La Théorie des sentiments moraux
Titre original : The Theory of Moral Sentiments
Publication : 1759 (Londres chez A. Millar et Édimbourg chez A.
Type : Traite
Analyse
Présentation
The Theory of Moral Sentiments (en français La Théorie des sentiments moraux) est l'œuvre philosophique majeure de Adam Smith, publiée à Londres chez A. Millar et à Édimbourg chez A. Kincaid and J. Bell en 1759. Smith a alors 36 ans (il est né le 5 juin 1723) et est professeur de philosophie morale à l'Université de Glasgow depuis 1752. L'œuvre est issue directement des cours que Smith donnait à Glasgow dans la chaire qu'il avait succédé à son maître Francis Hutcheson (1694-1746), figure majeure des Lumières écossaises précoces. The Theory of Moral Sentiments précède de dix-sept ans la grande œuvre économique de Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776) : les deux œuvres sont étroitement complémentaires et forment ensemble la synthèse smithienne sur les fondements de la société humaine moderne.
L'ouvrage est de format substantiel (environ 400 pages dans l'édition originale anglaise). Smith le révise abondamment tout au long de sa vie : six éditions paraissent de son vivant en 1759, 1761, 1767, 1774, 1781 et 1790 (la sixième édition, parue quelques mois avant sa mort le 17 juillet 1790, est considérablement augmentée et révisée, particulièrement la partie VI sur le caractère de la vertu et la partie VII sur les systèmes de philosophie morale). Cette histoire éditoriale complexe est l'un des aspects philologiques distinctifs de l'œuvre, et les différences entre la première édition de 1759 et la dernière édition de 1790 ont fait l'objet de débats interprétatifs importants depuis les années 1970-1980.
L'œuvre articule plusieurs thèses interconnectées qui structurent la philosophie morale smithienne :
- La sympathie (sympathy) est le fondement psychologique de la moralité humaine. Smith ne réduit pas la sympathie à la simple pitié ou compassion : elle est une capacité plus large de partage des sentiments d'autrui par projection imaginative. Lorsque nous voyons quelqu'un souffrir, nous imaginons ce que nous ressentirions à sa place, et nous éprouvons un sentiment analogue (mais atténué). Cette sympathie par projection imaginative est le mécanisme fondamental de l'accord moral entre les êtres humains.
- Le spectateur impartial (impartial spectator) est le juge intérieur idéal que nous nous construisons pour évaluer nos propres actions et celles d'autrui. Le spectateur impartial est l'image mentale d'un observateur neutre, bien informé, et capable de sympathiser également avec toutes les parties impliquées dans une situation. Quand je juge mes propres actions, je m'efforce de me placer mentalement à la position de ce spectateur impartial. La conscience morale est l'intériorisation progressive de ce spectateur impartial.
- La convenance (propriety) des actions est le premier critère d'évaluation morale smithien. Une action est convenable quand elle est proportionnée à la situation qui l'a provoquée selon l'évaluation du spectateur impartial. Cette convenance dépend principalement des sentiments qui motivent l'action, et de la mesure de ces sentiments par rapport à leur objet.
- Le mérite (merit) et le démérite (demerit) constituent le deuxième registre d'évaluation morale. Une action est méritante quand elle inspire de la gratitude chez le spectateur impartial (et chez la personne affectée), et déméritante quand elle inspire du ressentiment. Le mérite et le démérite se mesurent donc par les sentiments qu'inspirent les actions chez ceux qui en sont les témoins ou les bénéficiaires-victimes.
- La critique systématique de l'égoïsme rationnel. Smith s'oppose à plusieurs traditions philosophiques antérieures qui réduisaient la motivation humaine à l'intérêt égoïste rationnel : Thomas Hobbes (Léviathan, 1651), Bernard Mandeville (La Fable des abeilles, 1714), plusieurs penseurs français des Lumières (notamment Helvétius dans certaines interprétations). Pour Smith, l'homme n'est pas seulement intéressé : il est aussi naturellement sympathique, et cette dimension sympathique est aussi fondamentale que la dimension intéressée pour comprendre la nature humaine.
