Étienne Bonnot de Condillac

30 septembre 1714 - 3 août 1780 🇫🇷 française 13 min de lecture

Abbé et philosophe des Lumières, Condillac reproche à Locke d'avoir admis deux sources de nos idées là où une seule suffit. Sa statue de marbre, à qui l'on ouvre les sens un à un, montre que juger, se souvenir et vouloir ne sont que de la sensation transformée.

Biographie

Étienne Bonnot de Condillac naît à Grenoble le 30 septembre 1714, troisième fils d'un vicomte de robe. Sa vue est si faible dans l'enfance qu'il n'apprend à lire que tardivement, détail que ses biographes rapprochent volontiers de l'attention qu'il portera toute sa vie à la formation des idées à partir des sens.

La famille le destine à l'Église. Il étudie au séminaire de Saint-Sulpice puis à la Sorbonne, et reçoit la prêtrise en 1740. Il ne dira pratiquement jamais la messe. Le titre d'abbé de Mureau, obtenu plus tard, lui procure un revenu qui le dispense de carrière.

Il s'installe à Paris, où son frère aîné, l'abbé de Mably, est déjà introduit. Il y fréquente le milieu qui prépare l'Encyclopédie : Diderot et Rousseau deviennent ses familiers, et les trois hommes dînent ensemble chaque semaine pendant plusieurs années. Rousseau, dans ses Confessions, raconte avoir porté lui-même le manuscrit du premier livre de Condillac à un libraire.

Ce premier livre, l'Essai sur l'origine des connaissances humaines, paraît en 1746 et le fait connaître. Le Traité des systèmes suit en 1749, le Traité des sensations en 1754.

En 1758, la cour de Parme le demande comme précepteur de l'infant Ferdinand de Bourbon, petit-fils de Louis XV, alors âgé de sept ans. Condillac passe neuf ans en Italie. Il en rapporte un Cours d'étude en treize volumes, écrit pour son élève, où il traite de la grammaire, de l'art d'écrire, de l'art de raisonner et de l'histoire. L'expérience le marque : il tient qu'on n'enseigne rien qu'en refaisant devant l'enfant le chemin par lequel une connaissance a été trouvée.

De retour en France, il est élu à l'Académie française en 1768 et n'y paraît qu'une fois. Il se retire dans sa terre de Flux, près de Beaugency, où il vit à l'écart, écrivant encore un livre d'économie politique en 1776 et une Logique en 1780, commandée par le gouvernement polonais pour ses écoles.

Il y meurt le 3 août 1780, d'une fièvre, à soixante-cinq ans. Un dernier ouvrage, La Langue des calculs, reste inachevé sur sa table et ne paraîtra qu'en 1798.

Pensée principale

Condillac part d'un désaccord avec Locke, qu'il admire par ailleurs sans réserve.

Locke avait établi que toutes nos idées viennent de l'expérience, et il distinguait deux sources : la sensation, qui nous donne le monde, et la réflexion, par laquelle l'esprit observe ses propres opérations. Condillac juge cette seconde source de trop. Si l'esprit peut observer ses opérations, c'est qu'il en a déjà ; d'où les tient-il ? Locke suppose donc ce qu'il devrait expliquer.

Sa thèse est qu'il n'y a qu'une source, et que toutes les opérations de l'esprit sont de la sensation transformée. Juger, comparer, se souvenir, désirer, vouloir : rien de tout cela ne s'ajoute à la sensation, tout cela en dérive.

La statue

Pour le montrer, Condillac construit dans le Traité des sensations l'une des expériences de pensée les plus célèbres du siècle.

Imaginons une statue de marbre, organisée intérieurement comme un homme, mais fermée à tout : aucune idée, aucun sens en exercice. Nous allons lui ouvrir les sens un à un, en commençant par celui qui paraît le plus pauvre, l'odorat.

Approchons une rose. La statue n'est pas une statue qui sent une rose : elle est odeur de rose, car elle n'a rien d'autre. Retirons la rose : il reste quelque chose, et ce reste est la mémoire. Approchons un œillet : la statue éprouve deux états, et les éprouver ensemble, c'est comparer. Comparer, c'est juger. Si l'une des deux odeurs est plus agréable, la statue préfère, et préférer en l'absence de l'objet, c'est désirer. De proche en proche, sans rien introduire qui ne soit déjà là, Condillac fait naître l'attention, l'imagination, la passion et la volonté de la seule odeur.

Le toucher et le monde extérieur

Restait la difficulté la plus grave. Une statue qui n'aurait que l'odorat, l'ouïe, le goût et la vue prendrait toutes ses sensations pour des manières d'être d'elle-même. Rien ne lui apprendrait qu'il existe quelque chose hors d'elle.

