Thomas Reid
Philosophe écossais, Thomas Reid n'oppose pas au scepticisme une réfutation mais un renversement : si une théorie de la connaissance aboutit à nier ce que personne ne peut cesser de croire, c'est la théorie qu'il faut reprendre.
Biographie
Thomas Reid naît le 26 avril 1710 dans le presbytère de Strachan, un village du Kincardineshire, au sud d'Aberdeen. Son père y est ministre de l'Église d'Écosse, charge que la famille occupe de père en fils depuis plusieurs générations. Du côté maternel, il appartient à la famille Gregory, connue en Écosse pour ses mathématiciens et ses médecins : cette ascendance explique en partie l'attention que Reid portera toute sa vie aux sciences exactes, qu'il pratique en amateur sérieux plutôt qu'en lecteur de seconde main.
Formation et années de paroisse
Il entre vers treize ans au Marischal College d'Aberdeen, où l'enseignement de George Turnbull le familiarise avec la méthode expérimentale appliquée à l'esprit humain. Après sa licence il devient bibliothécaire du collège, poste modeste mais qui lui donne des années de lecture libre. En 1737 il est présenté à la cure de New Machar, à quelques lieues d'Aberdeen. La paroisse l'accueille mal, parce qu'il doit sa place au patronage d'un collège et non au choix des fidèles ; il y restera pourtant quatorze ans et la quittera dans de bons termes. Il épouse en 1740 sa cousine Elizabeth Reid. Le couple aura de nombreux enfants, dont la plupart mourront avant leur père.
Sa première publication, un Essai sur la quantité paru en 1748 dans les Philosophical Transactions de la Royal Society, n'est pas un texte de piété ni de métaphysique : c'est une objection technique aux tentatives de traiter les grandeurs morales comme des grandeurs mathématiques, dirigée notamment contre Francis Hutcheson.
Aberdeen et le Wise Club
En 1751 Reid devient regent au King's College d'Aberdeen, où il enseigne à peu près tout ce qu'un collège écossais enseignait alors : mathématiques, physique, logique et philosophie morale. En 1758 il fonde avec quelques collègues l'Aberdeen Philosophical Society, que ses membres appellent le Wise Club. On y discute par questions soumises à l'avance et c'est là que s'élaborent, séance après séance, les thèses de son premier livre.
Glasgow
L'année 1764 est double. Reid publie ses Recherches sur l'esprit humain d'après les principes du sens commun et il est appelé à Glasgow pour occuper la chaire de philosophie morale laissée vacante par Adam Smith. Il y enseignera plus de quinze ans, devant des auditoires nombreux, avant de confier ses cours à un suppléant vers 1780 pour se consacrer à la rédaction. De cette retraite active sortent ses deux grands ouvrages de maturité, les Essais sur les pouvoirs intellectuels de l'homme en 1785 et les Essais sur les pouvoirs actifs de l'homme en 1788.
Il meurt à Glasgow le 7 octobre 1796, à quatre-vingt-six ans, après avoir travaillé presque jusqu'au bout. Ses contemporains ont décrit un homme réservé, scrupuleux, peu porté à la polémique brillante qui faisait alors la réputation des philosophes : vous ne trouverez chez lui ni mondanité ni provocation, mais une obstination méthodique à reprendre les questions par leur commencement.
Pensée principale
La philosophie de Thomas Reid part d'un diagnostic simple : si une longue suite de penseurs rigoureux aboutit à des conclusions que personne ne peut tenir dans la vie, l'erreur n'est pas dans leur raisonnement mais dans une prémisse qu'ils partagent sans l'examiner.
Le « système idéal » et son point de départ
Cette prémisse, Reid l'appelle le « système idéal » ou la théorie des idées. Elle consiste à poser que l'esprit n'atteint jamais directement les choses, mais seulement des représentations internes - idées, images, impressions - dont il devrait ensuite prouver qu'elles ressemblent à quelque chose. Reid en reconstitue la généalogie : Descartes l'installe, Locke la systématise, Berkeley en tire la suppression du monde matériel et Hume celle du sujet lui-même, ne laissant qu'un flux d'impressions sans propriétaire.
Reid ne prétend pas avoir trouvé une faille logique dans ce parcours. Il soutient l'inverse : le parcours est valide, donc son point de départ est faux. Une théorie qui, correctement menée, vous oblige à douter de l'existence de votre propre corps n'a pas découvert un abîme, elle s'est trompée d'hypothèse de travail.
