Le matérialisme

Aussi appelé : Physicalisme, Matérialisme philosophique

Metaphysique 9 min de lecture

Difficulté : 3/5

Le matérialisme soutient que rien n'existe hors de la matière et de ce qui en découle. Le mot recouvre des positions très différentes, de l'atomisme grec au physicalisme contemporain, en passant par le matérialisme historique qui porte sur les sociétés plutôt que sur l'esprit.

Trois sens à ne pas confondre

Un sens ontologique. Rien n'existe que la matière et ce qui en découle. C'est le sens philosophique principal, et c'est celui de cette fiche.

Un sens méthodologique. Pour expliquer un phénomène, y compris social ou mental, il faut chercher des causes matérielles plutôt que des intentions, des esprits ou des idées. On peut adopter cette règle d'enquête sans se prononcer sur ce qui existe en dernière analyse.

Un sens moral et courant. Est matérialiste celui qui donne trop d'importance aux biens et au confort. Cet usage, péjoratif, n'a aucun rapport logique avec les deux autres, et il a longtemps servi à les discréditer par contagion.

Une quatrième distinction est utile. Le matérialisme n'est pas exactement l'athéisme, même s'ils vont souvent ensemble. On peut nier l'existence de Dieu sans être matérialiste, et certains penseurs ont tenté, non sans difficulté, de combiner une ontologie matérialiste avec une forme de religion.

Les atomistes grecs

Le mot n'existe pas dans l'Antiquité, mais la thèse oui. Leucippe et Démocrite, au Ve siècle avant notre ère, soutiennent que tout est composé d'atomes et de vide. Les atomes sont insécables, en nombre infini, sans qualité autre que la figure, l'ordre et la position ; tout le reste, les couleurs, les saveurs, les douceurs, existe par convention.

Épicure reprend cette physique et lui donne une finalité pratique. Si l'âme est composée d'atomes, elle se dissout à la mort ; si elle se dissout, la mort n'est rien pour nous ; si la mort n'est rien, la principale source d'angoisse disparaît. La physique matérialiste est ici au service d'une thérapeutique.

Lucrèce transmet cet ensemble au monde latin dans un long poème, De la nature des choses. Sa redécouverte au XVe siècle jouera un rôle considérable dans la formation de la pensée moderne.

Il faut noter ce que cet atomisme ancien n'est pas. Il n'est pas déterministe au sens strict, puisque Épicure introduit un écart imprévisible dans la chute des atomes, le clinamen, pour sauver la possibilité d'agir. Il ne nie pas non plus l'existence des dieux, mais les relègue loin, indifférents aux affaires humaines.

Le mot et ses ennemis

Le terme apparaît dans les langues européennes à la fin du XVIIe siècle, et il apparaît dans la bouche de ceux qui combattent la chose. Des théologiens et des philosophes anglais l'emploient pour désigner une position qu'ils jugent ruineuse pour la morale et pour la religion.

Hobbes est l'une de leurs cibles. Il soutient que tout ce qui existe est corps, que les substances incorporelles sont une contradiction dans les termes, et que la pensée elle-même est un mouvement. Il maintient par ailleurs un discours sur Dieu, ce qui rend son cas discuté depuis son vivant.

Les Lumières françaises

Le XVIIIe siècle français donne au matérialisme sa première existence publique et assumée.

Julien Offray de La Mettrie publie en 1747 L'Homme-machine, où il étend à l'homme entier le modèle mécanique que Descartes réservait aux animaux. Son argument est d'abord médical : l'état du corps modifie la pensée, la fièvre change les idées, donc la pensée dépend de l'organisation.

Le baron d'Holbach publie en 1770 le Système de la nature, exposé systématique d'un univers où il n'existe que la matière et le mouvement, sans dessein ni providence. L'ouvrage paraît sous un nom d'emprunt, ce qui en dit long sur les risques encourus.

Diderot occupe une position plus subtile et plus intéressante. Dans Le Rêve de d'Alembert, il imagine une matière sensible, capable de s'organiser, de produire du vivant puis du pensant. Il échappe ainsi à l'objection la plus forte adressée aux mécanistes : comment de la matière inerte peut-elle sentir ? La réponse consiste à refuser que la matière soit inerte.

Le matérialisme allemand du XIXe siècle

Les progrès de la chimie et de la physiologie donnent au débat une tournure nouvelle. Dans les années 1850, une controverse publique oppose en Allemagne des savants qui affirment que la pensée est un produit du cerveau comme la bile est un produit du foie, et leurs adversaires qui y voient la ruine de toute vie morale. La formule a été retenue pour sa brutalité ; elle résume assez bien le ton de l'époque.

Ce matérialisme des sciences de la nature a été critiqué de deux côtés à la fois : par les spiritualistes, qui lui reprochaient de tout réduire, et par d'autres matérialistes, qui lui reprochaient d'être naïf.

