Théorie de l'agir communicationnel

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Titre original : Theorie des kommunikativen Handelns

Publication : 1981

Type : Traite

Analyse

Présentation

Théorie de l'agir communicationnel (Theorie des kommunikativen Handelns) est l'ouvrage majeur de Jürgen Habermas, publié en 1981 en deux volumes chez Suhrkamp. L'ouvrage constitue la somme systématique de la pensée habermassienne à mi-parcours, et l'une des grandes synthèses de la philosophie sociale et morale du dernier tiers du vingtième siècle. Il propose une refondation de la théorie critique héritée de l'École de Francfort à partir d'une théorie de la rationalité communicationnelle.

L'ambition est double. Sur le plan théorique, il s'agit d'articuler une conception non instrumentale de la raison, ancrée dans les structures de l'entente langagière, capable d'échapper au diagnostic pessimiste de la Dialectique de la raison d'Adorno et Horkheimer. Sur le plan critique, il s'agit d'articuler cette rationalité communicationnelle à un diagnostic des pathologies modernes, notamment la « colonisation du monde vécu » par les systèmes économique et administratif.

Contexte historique

Habermas publie l'ouvrage à cinquante-deux ans, au sommet de sa carrière philosophique. Il est alors, depuis 1971, codirecteur de l'Institut Max Planck de Starnberg, poste qu'il quittera en 1983 pour retourner enseigner à Francfort. Il a déjà publié plusieurs œuvres majeures : L'Espace public (1962), Connaissance et intérêt (1968), La Technique et la science comme idéologie (1968), Raison et légitimité (1973), Après Marx (1976).

Le contexte philosophique est celui d'une intense reconfiguration de la pensée critique en Allemagne. La théorie critique de l'École de Francfort était sortie du grand ébranlement des années 1960-1970, marquée à la fois par le succès de Marcuse comme référence des mouvements étudiants et par le pessimisme radical de la seconde génération francfortoise. Habermas cherche à sortir de l'aporie diagnostiquée par ses maîtres : comment la théorie critique peut-elle critiquer la raison instrumentale sans s'auto-invalider comme raison ?

L'arrière-plan intellectuel est également marqué par l'assimilation par Habermas d'un vaste corpus de la philosophie et des sciences sociales du vingtième siècle : la théorie sociale de Max Weber et de Talcott Parsons, la philosophie du langage de Ludwig Wittgenstein et de John Austin, le pragmatisme de George Herbert Mead, la théorie du développement moral de Lawrence Kohlberg, la théorie de l'action de Peter Strawson et John Searle. L'ouvrage se caractérise par cette confluence rare de traditions le plus souvent séparées : philosophie analytique du langage, sociologie classique, théorie critique néomarxienne, philosophie continentale.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage est composé de deux volumes.

Le premier volume, Rationalité de l'agir et rationalisation sociale, expose les fondements théoriques. Habermas y distingue plusieurs formes d'action (instrumentale, stratégique, communicationnelle) et défend l'idée d'une rationalité communicationnelle irréductible à la rationalité instrumentale. Il consacre une longue étude à Max Weber, dont il reprend et transforme la théorie de la rationalisation. Il examine ensuite la théorie critique de Horkheimer et Adorno, dont il souligne les impasses.

Le deuxième volume, Pour une critique de la raison fonctionnaliste, développe une théorie de la société articulant deux niveaux : le monde vécu (Lebenswelt), coordonné par l'action communicationnelle, et les systèmes (économique, administratif), coordonnés par le pouvoir et l'argent comme médias non linguistiques. Habermas y propose une lecture du développement moderne comme une colonisation croissante du monde vécu par les impératifs des systèmes, colonisation qui produit les pathologies caractéristiques de la modernité tardive (perte de sens, anomie, désorientation).

L'ouvrage se conclut sur l'esquisse d'une théorie critique renouvelée qui ne renonce pas à la rationalité moderne mais en distingue plusieurs dimensions dont l'articulation constitue l'enjeu politique et éthique fondamental.

Thèses centrales

La première thèse est celle de la rationalité communicationnelle. À côté et au-delà de la rationalité instrumentale (adéquation des moyens aux fins) et de la rationalité stratégique (calcul dans l'interaction avec autrui traité comme obstacle ou allié), il existe une rationalité proprement communicationnelle, ancrée dans les structures de l'entente langagière. Cette rationalité est celle qui commande la parole tendue vers un accord fondé sur des raisons échangées.

La deuxième thèse est celle de la « situation idéale de parole ». Toute prétention à la validité (prétention à la vérité, à la justesse, à la véracité) présuppose implicitement une situation où les interlocuteurs pourraient argumenter librement, sans contrainte extérieure ni intérieure, jusqu'à ce que l'accord soit atteint par la force du meilleur argument. Cette situation, contrefactuelle mais opérante, sert de standard normatif à l'évaluation des discours effectifs.

La troisième thèse porte sur les prétentions à la validité. Tout acte de parole porte au moins trois prétentions à la validité qui peuvent faire l'objet de contestation et d'argumentation : prétention à la vérité (le monde objectif), prétention à la justesse (le monde social des normes), prétention à la véracité (le monde subjectif de l'expression). Cette structure tripartite permet à Habermas d'articuler théorie de la connaissance, théorie morale et esthétique dans un cadre unifié.