Les premiers principes
À la place, Reid propose une analyse de ce qu'il nomme les premiers principes du sens commun. Il ne s'agit pas d'opinions majoritaires ni de bon sens au sens familier : ce sont des propositions que nul argument ne peut établir parce que tout argument les suppose déjà. Que ce que vous percevez distinctement existe, que vos souvenirs portent sur un passé réel, que vous êtes aujourd'hui la même personne qu'hier, que les autres hommes ont une vie mentale, que vos facultés ne sont pas systématiquement trompeuses : aucune de ces thèses ne se démontre, chacune se trouve au fondement des démonstrations.
Le premier office de la raison, écrit Reid, n'est donc pas de prouver mais de juger de ce qui est évident. Et il relève que le sceptique ne doute pas de tout : il accorde sans discussion la validité de son propre raisonnement, qui n'a pourtant pas plus de garantie que la perception. Le doute, chez lui, est sélectif.
Sensation et perception
La pièce centrale de sa théorie de la connaissance est une distinction que la théorie des idées confondait. La sensation est un état qui n'a pas d'objet distinct de lui-même : une odeur n'est rien d'autre que le fait de sentir. La perception, elle, comporte toujours deux éléments inséparables, une conception de l'objet et une croyance immédiate et irrésistible en son existence présente. Cette croyance n'est pas conclue d'un raisonnement, elle accompagne la perception comme sa structure même.
Les sensations jouent alors le rôle de signes naturels : elles signifient des qualités sans leur ressembler, comme un mot signifie sans ressembler. Reid en tire une reprise de la distinction entre qualités premières et qualités secondes : les premières, étendue, figure, mouvement, solidité, vous sont connues directement et pour ce qu'elles sont ; les secondes, couleur, son, odeur, ne vous sont connues que par la relation à l'effet qu'elles produisent en vous.
Puissance active et liberté
Le second versant de son œuvre concerne l'action. Reid y conteste l'idée que la causalité se réduise à une succession régulière. Une cause au sens propre est pour lui un agent exerçant une puissance : les lois de la nature décrivent des enchaînements constants, elles ne nomment pas des causes. Et nous savons ce qu'est une puissance active parce que nous en exerçons une, dans la délibération et la décision. De là une défense de la liberté morale comme condition de l'imputation, contre les nécessitaristes de son temps.
La morale
En philosophie morale, Reid refuse de choisir entre la raison et le sentiment. Les jugements moraux sont pour lui des jugements, susceptibles de vérité et d'erreur, portés par une faculté qu'il appelle sens moral et qui à la fois discerne et approuve. Comme en théorie de la connaissance, il existe des premiers principes de la morale, qui ne se démontrent pas et sur lesquels toute discussion morale prend appui. Vous reconnaîtrez là une position intermédiaire, qui lui vaudra d'être lu aussi bien par les partisans d'une morale rationnelle que par les héritiers du sens moral écossais.
Œuvres majeures
Reid publie peu et tard. Trois livres suffisent à porter l'essentiel de sa pensée, auxquels s'ajoutent des textes brefs et un important matériau de cours resté longtemps inédit.
Essai sur la quantité (1748)
Paru dans les Philosophical Transactions de la Royal Society, ce premier texte n'annonce pas le philosophe du sens commun mais le mathématicien attentif. Reid y examine à quelles conditions une grandeur peut être dite mesurable et conteste les tentatives d'appliquer le calcul aux objets moraux, en visant les formules par lesquelles Francis Hutcheson prétendait évaluer la vertu. L'intérêt de ce court essai est de montrer que son refus des systèmes trop rapides vient d'une exigence de méthode scientifique et non d'une méfiance envers la science.
Recherches sur l'esprit humain d'après les principes du sens commun (1764)
Son livre le plus vif, et le seul qu'il écrive en pleine polémique. Reid y annonce avoir cru longtemps à la théorie des idées, jusqu'à ce que le Traité de la nature humaine de Hume lui en montre les conséquences. L'ouvrage procède sens par sens - odorat, goût, ouïe, toucher, vue - pour établir à chaque fois la distinction entre sensation et perception. La section sur la vision contient sa fameuse analyse de la figure visible, où il décrit la géométrie propre à ce que l'œil appréhende, indépendamment de la géométrie des corps. La traduction française de Théodore Jouffroy, au XIXe siècle, l'a fait connaître sous le titre Recherches sur l'entendement humain d'après les principes du sens commun.