Marx et le matérialisme historique

La critique la plus influente vient de Marx et Engels, et elle porte précisément sur ce point. Le défaut du matérialisme antérieur, écrit Marx dans ses notes sur Feuerbach, est d'être contemplatif : il considère le monde comme un objet à observer, alors qu'il est d'abord le produit d'une activité humaine.

Le matérialisme dont il se réclame est donc historique. Il soutient que la manière dont les hommes produisent leur existence, leurs outils, leur organisation du travail, leurs rapports de propriété, commande pour l'essentiel leurs institutions, leur droit et leurs représentations. Les idées ne tombent pas du ciel, elles ont des conditions.

Deux précisions sont nécessaires, car elles sont souvent perdues.

La première est que cette thèse porte sur l'histoire et la société, non directement sur la nature de l'esprit. On peut la discuter en historien sans prendre parti sur le problème du corps et de l'âme.

La seconde est que l'expression matérialisme dialectique n'est pas de Marx. Elle est forgée après lui et elle a servi, dans le marxisme d'État du XXe siècle, à constituer une doctrine officielle englobant la nature entière. Une grande partie du travail des philosophes marxistes occidentaux a consisté à séparer les deux.

La portée du matérialisme historique reste débattue. Faut-il y voir une causalité stricte des conditions économiques, ou une détermination souple, laissant aux idées une efficacité propre ? Les textes eux-mêmes autorisent les deux lectures, et le débat n'est pas clos.

Le matérialisme analytique

Au XXe siècle, la question s'est déplacée vers la philosophie de l'esprit, et le mot de physicalisme a souvent remplacé celui de matérialisme, pour une raison précise : la physique contemporaine ne parle plus guère de matière au sens du XVIIIe siècle, mais de champs, d'énergie et de particules. Affirmer que tout est matériel demande d'abord de dire ce que le mot recouvre.

Plusieurs positions se sont succédé. La théorie de l'identité soutient que les états mentaux sont des états du cerveau, de la même manière que l'éclair est une décharge électrique. Le fonctionnalisme objecte qu'un même état mental pourrait être réalisé par des supports différents, et propose de le définir par son rôle plutôt que par sa composition. Le matérialisme éliminativiste va plus loin et suggère que le vocabulaire des croyances et des désirs est une théorie populaire erronée, que les neurosciences finiront par remplacer.

Face à ces positions, l'objection la plus travaillée porte sur l'expérience vécue. Même si l'on décrit intégralement les processus cérébraux associés à la vue du rouge, semble-t-il rester quelque chose : l'effet que cela fait de voir du rouge. Les matérialistes répondent que cette impression de reste provient de la différence entre deux manières de connaître un même fait, non de l'existence de deux réalités. La discussion se poursuit.

Les matérialismes récents

Depuis une trentaine d'années, un ensemble de travaux se réclame d'un matérialisme renouvelé, souvent au pluriel. Ils partagent une méfiance envers l'idée d'une matière passive, attendant d'être mise en forme par l'esprit humain, et insistent sur l'activité propre des choses, des corps, des matériaux et des milieux.

Ces recherches touchent l'anthropologie, l'écologie politique et l'histoire des techniques plus que la métaphysique classique. Elles ont en commun avec Diderot le refus d'une matière inerte, et elles s'éloignent du matérialisme réductionniste dont elles ne partagent pas le programme.

Objections classiques

Trois objections reviennent depuis l'Antiquité.

L'objection de la conscience. Comment de la matière peut-elle éprouver ? Les réponses matérialistes vont du refus de la question, jugée mal posée, à l'hypothèse d'une sensibilité présente à tous les niveaux d'organisation.

L'objection de la normativité. Si tout est causé, que deviennent la responsabilité, le devoir et la valeur ? La réponse la plus courante consiste à montrer que la responsabilité ne suppose pas une exception aux lois naturelles, mais certaines capacités de délibération.

L'objection de la réflexivité. Si toutes nos pensées sont des effets de causes physiques, la pensée matérialiste l'est aussi, et l'on peut se demander ce qui garantit sa vérité. L'argument est ancien et il a été repris sous des formes diverses ; les matérialistes lui opposent que la fiabilité d'un processus cognitif ne dépend pas de sa nature mais de son fonctionnement.

Ce qu'il faut retenir

Le matérialisme n'est pas une doctrine mais une famille. Un atomiste grec, un médecin des Lumières, un historien de l'économie et un philosophe de l'esprit n'affirment pas la même chose, et certains d'entre eux se seraient reproché mutuellement de mal comprendre le mot. Ce qu'ils partagent est plutôt une contrainte : chercher les causes dans ce monde, sans faire appel à un ordre séparé. C'est une exigence de méthode autant qu'une thèse sur l'être, et elle explique que le matérialisme ait plus souvent progressé par des enquêtes que par des démonstrations.

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