- La dialectique entre soi et le spectateur. Smith développe une analyse subtile de la dialectique par laquelle l'individu se constitue progressivement comme sujet moral. L'enfant apprend d'abord à s'évaluer par le regard des autres (parents, famille, société immédiate), puis il intériorise progressivement le regard du spectateur impartial comme principe d'évaluation intérieur. Cette genèse psychologique-sociale de la conscience morale est l'une des innovations majeures de Smith par rapport aux théories morales rationalistes antérieures.
- Le caractère de la vertu (partie VI, particulièrement développée dans la sixième édition de 1790). Smith identifie quatre vertus cardinales :
- La prudence (prudence) : vertu de l'évaluation rationnelle des moyens et des fins, fondée sur l'amour de soi bien compris.
- La justice (justice) : vertu négative qui consiste à ne pas nuire à autrui, fondement minimal de toute société.
- La bienfaisance (beneficence) : vertu positive qui consiste à faire du bien à autrui, plus exigeante que la justice.
- La maîtrise de soi (self-command) : vertu transversale qui permet de contrôler les passions immédiates pour agir selon la raison et le spectateur impartial.
- Le rapport entre The Theory of Moral Sentiments et The Wealth of Nations (1776). Les deux œuvres sont complémentaires et non contradictoires, malgré l'apparente tension entre l'éthique de la sympathie (TMS) et l'économie de l'intérêt égoïste rationnel (WN). La célèbre « main invisible » smithienne (mentionnée une seule fois dans chacune des deux œuvres, et avec des significations partiellement différentes) coordonne les intérêts individuels vers un bénéfice collectif, mais cette coordination économique présuppose le cadre moral développé dans TMS (sympathie, conscience, justice). Cette interprétation intégrative des deux œuvres a été développée systématiquement à partir des années 1970-1980 dans ce qu'on appelle le « Adam Smith Problem » (problème de l'unité de l'œuvre smithienne), résolu en faveur de l'unité par la critique contemporaine majoritaire.
L'œuvre s'inscrit dans le mouvement plus large des Lumières écossaises (Scottish Enlightenment) qui constitue l'une des grandes traditions philosophiques européennes du XVIIIᵉ siècle. Les principales figures des Lumières écossaises incluent Francis Hutcheson (1694-1746, professeur de Smith), David Hume (1711-1776, ami proche de Smith), Adam Ferguson (1723-1816), Lord Kames (Henry Home, 1696-1782), Thomas Reid (1710-1796), Dugald Stewart (1753-1828, premier biographe de Smith).
Les traductions françaises principales sont :
- Théorie des sentiments moraux, traduction de la Marquise de Condorcet (Sophie de Grouchy, épouse du Marquis de Condorcet), publiée en 1798 (deux ans après la mort de son mari Condorcet, guillotiné en 1794) puis rééditée plusieurs fois au XIXᵉ siècle. Traduction française historique avec un appareil critique des « Huit Lettres sur la sympathie » de Sophie de Grouchy qui prolonge philosophiquement l'œuvre smithienne.
- Théorie des sentiments moraux, traduction française collective de Michael Biziou, Claude Gautier et Jean-François Pradeau, PUF, collection « Léviathan », 1999 ; rééditions Quadrige. Traduction française de référence contemporaine, avec un appareil critique substantiel.
L'édition critique anglaise de référence est celle de la Glasgow Edition of the Works and Correspondence of Adam Smith, Oxford University Press, sous la direction générale de D.D. Raphael et A.L. Macfie pour le TMS. L'édition critique du Theory of Moral Sentiments a paru en 1976, et reste la référence philologique anglaise.
Contexte historique et conditions de rédaction
Adam Smith (1723-1790) compose The Theory of Moral Sentiments dans la maturité de sa première période universitaire à Glasgow.