Essais sur les pouvoirs intellectuels de l'homme (1785)
L'ouvrage de la maturité, beaucoup plus ample et plus historique. Reid y reprend l'ensemble des facultés de connaissance - perception, mémoire, conception, abstraction, jugement, raisonnement, goût - et y insère une longue histoire critique de la théorie des idées depuis l'Antiquité. C'est là qu'il expose de la manière la plus systématique sa liste des premiers principes, en distinguant ceux qui portent sur des vérités contingentes et ceux qui portent sur des vérités nécessaires. Vous y trouverez aussi sa critique de l'analyse lockéenne de l'identité personnelle par la mémoire.
Essais sur les pouvoirs actifs de l'homme (1788)
Le pendant pratique du précédent. Reid y traite des principes de l'action, de la puissance active, de la liberté morale et des fondements de la morale. Il y développe sa thèse selon laquelle la causalité véritable suppose un agent et où il défend contre les nécessitaristes la réalité du pouvoir de commencer une action. La dernière partie expose ses premiers principes de la morale et discute la question de l'obligation, en dialogue avec Hume et la tradition du sens moral.
Cours et correspondance
Reid a laissé une masse considérable de notes de cours et de manuscrits, portant notamment sur la logique, la rhétorique, l'économie politique et les sciences de la nature. Longtemps connus par l'édition que Sir William Hamilton donna de ses œuvres au milieu du XIXe siècle, ces textes font l'objet depuis les années 1990 d'une édition critique qui a sensiblement modifié l'image d'un Reid réduit à quelques thèses de manuel.
Postérité et influence
Peu de philosophes ont connu une fortune aussi contrastée : dominant dans l'enseignement pendant près d'un siècle, puis presque effacé, puis relu avec intérêt depuis une cinquantaine d'années.
L'école écossaise
Ses successeurs immédiats, Dugald Stewart au premier rang, font de ses thèses la base de l'enseignement philosophique écossais. Sir William Hamilton en donne au milieu du XIXe siècle une édition commentée qui restera longtemps la référence, au prix d'une interprétation assez personnelle. Cette tradition se transmet moins comme une recherche ouverte que comme une doctrine scolaire, ce qui contribuera à son discrédit.
En France
La France a lu Reid tôt et beaucoup. Pierre Paul Royer-Collard l'enseigne en Sorbonne au début du XIXe siècle pour faire barrage à l'héritage sensualiste de Condillac, et Théodore Jouffroy traduit ses œuvres. Cette « philosophie écossaise » fournit à l'éclectisme de Victor Cousin une partie de ses armes et pèse durablement sur la philosophie universitaire française, par le biais des programmes et des manuels. Vous retrouvez une parenté d'inspiration, sinon une filiation directe, dans l'attention de Maine de Biran à l'effort et au sentiment de l'activité propre.
Aux États-Unis
Le réalisme écossais du sens commun devient au XIXe siècle la philosophie quasi officielle des collèges américains, introduit notamment par John Witherspoon à Princeton et prolongé par James McCosh. Son influence dépasse la philosophie : elle marque la théologie, la rhétorique et une certaine manière de concevoir l'évidence en droit et en politique.
L'éclipse puis le retour
Kant avait rangé Reid, dans les Prolégomènes, parmi ceux qui n'avaient pas compris la question de Hume et répondaient à un problème de principe par un appel au sentiment commun. Le jugement a pesé lourd, et la montée de l'idéalisme a relégué Reid au rang de curiosité. Le XXe siècle l'a redécouvert par plusieurs voies : la défense du sens commun chez George Edward Moore, l'analyse de la perception de Roderick Chisholm, les débats sur le réalisme direct, enfin l'épistémologie des croyances « proprement basiques » développée par Alvin Plantinga et Nicholas Wolterstorff, qui revendiquent explicitement son héritage. Son nom revient aussi dans les discussions contemporaines sur le témoignage comme source de connaissance, dont il avait fait un principe premier plutôt qu'une inférence.
Controverses et débats
L'appel au sens commun est-il un argument ?
