Julien Offray de La Mettrie
Médecin de formation, La Mettrie a porté le matérialisme à son point le plus net au XVIIIe siècle : l'homme est une machine vivante, et c'est au médecin, non au métaphysicien, de parler de l'âme.
Biographie
Un Malouin chez les cartésiens
Julien Offray de La Mettrie naît à Saint-Malo en 1709, dans une famille de commerçants. Le jour exact de sa naissance n'est pas établi et les sources anciennes en proposent plusieurs. Il fait ses humanités au collège de Coutances, sa rhétorique à Caen, sa logique au collège du Plessis à Paris, puis étudie la philosophie et les sciences naturelles au collège d'Harcourt, établissement alors acquis au cartésianisme. Ce passage compte : c'est contre Descartes, et avec ses instruments, qu'il pensera.
Le médecin
Il se tourne vers la médecine et obtient son doctorat, puis fait le voyage décisif de sa vie intellectuelle. À Leyde, vers 1733 et 1734, il suit l'enseignement de Hermann Boerhaave, le plus réputé des médecins européens de son temps. Il traduira plusieurs de ses ouvrages en français. Rentré à Paris en 1742, il devient médecin du régiment des Gardes françaises, suit les campagnes de la guerre de Succession d'Autriche et se spécialise dans les maladies vénériennes. Son premier livre original, le Traité du vertige, avait paru en 1737.
Le scandale et l'exil
En 1745 paraît à La Haye, chez Jean Neaulme, l'Histoire naturelle de l'âme, publiée sans nom d'auteur et présentée comme la traduction d'un prétendu auteur anglais. La fiction ne trompe personne longtemps. L'ouvrage est condamné et brûlé publiquement par le bourreau en 1746 ; La Mettrie perd son poste aux Gardes françaises et se réfugie en Hollande. C'est de ce refuge que sort, anonyme, son livre le plus célèbre, L'Homme machine, imprimé à Leyde chez Élie Luzac fils, avec la date de 1748 sur la page de titre, plusieurs sources datant la parution effective de la fin de 1747. Le scandale recommence et il doit quitter les Pays-Bas.
Berlin
Frédéric II l'accueille en 1748, l'autorise à exercer la médecine, le fait son lecteur et le fait entrer à l'Académie royale des sciences et belles-lettres de Berlin. Les trois dernières années sont les plus productives : le Discours sur le bonheur, aussi intitulé Anti-Sénèque, L'Homme-plante en 1748, le Système d'Épicure et les Réflexions philosophiques sur l'origine des animaux en 1750, L'Art de jouir en 1751.
Une mort transformée en argument
Il meurt le 11 novembre 1751, à quarante-et-un ans, peu après un repas donné chez le comte de Tyrconnel, ambassadeur de France en Prusse, dont il était le médecin. Les récits divergent. L'éloge prononcé par Frédéric II parle d'une fièvre chaude avec délire, la maladie ayant d'abord attaqué le cerveau. Une lettre privée du même roi évoque une indigestion due à un pâté de faisan, et la tradition a retenu l'image du philosophe du plaisir mort d'excès de table. Une autre version met en cause la saignée qu'il s'était lui-même prescrite. Ses adversaires n'ont pas manqué de présenter cette mort comme la conclusion logique de sa doctrine, ce qui en dit plus sur eux que sur lui.
Pensée principale
La thèse de La Mettrie tient en une phrase : il n'y a qu'une substance dans l'homme, et c'est la matière. Tout le reste en découle, y compris ce qui choque le plus ses contemporains.
L'âme est un effet de l'organisation
Contre Descartes, La Mettrie refuse l'existence d'une substance pensante distincte du corps. L'âme n'est pas une chose, c'est un nom donné à un ensemble de fonctions qui dépendent de l'état du cerveau et des nerfs. Il ne s'agit pas d'une spéculation : il argumente par l'observation clinique, en relevant comment la fièvre, le sommeil, l'alimentation, l'âge ou une lésion modifient la pensée. Le matérialisme qu'il défend est d'abord un matérialisme de médecin.
Une machine qui se meut d'elle-même
Il étend à l'homme l'animal-machine cartésien, mais en changeant la nature de la machine. Chez Descartes, le corps est un mécanisme d'horlogerie qui reçoit son mouvement de l'extérieur. Chez La Mettrie, la matière organisée possède par elle-même la vie, la sensibilité et la motricité : il invoque le cœur de grenouille qui continue de battre après avoir été séparé du corps. C'est pourquoi les commentateurs récents parlent plutôt d'un matérialisme vitaliste que d'un mécanisme strict, et ce point est devenu l'un des plus discutés de son interprétation.