C'est le toucher qui le lui apprend, et plus précisément l'expérience de la résistance. Quand la main de la statue se porte sur son propre corps, elle rencontre une résistance qui lui répond ; quand elle se porte ailleurs, elle rencontre une résistance qui ne lui répond pas. Ce partage, et lui seul, fonde la distinction du moi et des choses.

Condillac en tire une conséquence qui a frappé ses contemporains : le toucher instruit les autres sens. Nous croyons voir des distances et des reliefs ; nous les avons appris par la main, et l'œil ne fait que lire ce que le toucher a écrit.

Les signes et la méthode

Le troisième pilier est le langage. Pour Condillac, l'esprit ne tient ses idées que par les signes qui les fixent, et une pensée sans mots reste incapable de revenir sur elle-même.

Il reconstruit l'origine du langage à partir du geste. Deux enfants perdus dans un désert, écrit-il, se font d'abord entendre par les cris et les mouvements que la douleur arrache ; ces mouvements deviennent volontaires, puis conventionnels, et cette langue d'action précède la parole, qui en prend la suite.

De là sa formule la plus ramassée, qui vaut programme : une science n'est rien d'autre qu'une langue bien faite. Les erreurs de la métaphysique viennent de mots mal formés ou mal liés, non de la faiblesse de notre entendement, et la méthode consiste à défaire une langue confuse pour la refaire dans l'ordre où les idées se sont formées. Voir l'article empirisme.

Œuvres majeures

Essai sur l'origine des connaissances humaines (1746)

Le livre qui l'a fait connaître, écrit à trente et un ans. Condillac y prolonge Locke : toutes nos idées viennent de l'expérience, et l'esprit n'apporte rien d'autre que sa capacité d'être affecté. La seconde partie, consacrée au langage, est la plus originale : elle fait naître la parole du geste, rattache la grammaire à l'ordre dans lequel les idées se présentent, et soutient que les progrès de l'esprit humain suivent ceux de ses signes. Rousseau en a porté lui-même le manuscrit chez un libraire.

Traité des systèmes (1749)

Un livre de démolition. Condillac y distingue trois sortes de systèmes : ceux qui partent de principes abstraits, ceux qui partent de suppositions, et ceux qui partent de faits constatés. Seuls les derniers tiennent. Il examine à cette aune Spinoza, Malebranche et Leibniz, et conclut que l'esprit de système a plus nui à la philosophie que l'ignorance. L'ouvrage a fourni aux Lumières une partie de son argumentaire contre la métaphysique.

Traité des sensations (1754)

Son œuvre principale, et celle où il s'écarte de Locke. La statue de marbre à qui l'on ouvre les sens un à un sert à montrer que toutes les opérations de l'esprit sont de la sensation transformée. Le livre contient aussi l'analyse du toucher comme seul maître de l'extériorité, qui a pesé sur toute la psychologie du siècle suivant. Condillac y ajouta un Traité des animaux en 1755 pour répondre à ceux qui l'accusaient de faire de l'homme une machine.

Le Commerce et le gouvernement considérés relativement l'un à l'autre (1776)

Publié l'année de La Richesse des nations, cet ouvrage d'économie est resté longtemps ignoré. Condillac y soutient que la valeur d'une chose ne tient pas au travail qu'elle a coûté mais à l'utilité qu'on lui attribue, laquelle varie avec le besoin et la rareté. Il en déduit que l'échange enrichit les deux parties, puisque chacune donne ce qu'elle estime moins contre ce qu'elle estime davantage. La thèse sera redécouverte au XIXᵉ siècle.

La Logique (1780) et La Langue des calculs (1798)

La Logique, écrite à la demande du gouvernement polonais pour ses écoles, est le plus accessible de ses livres : l'analyse y est présentée comme la seule méthode, et l'algèbre comme la langue la mieux faite dont nous disposions. La Langue des calculs, laissée inachevée à sa mort, pousse cette idée jusqu'au bout en cherchant comment une langue ordinaire pourrait atteindre la même exactitude.

Postérité et influence

Condillac a occupé en France, pendant un demi-siècle, la place qu'une philosophie officielle finit toujours par occuper : on l'enseignait, on le résumait, et on a fini par le réduire à une formule.

Les idéologues

Son héritage direct passe par le groupe que Napoléon surnommera les idéologues. Destutt de Tracy et Cabanis reprennent le programme d'une analyse des idées fondée sur la physiologie, et en font la doctrine des écoles centrales de la Révolution. Le mot d'idéologie désigne alors, sans ironie, cette science des idées. L'étiquette deviendra une injure après 1803, quand l'Empereur se brouillera avec eux.