C'est l'objection la plus ancienne et la plus constante. Joseph Priestley lui consacre dès 1774 un examen hostile, et Kant y voit un refus de la question plutôt qu'une réponse : invoquer ce que tout le monde croit, ce serait trancher par le nombre un problème de droit. Les lecteurs favorables à Reid répondent qu'il ne fait pas appel à l'opinion commune mais analyse la structure de toute justification, et qu'une proposition présupposée par ses propres contestations n'est pas prouvée par la majorité, elle est simplement indémontrable. Le désaccord porte donc moins sur Reid que sur ce qu'on attend d'une théorie de la connaissance.
Un réalisme direct vraiment direct ?
Reid affirme que la perception atteint l'objet sans intermédiaire, mais il décrit aussi les sensations comme des signes naturels de qualités et accorde à la figure visible un statut propre. Certains commentateurs y lisent une inconséquence, un reste de représentationnalisme sous une déclaration de réalisme ; d'autres soutiennent que le signe naturel n'est pas un objet intermédiaire mais l'occasion de la perception, ce qui préserve la thèse. La discussion est technique et reste ouverte.
Le « système idéal » a-t-il existé ?
Plusieurs historiens contestent la cible elle-même. La théorie des idées que Reid attribue à Descartes, Locke et Hume serait pour partie une construction polémique, qui prête à chacun une thèse homogène là où les textes sont plus nuancés, notamment chez Locke sur le statut des idées. D'autres jugent au contraire que Reid a mis au jour une structure effectivement commune à ces auteurs, que leurs précautions ne suffisent pas à désamorcer.
La garantie théologique
Reid, ministre de l'Église d'Écosse, justifie parfois la fiabilité de nos facultés par la véracité de leur auteur. Cette référence est-elle le fondement de son édifice, ce qui le rendrait tributaire d'une théologie naturelle, ou une simple remarque de piété surajoutée à une argumentation qui tient sans elle ? La réponse change notablement l'usage qu'une épistémologie contemporaine peut faire de ses analyses.
Lumières ou contre-Lumières ?
On a longtemps présenté Reid en adversaire conservateur d'un siècle audacieux. Les travaux récents sur les Lumières écossaises invitent à nuancer : son goût pour la méthode expérimentale, sa pratique des sciences et son rôle dans les sociétés savantes d'Aberdeen en font un participant du mouvement plutôt qu'un objecteur extérieur.
Pour aller plus loin
Commencer par le texte
Si vous ne lisez qu'un livre, lisez les Recherches sur l'esprit humain d'après les principes du sens commun : c'est le plus court, le plus polémique et le plus facile à suivre, chaque chapitre partant d'un sens particulier pour remonter à la thèse générale. La traduction de Théodore Jouffroy est ancienne mais accessible en ligne, notamment sur Wikisource et dans les bibliothèques numériques patrimoniales.
Les Essais sur les pouvoirs intellectuels de l'homme conviennent à une lecture plus lente. Vous pouvez y entrer par le sixième essai, consacré au jugement, qui contient l'exposé des premiers principes, puis remonter vers les essais sur la perception.
Pour situer Reid
Il est difficile de le lire sans avoir en tête le livre premier du Traité de la nature humaine de Hume, auquel il répond presque phrase par phrase. Une lecture parallèle de l'Essai sur l'entendement humain de Locke, livre II, éclaire ce qu'il appelle le système idéal.
Travaux en français
La philosophie écossaise a fait l'objet d'un regain d'intérêt dans la recherche francophone, dans le cadre plus large des études sur les Lumières écossaises. Les revues disponibles sur Cairn.info et OpenEdition Journals publient régulièrement des articles sur Reid, sur la réception française de l'école écossaise et sur Royer-Collard et Jouffroy comme passeurs.
Travaux en anglais
L'édition critique en cours chez Edinburgh University Press rend accessibles les cours et manuscrits longtemps négligés. Les notices de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et de l'Internet Encyclopedia of Philosophy offrent un état de la question régulièrement mis à jour, avec des bibliographies abondantes.
Prolongements contemporains
Si la question de l'évidence vous intéresse, les débats actuels sur l'épistémologie du témoignage et sur les croyances basiques renvoient directement à ses analyses. Du côté de l'action, sa discussion de la puissance active trouve un écho dans les travaux contemporains sur la causalité par agent.