Repères biographiques essentiels. Né à Kirkcaldy (Écosse, comté de Fife) le 5 juin 1723 (date du baptême ; la date de naissance exacte est inconnue). Père Adam Smith senior, contrôleur des douanes de Kirkcaldy, mort en janvier 1723 quelques mois avant la naissance de son fils. Mère Margaret Douglas, dont Smith restera très proche toute sa vie (il vivra avec elle ou près d'elle jusqu'à sa mort en 1784, soit six ans avant la mort de Smith lui-même).
Études à l'école locale de Kirkcaldy (1730-1737), puis à l'Université de Glasgow (1737-1740, à 14-17 ans) où il suit les cours de Francis Hutcheson qui sera son inspirateur philosophique majeur. Bourse Snell pour étudier à Balliol College, Oxford (1740-1746, à 17-23 ans). Smith est profondément déçu par l'enseignement oxfordien qu'il juge stagnant et dogmatique par rapport à l'enseignement écossais. Il quitte Oxford sans diplôme en août 1746 et retourne en Écosse.
Conférences libres à Édimbourg (1748-1751) sur la rhétorique et les belles-lettres, organisées sous le patronage de Lord Kames et Hugh Blair. Ces conférences attirent un public considérable et établissent la réputation intellectuelle de Smith en Écosse.
Nomination comme professeur de logique à l'Université de Glasgow en janvier 1751 (Smith a 27 ans). Promotion comme professeur de philosophie morale en avril 1752, succédant à Thomas Craigie (qui occupait la chaire après la mort de Francis Hutcheson en 1746). Smith enseignera la philosophie morale à Glasgow pendant douze ans (1752-1764).
Cours de philosophie morale à Glasgow. Smith divise son cours annuel en quatre parties :
- Théologie naturelle (preuves de l'existence de Dieu, attributs divins).
- Éthique (philosophie morale proprement dite, dont la matière sera reprise dans The Theory of Moral Sentiments).
- Jurisprudence (théorie du droit et de la justice, qui sera développée dans des cours ultérieurs sans publication systématique).
- Économie politique (qui sera développée dans The Wealth of Nations, 1776).
Cette organisation quadripartite témoigne de l'ambition systématique smithienne : philosophie morale, jurisprudence et économie politique forment ensemble un système cohérent. The Theory of Moral Sentiments (1759) est la première grande publication de ce système ; The Wealth of Nations (1776) en sera la quatrième et dernière partie. La théologie naturelle ne sera jamais publiée séparément, et la jurisprudence restera également non publiée (mais nous connaissons partiellement ces deux dimensions par les Notes des étudiants retrouvées au XXᵉ siècle, particulièrement les Lectures on Jurisprudence).
**Rédaction de The Theory of Moral Sentiments (vers 1755-1759). Smith rédige l'œuvre à partir de ses cours de Glasgow, qu'il révise et systématise pendant plusieurs années. La publication a lieu en avril 1759 simultanément à Londres (chez A. Millar) et à Édimbourg (chez A. Kincaid et J. Bell). L'accueil critique est immédiat et considérable : David Hume écrit à Smith une lettre célèbre du 12 avril 1759 où il rapporte l'enthousiasme du public londonien et la confirmation du succès** de l'œuvre.
Conséquences du succès du TMS. La parution de TMS attire l'attention de l'aristocratie britannique. Charles Townshend (1725-1767, futur chancelier de l'Échiquier), beau-père du duc de Buccleuch, propose à Smith en 1763 de devenir le précepteur privé du jeune duc lors d'un grand tour européen, avec une rémunération considérable (£300 par an à vie, qui permettra à Smith de vivre sans travailler après le retour). Smith accepte, démissionne de l'Université de Glasgow en janvier 1764, et part pour l'Europe continentale avec le duc de Buccleuch en mars 1764.