La continuité du vivant
Il n'y a selon lui aucune rupture entre l'animal et l'homme, mais une différence de degré d'organisation. Il distingue une continuité faible, celle de la matière commune diversement agencée, et une continuité forte, celle des comportements et des facultés. La comparaison de l'homme et du singe lui sert d'argument récurrent. Les Réflexions philosophiques sur l'origine des animaux poussent cette idée jusqu'à l'hypothèse d'une hiérarchie continue des êtres, que l'on a parfois lue comme une ébauche de transformisme.
Qui a le droit de parler de l'âme
Un point de méthode traverse toute l'œuvre : seul le médecin est compétent sur ces questions, parce que seule l'observation du corps malade et sain donne accès à ce qui se passe dans l'esprit. Le métaphysicien, qui raisonne sans expérience, n'a rien à dire. Ce déplacement de l'autorité, de la philosophie vers la médecine, explique une part de l'hostilité que La Mettrie a rencontrée, y compris chez les philosophes.
Les conséquences morales
Le déterminisme est intégral : l'homme ne dispose pas de libre arbitre, et le vice comme la vertu perdent leur caractère absolu. Le remords devient un symptôme, et le criminel relève davantage du malade que du méchant, ce qui conduit La Mettrie à préférer le traitement à la punition et à assigner à la médecine une fonction sociale. Du côté du bien vivre, le Discours sur le bonheur fait du plaisir des sens la fin de l'existence, dans un eudémonisme sans transcendance. Il va jusqu'à soutenir que l'athéisme est la condition du bonheur, et ne ménage pas plus le dieu des déistes que celui des Églises. Ce sont ces conclusions, plus que la thèse physiologique, qui ont fait reculer Voltaire comme Diderot.
Œuvres majeures
Histoire naturelle de l'âme (La Haye, 1745)
Publiée sans nom d'auteur et présentée comme la traduction d'un auteur anglais imaginaire, c'est le premier ouvrage proprement philosophique de La Mettrie. Il y soutient que les facultés de l'âme dépendent des organes et que leur étude relève de l'histoire naturelle. Le livre est condamné et brûlé publiquement en 1746, ce qui coûte à son auteur sa charge militaire et le contraint à l'exil. Il a été repris, sous une forme remaniée, dans ses Œuvres philosophiques.
L'Homme machine (Leyde, Élie Luzac fils, date de titre 1748)
Une centaine de pages anonymes, écrites vite, qui constituent le texte matérialiste le plus net du siècle. La Mettrie y rassemble ses arguments cliniques et comparatifs pour conclure que l'homme est une machine vivante, et que l'hypothèse d'une âme immatérielle n'explique rien. Plusieurs sources datent la parution effective de la fin de 1747. L'éditeur Luzac, qui n'approuvait pas le livre, a publié ensuite une réfutation.
Discours sur le bonheur, ou Anti-Sénèque (1748)
La Mettrie y conteste la morale stoïcienne et son idée d'une vertu suffisante au bonheur. Le plaisir, y compris sensuel, est la fin de la vie, et la conscience morale n'est qu'une habitude acquise. L'ouvrage, remanié en 1750 puis en 1751, est celui qui a provoqué les réactions les plus vives, y compris chez les encyclopédistes. C'est à son propos que se pose la question, toujours discutée, de savoir si La Mettrie est un hédoniste ou un amoraliste.
Système d'Épicure (1750)
Une suite d'aphorismes qui reprennent l'atomisme antique et l'appliquent à la génération des vivants. La nature y produit par essais et par rebuts, et les espèces mal formées disparaissent. Le texte marque, selon l'Encyclopædia Universalis, un déplacement interne de sa pensée : la nature cesse d'y être une puissance ordonnatrice pour devenir un domaine livré au hasard, ce qui le rapproche de Lucrèce.
Œuvres philosophiques (1751)
Recueil paru l'année de sa mort, sous une adresse d'éditeur en partie fictive, qui rassemble l'essentiel de ses écrits philosophiques et leur donne la forme sous laquelle le XIXe siècle les lira. Son Discours préliminaire sert de préface d'ensemble et expose la méthode du matérialiste : partir des faits, se défier des systèmes et accepter les conséquences morales de ses propres thèses.
Postérité et influence
Un siècle d'oubli organisé
Le succès de La Mettrie fut à peu près nul de son vivant, et son nom servit surtout d'épouvantail. Ses contemporains les plus proches furent ses adversaires les plus durs : Voltaire le jugeait dissolu et bouffon, Diderot y voyait un auteur sans jugement, et le Discours sur le bonheur indigna jusqu'aux matérialistes du cercle d'Holbach, qui craignaient qu'il ne compromette leur cause. Rousseau, bouleversé par sa mort, évita ensuite de prononcer son nom. Le marquis de Sade fut à peu près seul à le tenir pour un esprit clairvoyant.
