Berlin

Brandebourg, Allemagne 6 min de lecture

Sans tradition philosophique ancienne, Berlin devient après la fondation de son université en 1810 le centre de la philosophie allemande. De Hegel aux jeunes hégéliens, de Dilthey au Groupe de Berlin, puis de la rupture nazie au mouvement étudiant, son histoire lie étroitement la pensée aux décisions de l'État.

L'Académie et les Lumières berlinoises

Le premier foyer est l'Académie royale des sciences de Prusse, fondée en 1700 à l'instigation de Leibniz, qui en fut le premier président. Sous Frédéric II, elle devient une institution de langue française et attire des savants de toute l'Europe.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Berlin abrite une vie intellectuelle moins officielle et plus décisive. Moses Mendelssohn, Gotthold Ephraim Lessing et l'éditeur Friedrich Nicolai animent un milieu où se discutent la tolérance, l'émancipation des juifs et la portée de la raison. Une société de discussion, la Société du mercredi, y réunit fonctionnaires et hommes de lettres.

C'est dans une revue berlinoise, la Berlinische Monatsschrift, que paraît en 1784 la réponse de Kant à la question de savoir ce que sont les Lumières, quelques mois après celle de Mendelssohn à la même question. Kant n'a jamais quitté Königsberg, mais le débat auquel il participe est berlinois.

1810 : une université comme réponse à une défaite

La Prusse écrasée par Napoléon cherche à se refonder. L'université ouverte à Berlin en 1810 procède de ce projet politique, et son organisation doit beaucoup à Wilhelm von Humboldt, alors chargé de l'instruction publique.

Le principe qu'il défend a fait le tour du monde : l'enseignement supérieur ne transmet pas un savoir constitué, il associe étudiants et professeurs à une recherche en cours, dans des conditions de solitude et de liberté qui la protègent des demandes immédiates de l'État. La faculté de philosophie, jusque-là propédeutique, y devient centrale.

Fichte, qui avait prononcé à Berlin ses Discours à la nation allemande pendant l'occupation française, est le premier recteur élu de la nouvelle institution. Friedrich Schleiermacher, théologien et traducteur de Platon, participe à sa fondation et y enseigne ; c'est là qu'il élabore l'herméneutique générale qui fera sa postérité.

L'ère Hegel

Hegel est appelé à Berlin en 1818 et y enseigne jusqu'à sa mort en 1831. Ces treize années font de la ville le centre de la philosophie allemande. Ses cours sur l'esthétique, la philosophie de l'histoire, la religion et l'histoire de la philosophie, publiés après sa mort d'après des notes d'auditeurs, y attirent un public considérable.

L'épisode le plus souvent rapporté de cette période est un échec. Schopenhauer, nommé privat-docent, choisit de placer ses cours aux mêmes heures que ceux de Hegel, qu'il méprisait. Les étudiants ne vinrent pas et il abandonna l'enseignement. L'anecdote amuse, mais elle dit quelque chose de sérieux sur ce qu'était alors une institution philosophique dominante.

Les héritiers et la rupture

Après la mort de Hegel, ses disciples se divisent. Les jeunes hégéliens se réunissent à Berlin dans un cercle informel, le Club des docteurs, autour de Bruno Bauer. Ils tirent de la dialectique des conséquences critiques en matière de religion puis de politique.

Marx étudie à l'université de Berlin de 1836 à 1841 et fréquente ce milieu ; Engels, qui accomplit à Berlin son service militaire, suit des cours en auditeur libre au début des années 1840. Max Stirner appartient au même cercle.

Inquiet de l'influence de la gauche hégélienne, le pouvoir prussien appelle en 1841 Schelling à Berlin pour lui opposer sa philosophie positive. L'auditoire de ces cours est l'un des plus remarquables de l'histoire de la philosophie : on y trouve Kierkegaard, Engels, Mikhaïl Bakounine et l'historien Jacob Burckhardt. Kierkegaard, d'abord enthousiaste, s'en détourna rapidement.

De Dilthey aux positivistes

À la fin du siècle, Berlin reste un centre. Wilhelm Dilthey y occupe une chaire à partir de 1882 et y développe son projet de fondation des sciences de l'esprit. Georg Simmel y enseigne pendant près de trente ans sans jamais obtenir de chaire ordinaire, situation où l'antisémitisme universitaire eut sa part ; ses cours attiraient pourtant un public nombreux, venu de toute l'Europe.

Dans les années 1920, la ville abrite un second foyer, tourné vers les sciences exactes. Hans Reichenbach anime à partir de 1928 une société de philosophie empirique, souvent appelée le Groupe de Berlin, en dialogue étroit avec le Cercle de Vienne. Albert Einstein enseigne alors à Berlin et les discussions sur la relativité y nourrissent directement la réflexion épistémologique.

Walter Benjamin, né à Berlin en 1892, y consacrera plus tard les fragments d'Enfance berlinoise vers 1900, où la ville de son enfance est reconstruite comme un espace de signes.

1933 et l'effondrement

La rupture est brutale. Le 10 mai 1933, des livres sont brûlés sur la place située face à l'université, aujourd'hui Bebelplatz. Les universitaires juifs et les opposants sont chassés de leurs postes. Reichenbach part pour Istanbul puis pour les États-Unis, Benjamin pour Paris. En quelques mois, un siècle de vie philosophique berlinoise se disperse, et une part considérable de la philosophie allemande continuera d'exister ailleurs, principalement en langue anglaise.

Cet épisode n'est pas un simple accident extérieur. Il a nourri une réflexion durable sur les conditions institutionnelles de la pensée et sur la responsabilité des universitaires, question qui reparaîtra dans les débats d'après-guerre.

La ville divisée

Après 1945, l'université historique se retrouve dans le secteur soviétique et prend en 1949 le nom d'Universität zu Berlin puis celui de Humboldt. En réaction aux pressions exercées sur les étudiants, une université libre est fondée en 1948 dans le secteur occidental, avec le soutien des autorités américaines.

Cette Freie Universität devient vingt ans plus tard l'un des foyers du mouvement étudiant. La mort de l'étudiant Benno Ohnesorg, tué par un policier le 2 juin 1967 lors d'une manifestation, marque un tournant. Les textes de l'École de Francfort y circulent intensément et Marcuse, venu des États-Unis, y prend la parole cet été-là. Le mouvement pose, parfois violemment, la question du rapport entre théorie critique et action politique, question sur laquelle les maîtres francfortois eux-mêmes se divisèrent.

Berlin aujourd'hui

Depuis 1990, la ville réunifiée a reconstitué un dense réseau d'institutions philosophiques : les trois universités, l'Institut d'études avancées et plusieurs centres de recherche accueillent des travaux en théorie critique, en philosophie sociale et en philosophie des sciences. Berlin reste l'un des lieux où se discutent les héritages de Hegel et de Marx, dans un contexte devenu international.

Ce qui s'y est joué dépasse la liste des noms. Berlin est le lieu où s'est inventée l'université de recherche moderne, celui où la philosophie a été le plus explicitement associée à un projet d'État, et celui où l'on a mesuré ce qu'il en coûte lorsque cet État se retourne contre elle.

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