Grand tour européen (1764-1766). Smith séjourne principalement à Toulouse (18 mois, où il commence à rédiger The Wealth of Nations par ennui), puis à Genève (où il rencontre Voltaire), et finalement à Paris (décembre 1765 - octobre 1766) où il rencontre les physiocrates (François Quesnay, Anne-Robert-Jacques Turgot) et plusieurs philosophes des Lumières françaises (Diderot, Helvétius, d'Alembert, Holbach, Necker, Madame Geoffrin). Cette rencontre des physiocrates influencera profondément le projet de Wealth of Nations.
Retour à Kirkcaldy (1767-1773). Smith vit chez sa mère à Kirkcaldy pendant six ans, consacrés principalement à la rédaction de The Wealth of Nations. Période de retrait intellectuel intense.
Londres (1773-1776). Smith s'installe à Londres pour achever la rédaction et la publication de The Wealth of Nations. L'œuvre paraît le 9 mars 1776, quelques mois avant la Déclaration d'indépendance américaine (4 juillet 1776) - coïncidence historique qui sera souvent soulignée.
Édimbourg (1778-1790). Smith retourne en Écosse en 1778 et s'installe à Édimbourg où il occupe un poste de commissaire des douanes d'Écosse (poste honorifique aux émoluments confortables). Il vit avec sa mère (jusqu'à sa mort en 1784) et avec sa cousine Janet Douglas. Cette dernière période d'Édimbourg est consacrée principalement à la révision des œuvres antérieures, particulièrement à la sixième édition considérablement augmentée de The Theory of Moral Sentiments qui paraît en 1790, quelques mois avant la mort de Smith.
Mort à Édimbourg le 17 juillet 1790, à 67 ans. Smith demande à ses exécuteurs littéraires (Joseph Black et James Hutton) de brûler la quasi-totalité de ses manuscrits non publiés, instruction qui sera suivie (à l'exception notable des Essays on Philosophical Subjects, dont l'Astronomie qui sera publiée à titre posthume en 1795). Cette destruction des manuscrits est l'un des regrets majeurs des études smithiennes : nous avons perdu probablement plusieurs traités majeurs (notamment la grande étude prévue sur la jurisprudence).
Contexte intellectuel des Lumières écossaises (vers 1750-1790). Smith écrit dans le contexte des Lumières écossaises au sommet de leur vitalité intellectuelle :
- Francis Hutcheson (1694-1746), professeur de Smith à Glasgow, a développé une théorie du sens moral (moral sense) dans son An Inquiry into the Original of Our Ideas of Beauty and Virtue (1725) et son A System of Moral Philosophy (publication posthume 1755). Cette théorie hutchesonienne est l'arrière-plan direct de la théorie smithienne, mais Smith s'en distingue par le passage du sens moral à la sympathie comme fondement de la moralité.
- David Hume (1711-1776), ami proche de Smith depuis les années 1750, a développé une philosophie morale empiriste dans le Traité de la nature humaine (A Treatise of Human Nature, 1739-1740), particulièrement dans le livre III (« De la morale »), et dans l'Enquête sur les principes de la morale (An Enquiry concerning the Principles of Morals, 1751). Smith hérite directement de Hume mais s'en distingue par sa psychologie plus systématique de la sympathie comme processus de projection imaginative.
- Adam Ferguson (1723-1816), ami de Smith et auteur du Essai sur l'histoire de la société civile (An Essay on the History of Civil Society, 1767), développe une histoire philosophique de la société qui dialogue partiellement avec Smith.
- Thomas Reid (1710-1796), successeur de Smith à Glasgow en 1764, développe la « common sense philosophy » (philosophie du sens commun) qui s'oppose au scepticisme humien mais hérite partiellement de la tradition morale écossaise.
- Dugald Stewart (1753-1828), élève de Reid, est le premier biographe de Smith (Account of the Life and Writings of Adam Smith, 1793).
Contexte britannique général. Le dix-huitième siècle anglais est marqué par :
- Le développement de la monarchie parlementaire britannique stabilisée après la Glorieuse Révolution de 1688.