La quatrième thèse concerne la colonisation du monde vécu. La modernité se caractérise, dans le diagnostic habermassien, par la constitution de sous-systèmes autonomisés (économie coordonnée par l'argent, administration coordonnée par le pouvoir bureaucratique) qui, après avoir été utiles à la libération des individus par rapport aux traditions, tendent à envahir le monde vécu et à y remplacer les coordinations communicationnelles par des impératifs fonctionnels. Cette colonisation produit les pathologies typiques de la modernité tardive : perte de liberté, perte de sens, effritement des solidarités.

Réception et postérité

L'ouvrage rencontre un accueil considérable. Il devient rapidement l'un des textes de référence de la théorie sociale et morale contemporaine et vaut à Habermas une reconnaissance internationale considérable. Il est traduit dans les principales langues européennes (en français par Jean-Marc Ferry et Jean-Louis Schlegel en 1987) et devient un pilier de l'enseignement de la philosophie et de la sociologie théorique.

L'ouvrage a nourri des travaux dans de multiples directions. En philosophie morale, l'éthique de la discussion développée à partir de ses principes est prolongée par Karl-Otto Apel et par de nombreux disciples. En théorie politique, Habermas lui-même en tirera Droit et démocratie (1992), qui applique le cadre à la théorie du droit et de la démocratie constitutionnelle. En théorie sociale, l'articulation entre monde vécu et systèmes a influencé toute une génération de sociologues et de politologues.

Les critiques ont également été nombreuses. Michel Foucault et les auteurs poststructuralistes ont contesté ce qu'ils tenaient pour un rationalisme trop confiant. Charles Taylor et les communautariens ont mis en cause l'universalisme procédural. Bernard Williams, du côté analytique, a contesté la centralité accordée aux prétentions de validité linguistiques.

Le débat entre Habermas et Foucault, organisé dans les années 1980 mais interrompu par la mort de ce dernier en 1984, est resté l'un des moments emblématiques de la philosophie contemporaine, entre théorie critique du langage et généalogie des pouvoirs.

Controverses et interprétations

Les débats se sont concentrés sur plusieurs points. La notion de « situation idéale de parole », centrale dans le dispositif habermassien, a été jugée trop idéalisée par certains. Habermas lui-même reviendra sur son statut dans ses travaux ultérieurs, en insistant sur son caractère régulateur et contrefactuel plutôt que sur une hypothèse quasi-empirique.

La distinction rigoureuse entre agir communicationnel et agir stratégique a également été discutée. Certains lecteurs ont souligné qu'aucun échange linguistique effectif n'est purement communicationnel, tous mêlant à des degrés variés visée d'entente et calcul stratégique. Habermas répond que la distinction est analytique et normative, non descriptive, et qu'elle sert à identifier les conditions de possibilité d'une intercompréhension véritable.

Le diagnostic de la colonisation du monde vécu a nourri des débats politiques importants. Est-il exclusif d'une lecture positive de la modernisation, ou s'articule-t-il à elle ? La position de Habermas est nuancée : la modernité comporte des acquis irrécusables (autonomie individuelle, rationalisation cognitive, différenciation sphérique), mais elle produit également, sous la forme colonisatrice, des pathologies qui menacent ses propres promesses.

Enfin, le rapport entre Habermas et l'héritage de l'École de Francfort a été diversement apprécié. Certains y voient une trahison des intuitions les plus radicales d'Adorno et Marcuse ; d'autres, une refondation qui sauve la théorie critique de l'aporie dans laquelle l'avait enfermée le pessimisme radical de ses fondateurs.

Citations clés

« Le fondement de l'agir communicationnel réside dans le langage orienté vers l'entente » : formule qui condense la thèse centrale de l'ouvrage sur la spécificité de la communication comme mode d'action.

Sur la « situation idéale de parole », Habermas soutient qu'aucun discours effectif ne peut avoir prétention à la validité sans présupposer une situation où seule la force du meilleur argument pourrait prévaloir, situation qui n'est pas réelle mais opère comme condition contrefactuelle de tout débat rationnel.

Sur la colonisation du monde vécu, il écrit que les sous-systèmes économique et administratif, initialement instituts pour libérer les hommes des contraintes traditionnelles, tendent à devenir eux-mêmes des mécanismes autonomes qui envahissent et déforment les régions de la vie sociale coordonnées par le langage.

Sur le projet critique, Habermas maintient que la tâche de la théorie critique n'est pas de renoncer à la raison en tant que telle, comme le suggère le diagnostic radical de la Dialectique de la raison, mais de distinguer différentes dimensions de la rationalité pour restaurer, contre les colonisations fonctionnalistes, l'espace propre de l'entente communicationnelle.

Pour aller plus loin

L'ouvrage est disponible en français aux éditions Fayard en deux tomes, dans la traduction de Jean-Marc Ferry (tome I) et Jean-Louis Schlegel (tome II).

En complément, on lira L'Espace public (1962) qui expose la matrice historique de la pensée habermassienne sur la démocratie délibérative, et Droit et démocratie (1992) qui prolonge le cadre théorique en direction du droit et des institutions politiques.

Sur Habermas et sur la Théorie de l'agir communicationnel, on peut consulter les études d'Estelle Ferrarese, d'Isabelle Aubert et de Christian Bouchindhomme (en français), ainsi que celles de Thomas McCarthy (The Critical Theory of Jürgen Habermas) et Stephen K. White (The Recent Work of Jürgen Habermas) dans le monde anglophone.

Sources

Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Jürgen Habermas ».

Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Théorie de l'agir communicationnel » et « Jürgen Habermas ».

Thomas McCarthy, The Critical Theory of Jürgen Habermas, ouvrage de référence.

Isabelle Aubert, Habermas. Une théorie critique de la société, ouvrage de synthèse.