Les sciences

L'influence la plus inattendue est celle qu'il a exercée sur la chimie. Lavoisier, dans la préface de son Traité élémentaire de chimie de 1789, cite longuement Condillac et déclare suivre sa méthode : on ne réforme une science qu'en réformant sa langue. La nomenclature chimique moderne, qui nomme les corps d'après leur composition, doit beaucoup à cette idée.

L'économie

Le Commerce et le gouvernement est passé inaperçu de son temps. Les économistes de l'école autrichienne, au XXᵉ siècle, y ont reconnu une formulation précoce de la valeur subjective et de l'avantage mutuel de l'échange, et quelques-uns en ont fait un précurseur. Les historiens de la discipline invitent à la prudence : Condillac ne construit aucune théorie des prix, et sa position tient à son analyse des idées plus qu'à un calcul économique.

Les ruptures

C'est contre lui que la philosophie française du XIXᵉ siècle se construit. Maine de Biran lui adresse l'objection décisive : la statue ne sentira jamais qu'elle est quelqu'un, parce que la résistance n'est éprouvée que par un effort, et que cet effort est un fait primitif que la sensation ne produit pas. Le moi se connaît en agissant, non en recevant. Toute la tradition spiritualiste française, de Biran à Bergson, part de ce refus. Voir le courant spiritualisme.

À l'étranger, Condillac a été lu comme le représentant le plus net du sensualisme, et c'est sous cette figure simplifiée qu'il entre dans les histoires de la philosophie allemandes, où il sert surtout de repoussoir.

Controverses et débats

Matérialiste malgré lui ?

L'accusation l'a poursuivi de son vivant. Si tout dans l'esprit vient de la sensation, et si la sensation vient du corps, qu'est-ce qui distingue encore l'âme de la matière ?

Condillac s'en est défendu avec constance. Il a ajouté au Traité des sensations un Traité des animaux où il soutient que les bêtes sentent et comparent, mais que l'homme seul dispose de signes institués, et qu'il tient de Dieu une âme d'une autre nature. Ses lecteurs se partagent encore : les uns voient dans ces pages une précaution sincère, les autres une prudence d'ecclésiastique, en relevant que sa démonstration n'a besoin d'aucune âme pour fonctionner.

La statue suppose-t-elle ce qu'elle doit produire ?

L'objection est plus technique et plus sérieuse. La statue n'est pas un pur réceptacle : Condillac la donne d'emblée pour organisée intérieurement comme un homme. Or une statue ainsi disposée possède déjà tout ce qu'il faut pour que la sensation se transforme. Ce qu'il prétend engendrer serait alors présupposé dans l'énoncé même de l'expérience.

Ses défenseurs répondent que l'organisation en question n'est pas une faculté mais une simple disposition physique, et que l'intérêt du dispositif est de montrer le moins qu'il faille accorder. Le débat touche un point qui n'a pas vieilli : jusqu'où peut-on expliquer une capacité sans la présupposer dans les conditions de l'explication ?

Le plagiat de Diderot

En 1749, Diderot publie la Lettre sur les aveugles ; en 1754, Condillac publie le Traité des sensations. Les deux textes traitent de la même question, celle de savoir ce qu'un sens isolé peut apprendre. Chacun des deux hommes a laissé entendre que l'autre lui devait son idée, et leur amitié n'y a pas survécu. Les spécialistes tiennent aujourd'hui la querelle pour indécidable, les deux auteurs travaillant depuis des années sur un problème que Molyneux avait posé bien avant eux.

Pour aller plus loin

Lire Condillac

Traité des sensations, Fayard, collection Corpus des œuvres de philosophie en langue française. C'est par là qu'il faut commencer : la statue rend l'argument sensible dès les premières pages.

Essai sur l'origine des connaissances humaines, Galilée, édition de Charles Porset. Pour la partie sur le langage, qui est la plus neuve.

La Logique, Vrin. Le plus court et le plus clair, écrit pour des écoliers.

Études

Bonnot de Condillac, Étienne, Œuvres philosophiques, édition de Georges Le Roy, PUF, 3 volumes. L'édition de référence, avec son appareil critique.

Charrak, André, Empirisme et métaphysique. L'Essai sur l'origine des connaissances humaines de Condillac, Vrin, 2003.

Dominicy, Marc, La naissance de la grammaire moderne. Langage, logique et philosophie à Port-Royal, Mardaga, pour replacer la théorie des signes dans son siècle.

Autour

Maine de Biran, Mémoire sur la décomposition de la pensée, Vrin, où se formule l'objection qui a mis fin au règne du sensualisme en France.

Diderot, Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, GF-Flammarion.

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