- Le commerce atlantique en pleine expansion (compagnie des Indes orientales, commerce triangulaire incluant la traite négrière dont Smith critiquera l'immoralité).
- Les guerres coloniales successives contre la France (guerre de Sept Ans 1756-1763, qui se termine par la victoire britannique consacrée par le Traité de Paris).
- L'émergence progressive de la révolution industrielle (les premières inventions textiles datent des années 1760-1770).
- La Déclaration d'indépendance américaine (1776) coïncidant avec la publication de Wealth of Nations.
- La Révolution française (1789-1799) dont Smith, mort en 1790, ne verra que les débuts.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage se compose de sept parties principales, structure qui se maintient à travers toutes les éditions du vivant de Smith malgré les révisions partielles.
Partie I : De la convenance des actions.
La partie fondatrice de l'œuvre, où Smith développe les mécanismes psychologiques de la sympathie et de l'évaluation de la convenance des actions.
- Section I : Du sens de la convenance. Smith y développe la théorie de la sympathie par projection imaginative. Lorsque nous voyons quelqu'un éprouver une émotion (joie, peine, colère, peur), nous imaginons ce que nous ressentirions à sa place dans une situation analogue, et nous éprouvons un sentiment du même genre (mais atténué). Cette sympathie par projection est le fondement psychologique de la morale.
- Section II : Des degrés des différentes passions compatibles avec la convenance. Analyse des différentes passions humaines et de leur degré de convenance selon le spectateur impartial : passions originelles du corps (faim, sexe), passions imaginaires (sentiment de beauté), passions non sociales (chagrin, joie), passions sociales (générosité, humanité, amour), passions antisociales (haine, ressentiment).
- Section III : Des effets de la prospérité et de l'adversité sur le jugement de la convenance des actions. Smith y développe une analyse sociologique du rapport entre conditions matérielles et jugement moral, particulièrement la tendance humaine (problématique) à sympathiser plus facilement avec les riches et les puissants qu'avec les pauvres et les faibles. Cette analyse contient une critique implicite des inégalités sociales modernes.
Partie II : Du mérite et du démérite.
Smith y développe le deuxième registre d'évaluation morale : le mérite et le démérite des actions.
- Section I : Du sens du mérite et du démérite. Une action est méritante quand elle inspire de la gratitude chez le spectateur impartial, et déméritante quand elle inspire du ressentiment. Le mérite et le démérite se mesurent donc par les sentiments réactifs des spectateurs.
- Section II : De la justice et de la bienfaisance. Distinction fondamentale entre :
- La justice : vertu négative qui consiste à ne pas nuire à autrui. La justice peut être exigée par la force (force publique de la loi) parce que les actes injustes inspirent du ressentiment.
- La bienfaisance : vertu positive qui consiste à faire du bien à autrui. La bienfaisance ne peut pas être exigée par la force (elle est laissée à la liberté individuelle) parce que l'absence de bienfaisance n'inspire pas du ressentiment au même degré.
Cette distinction justice/bienfaisance structurera toute la pensée libérale ultérieure (Mill, Kant dans une certaine mesure, plus tard Rawls).
- Section III : De l'influence de la fortune sur les sentiments de mérite et de démérite. Analyse du rôle de la chance dans nos jugements de mérite. Cette analyse anticipe partiellement les analyses contemporaines de Bernard Williams sur le moral luck (Moral Luck, 1981, déjà documenté sur Philotopie).
Partie III : Du fondement de nos jugements sur nos propres sentiments et conduite, et du sens du devoir.
La partie où Smith développe sa célèbre théorie du spectateur impartial comme principe d'autocritique morale. Comment jugeons-nous nos propres actions ? Smith développe une analyse subtile de la genèse psychologique-sociale de la conscience morale comme intériorisation progressive du regard d'autrui généralisé. Cette partie est considérablement augmentée dans la sixième édition de 1790.