La réhabilitation par l'histoire du matérialisme
Il faut attendre l'Histoire du matérialisme de Friedrich Albert Lange, en 1866, pour que La Mettrie cesse d'être une simple curiosité scandaleuse et devienne un moment de l'histoire de la pensée. L'histoire de la philosophie l'a dès lors inscrit entre le mécanisme cartésien et le matérialisme de le baron d'Holbach, dont il anticipe plusieurs thèses.
Médecine, physiologie et sciences de l'esprit
Sa postérité la plus solide passe par la médecine philosophique. Cabanis et les idéologues, puis le positivisme, ont repris l'idée que les états mentaux relèvent de l'étude des organes. Au XXe siècle, la philosophie de l'esprit et les sciences cognitives l'ont relu, parfois avec un enthousiasme anachronique : on a voulu voir en lui un précurseur du behaviorisme ou de l'intelligence artificielle. Plusieurs spécialistes jugent cette lecture inexacte et lui préfèrent un crédit plus mesuré, celui du premier matérialisme systématique affirmant l'unité du vivant, avant Buffon et avant d'Holbach.
Ce qui reste disputé
Sa place dans les Lumières elle-même fait question. Rejeté par les encyclopédistes, parlant depuis la médecine plutôt que depuis la philosophie, publiant anonymement et à l'étranger, il occupe une position marginale dans un mouvement dont il pousse pourtant certaines prémisses jusqu'au bout. C'est peut-être ce décalage qui explique qu'il ait été si longtemps cité sans être lu.
Controverses et débats
Mécaniste ou vitaliste ?
C'est le débat principal. La lecture ancienne fait de L'Homme machine une simple application à l'homme du mécanisme de Descartes : le titre y invite. La recherche récente, notamment chez Ann Thomson et Kathleen Wellman, y voit au contraire un matérialisme vitaliste, où la matière organisée possède par elle-même vie et motricité, ce qui n'est pas du tout la position cartésienne. L'enjeu n'est pas terminologique : selon la lecture retenue, La Mettrie prolonge Descartes ou rompt avec lui.
Le précurseur imaginaire
La présentation de La Mettrie comme ancêtre de l'intelligence artificielle ou du behaviorisme est contestée par plusieurs spécialistes, qui y voient un anachronisme : la machine dont il parle est un organisme, non un automate calculant. Le débat porte donc sur ce qu'il est légitime de lui attribuer et sur ce que la philosophie contemporaine projette sur lui.
Hédoniste ou amoraliste ?
Le Discours sur le bonheur soutient que le plaisir est la fin de la vie et que le remords est un mal inutile. Faut-il y lire une morale du plaisir, c'est-à-dire une éthique, ou la suppression de toute morale ? La question a divisé ses contemporains, qui ont choisi la seconde réponse, et divise encore ses lecteurs.
Une dette et une évolution
La nature de ce qu'il doit à Boerhaave est elle-même discutée : iatromécanisme strict selon la tradition, physiologie plus nuancée que La Mettrie aurait durcie selon des travaux plus récents. L'Encyclopædia Universalis relève en outre une évolution interne, la nature cessant entre 1748 et 1750 d'être une puissance créatrice pour devenir un domaine soumis au hasard. Enfin l'attribution de L'Homme plus que machine, paru en 1748, reste contestée et ne doit pas être présentée comme sûre.
Pour aller plus loin
Le texte d'abord
L'Homme machine est court, une centaine de pages, et parfaitement lisible aujourd'hui. Commencez par là : vous y verrez un médecin argumenter, accumuler des observations, railler ses adversaires, et vous jugerez vous-même de la force de ses raisons. L'édition originale est numérisée et plusieurs éditions critiques existent en français. Le Discours sur le bonheur, plus bref encore, en donne le versant moral et explique pourquoi les philosophes de son camp s'en sont détournés.
Les éditions
Les Œuvres philosophiques de 1751 rassemblent l'essentiel et constituent le socle de toutes les lectures ultérieures. En anglais, l'édition critique d'Ann Thomson chez Cambridge University Press, qui réunit L'Homme machine et plusieurs autres textes, fait aujourd'hui référence pour l'appareil et l'introduction.
Pour situer
Pour mesurer ce que La Mettrie retient et ce qu'il rejette, lisez en regard le Traité de l'homme de Descartes et le Système de la nature du baron d'Holbach, qui reprend vingt ans plus tard un projet comparable avec d'autres moyens. Du côté antique, le De rerum natura de Lucrèce éclaire le Système d'Épicure.
Sur Philotopie
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