Traité sur la tolérance
Titre original : Traité sur la tolérance à l'occasion de la mort de Jean Calas
Publication : 1763
Type : Traite
Analyse
Le 10 mars 1762, à Toulouse, Jean Calas est rompu vif sur la place Saint-Georges. Ce négociant protestant de soixante-quatre ans est accusé d'avoir étranglé son fils Marc-Antoine pour l'empêcher de se convertir au catholicisme. Il a protesté de son innocence jusqu'au dernier instant, y compris sous la torture. Marc-Antoine s'était pendu.
Voltaire, installé à Ferney, apprend l'affaire quelques jours plus tard. Il s'en saisit, accueille la famille, écrit à toute l'Europe, finance la procédure en révision et publie en 1763 un livre qui porte le sous-titre exact de son objet : à l'occasion de la mort de Jean Calas. Le 9 mars 1765, le Conseil du roi casse le jugement et réhabilite le condamné.
Un cas d'abord, une thèse ensuite
Les premiers chapitres racontent. Voltaire expose les faits, démonte le raisonnement des juges, montre comment une rumeur de fanatisme a tenu lieu de preuve dans une ville où l'on célébrait encore chaque année le massacre des protestants de 1562. Le détail compte : un père de soixante-quatre ans, seul, n'aurait pu étrangler un homme jeune et vigoureux sans traces de lutte.
Ce choix de méthode fait la force du livre. La thèse ne tombe pas du ciel, elle sort d'une injustice que le lecteur a sous les yeux, et dont il connaît la fin. Le texte est court, divisé en vingt-cinq chapitres brefs, écrit pour être lu vite.
Vient ensuite l'argumentation proprement dite, qui change de registre à plusieurs reprises : histoire, droit, exégèse, ironie, prière.
Les arguments
Voltaire avance d'abord un argument historique, qu'il développe sur plusieurs chapitres. Les Romains, dont on fait volontiers des persécuteurs, admettaient tous les cultes de l'Empire, et les persécutions furent rares et politiques plutôt que religieuses. Le judaïsme antique lui-même, soutient-il, a connu des formes de tolérance. L'intolérance n'est donc pas la règle naturelle des sociétés : elle est une invention, et ce qui a été inventé peut être défait.
Il avance ensuite un argument d'utilité, qui parle aux gouvernements. Un État où plusieurs religions coexistent prospère, parce que la concurrence des cultes les oblige tous à la décence, tandis qu'un État qui en impose une seule se prive de ses sujets les plus industrieux. Voltaire cite l'Angleterre et la Hollande, et rappelle ce que la France a perdu avec la révocation de l'édit de Nantes.
Il avance enfin un argument tiré des textes mêmes dont se réclament les persécuteurs. Rien dans l'Évangile n'autorise à contraindre les consciences, et Voltaire relit les passages qui servaient à justifier la contrainte, dont la parabole où le maître demande qu'on force les gens à entrer.
Sur le droit, sa formule est nette : le droit de l'intolérance est absurde et barbare, c'est le droit des tigres, et il est bien plus horrible, car les tigres ne déchirent que pour manger.
Les deux derniers chapitres
Le chapitre sur la tolérance universelle élargit la question. Si nous devons nous supporter mutuellement, c'est que nous sommes tous pétris de faiblesse et d'erreur, et qu'il serait étrange que la dix-millième partie de l'humanité condamne tout le reste. Voltaire y imagine la Terre vue de loin, avec ses innombrables croyances, et le ridicule de qui s'arroge la vérité contre tous.
Puis vient la prière, qui n'est pas adressée aux hommes mais à Dieu, et qui fait du livre autre chose qu'un pamphlet. Voltaire y demande que les petites différences d'habits, de langues, d'usages et d'opinions ne soient pas des signaux de haine, et que ceux qui allument des cierges en plein midi supportent ceux qui se contentent de la lumière du soleil. C'est un texte déiste, où Dieu est celui de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps, et où la religion se réduit à ce que les hommes peuvent avoir en commun.
Ce que le livre ne dit pas
La tolérance de Voltaire n'est pas l'égalité des convictions. Il ne soutient pas que toutes les religions se valent, et il garde pour certaines, à commencer par celles qu'il juge superstitieuses, un mépris qu'il n'essaie pas de cacher. Son propos est juridique et politique : nul ne doit être poursuivi pour sa croyance, ce qui n'oblige à estimer aucune croyance.
Ses ennemis le lui ont reproché dans les deux sens. Les dévots y ont vu un athéisme masqué ; les lecteurs d'aujourd'hui lui reprochent parfois de n'accorder la tolérance qu'à ce qui ne le gêne pas, et plusieurs passages du reste de son œuvre, notamment sur les juifs, nourrissent ce reproche.
L'argument de Voltaire n'en reste pas moins séparable de ses préjugés, et c'est sous cette forme séparée qu'il a passé dans le droit : nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, dira la Déclaration de 1789.
Postérité
Le combat continue après le livre. Voltaire reprend l'affaire Sirven, du même type, puis celle du chevalier de La Barre, exécuté en 1766 pour impiété, qui lui ôte une part de son optimisme. L'édit de Versailles, en 1787, rend aux protestants un état civil, un quart de siècle après le supplice de Calas.
L'ouvrage est entré dans l'usage scolaire français, et il a connu un retour inattendu en janvier 2015 : après les attentats de Paris, il s'est retrouvé en tête des ventes de librairie, lu comme un texte d'actualité par un public qui ne l'avait pas ouvert depuis le lycée. Cette fortune soudaine a d'ailleurs relancé la discussion sur ce que Voltaire entendait exactement par tolérance, et sur ce que nous lui faisons dire.
Sources
Sources principales
Voltaire, Traité sur la tolérance à l'occasion de la mort de Jean Calas, 1763. Texte primaire, lu intégralement dans l'édition disponible sur Wikisource, en particulier les chapitres sur les Romains, le chapitre de la tolérance universelle et la prière à Dieu.
Voltaire, correspondance des années 1762 à 1765, pour l'engagement concret dans la procédure de révision et pour la part de stratégie qu'il y mettait.
Pomeau, René, La Religion de Voltaire, Nizet, 1956. Cet ouvrage a servi pour la nature du déisme voltairien et pour la place de la prière finale dans son dispositif.
Encyclopædia Universalis, article « Affaire Calas », consulté en novembre 2026, pour la chronologie judiciaire et la date de la réhabilitation.
Bibliographie et lectures recommandées
Bayle, Pierre, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ, contrains-les d'entrer, 1686, qui précède Voltaire de trois quarts de siècle et va plus loin que lui sur la conscience errante.
Locke, John, Lettre sur la tolérance, 1689, pour l'autre grande source de la doctrine moderne de la tolérance.
Wikipédia FR et EN, articles « Traité sur la tolérance » et « Affaire Calas », consultés en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- John Locke figure dans le dialogue
- Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet en hérite
- Pierre Bayle figure dans le dialogue