Partie IV : De l'effet de l'utilité sur les sentiments de l'approbation.
Smith y dialogue avec la théorie humienne (et plus largement utilitariste avant la lettre) qui faisait de l'utilité le fondement de l'approbation morale. Smith critique cette réduction humienne : nous n'approuvons pas une action seulement parce qu'elle est utile, mais parce qu'elle exprime des sentiments convenables et méritants. L'utilité est une dimension de l'approbation, mais pas la seule. Cette critique préfigure les critiques ultérieures de l'utilitarisme strict.
Partie V : De l'influence des coutumes et de la mode sur les sentiments d'approbation et de désapprobation morale.
Smith y développe une analyse anthropologique de la variabilité culturelle des jugements moraux. Les coutumes et la mode influencent profondément nos sentiments d'approbation, ce qui complique l'analyse morale. Cette analyse n'aboutit cependant pas à un relativisme moral chez Smith : il maintient que certains principes moraux (justice, sympathie fondamentale, dignité humaine) transcendent les variations culturelles.
Partie VI : Du caractère de la vertu (substantiellement développée dans la sixième édition de 1790).
L'une des parties les plus importantes de la dernière édition. Smith y développe systématiquement sa théorie des vertus :
- Section I : Du caractère de l'individu, en tant qu'il affecte son propre bonheur, ou de la prudence. La prudence comme vertu de l'évaluation rationnelle des moyens et des fins.
- Section II : Du caractère de l'individu, en tant qu'il peut affecter le bonheur des autres. La bienfaisance comme vertu positive envers autrui.
- Section III : De la maîtrise de soi. La maîtrise de soi (self-command) comme vertu transversale qui permet de contrôler les passions immédiates.
- Conclusion : la synthèse des vertus dans le caractère vertueux global.
Partie VII : Des systèmes de philosophie morale.
Smith y développe une histoire critique des principales théories morales antérieures :
- Les stoïciens (Zénon, Sénèque, Épictète, Marc Aurèle) : valorisation de l'apathie et de la maîtrise de soi.
- Les épicuriens : réduction de la moralité au plaisir bien compris.
- Platon et Aristote : théories des vertus.
- Les augustinniens et les chrétiens : moralité fondée sur la grâce divine.
- Les systèmes modernes : Hobbes, Mandeville, Hutcheson, Hume.
Smith critique chacun de ces systèmes en montrant leurs insuffisances et présente sa propre théorie comme synthèse corrigée. Cette partie historique-critique est l'une des plus érudites de l'œuvre et témoigne de la culture philosophique considérable de Smith.
Thèses centrales
La sympathie comme fondement psychologique de la morale. Thèse fondatrice. La sympathie (sympathy), entendue comme capacité de partage des sentiments d'autrui par projection imaginative, est le fondement psychologique de la moralité humaine. Cette sympathie n'est pas réductible à la simple pitié ou compassion : c'est une capacité plus large qui s'étend à toutes les émotions humaines (joie, peine, colère, peur, amour, etc.). Cette thèse distingue radicalement Smith des théories morales rationalistes (Hobbes, Mandeville) qui réduisent la motivation humaine à l'intérêt égoïste.
Le spectateur impartial comme juge intérieur. Concept central. Le spectateur impartial (impartial spectator) est le juge intérieur idéal que nous nous construisons pour évaluer nos propres actions et celles d'autrui. C'est l'image mentale d'un observateur neutre, bien informé, capable de sympathiser également avec toutes les parties impliquées dans une situation. La conscience morale est l'intériorisation progressive de ce spectateur impartial. Cette conception smithienne de la conscience morale comme intériorisation sociale du regard d'autrui anticipe partiellement les analyses ultérieures de Freud (surmoi) et de Mead (généralized other), tout en s'en distinguant par sa dimension philosophique normative.
