'un commentaire critique utile.

Pour aller plus loin

Henri Bergson, « La vie et l'œuvre de Ravaisson », notice de 1904 reprise dans La Pensée et le Mouvant, Presses universitaires de France.

Dominique Janicaud, Une généalogie du spiritualisme français. Aux sources du bergsonisme : Ravaisson et la métaphysique, pour la situation historique et la cohérence de la doctrine.

Jeremy Dunham, « From Habit to Monads: Félix Ravaisson's Theory of Substance », pour la lecture leibnizienne qui déplace le rattachement traditionnel.

Mark Sinclair, Being Inclined: Félix Ravaisson's Philosophy of Habit, Oxford University Press, la monographie récente de référence en anglais.

Si vous préparez un examen

Deux choses à retenir absolument. La double loi de l'habitude : la répétition affaiblit la réceptivité et fortifie la spontanéité, et c'est de cette dissymétrie que tout part. Et la formule de la conclusion, l'habitude comme terme moyen entre la volonté et la nature, qui autorise à lire la nature comme une spontanéité endormie. Signalez que cette inférence du particulier au tout est présentée comme une intuition, car c'est là que l'examinateur attend une réserve.

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