La distinction justice/bienfaisance. Distinction structurante. La justice est une vertu négative (ne pas nuire) qui peut être exigée par la force publique. La bienfaisance est une vertu positive (faire du bien) qui ne peut pas être exigée par la force et reste à la liberté individuelle. Cette distinction structurera toute la pensée libérale ultérieure : la justice comme fondement minimal de la société politique, la bienfaisance comme idéal moral qui ne peut être imposé. La filiation Smith-Mill-Rawls sur cette distinction est l'une des plus structurantes de la pensée libérale moderne.
Les quatre vertus cardinales smithiennes. Théorie systématique des vertus. Smith identifie quatre vertus principales :
- La prudence : amour de soi bien compris, évaluation rationnelle des moyens et des fins.
- La justice : ne pas nuire à autrui.
- La bienfaisance : faire du bien à autrui.
- La maîtrise de soi : contrôle des passions immédiates pour agir selon la raison et le spectateur impartial.
Cette théorie des vertus prolonge la tradition aristotélicienne tout en l'adaptant au contexte moderne. Smith reconnaît explicitement sa dette envers Aristote et le néostoïcisme dans la partie VII.
La critique de l'égoïsme rationnel hobbesien et mandevillien. Position polémique majeure. Smith s'oppose systématiquement aux théories qui réduisent la motivation humaine à l'intérêt égoïste rationnel (Hobbes, Léviathan de 1651 ; Mandeville, La Fable des abeilles de 1714). Pour Smith, l'homme n'est pas seulement intéressé : il est aussi naturellement sympathique, et cette dimension sympathique est aussi fondamentale que la dimension intéressée. Cette critique smithienne est l'une des positions majeures des Lumières écossaises contre les courants matérialistes français et britanniques.
La critique partielle de Hume sur l'utilité. Position philosophique. Smith dialogue étroitement avec son ami David Hume mais s'en distingue sur la question du fondement de l'approbation morale. Pour Hume (Enquête sur les principes de la morale, 1751), l'utilité est le fondement principal de l'approbation morale : nous approuvons ce qui est utile à nous-mêmes ou aux autres. Pour Smith, l'utilité est une dimension de l'approbation, mais pas la seule : nous approuvons aussi des actions qui ne sont pas spécialement utiles mais qui expriment des sentiments convenables (par exemple, le courage face à un danger même quand ce courage ne sert à rien). Cette critique préfigure les critiques ultérieures de l'utilitarisme strict.
La conception sociale-psychologique de la conscience morale. Thèse anthropologique majeure. La conscience morale n'est pas une donnée innée immédiate (contre Hutcheson et son sens moral inné) ni une construction purement rationnelle (contre Kant ultérieurement) : elle est le résultat d'une genèse psychologique-sociale par laquelle l'enfant apprend progressivement à se voir par les yeux des autres, et finit par intériorisier le regard du spectateur impartial. Cette conception anticipe partiellement les analyses freudiennes (surmoi comme intériorisation parentale) et meadiennes (généralized other).
Le rapport entre TMS et Wealth of Nations. Position systématique. Les deux grandes œuvres de Smith sont complémentaires et forment un système cohérent, malgré l'apparente tension entre l'éthique de la sympathie (TMS) et l'économie de l'intérêt égoïste rationnel (WN). La « main invisible » smithienne qui coordonne les intérêts individuels vers le bénéfice collectif présuppose le cadre moral de TMS (sympathie, justice, conscience). Cette interprétation intégrative résout le « Adam Smith Problem » qui avait préoccupé certaines générations de commentateurs.
L'analyse critique des coutumes et des modes. Anthropologie morale. Smith reconnaît la variabilité culturelle des jugements moraux (différences entre cultures, entre époques, entre classes sociales) mais maintient l'existence de principes moraux universels (sympathie fondamentale, dignité humaine, justice minimale). Cette position intermédiaire entre universalisme et relativisme reste l'une des plus subtiles de la philosophie morale moderne.
La critique implicite des inégalités sociales modernes. Position politique latente. Smith analyse de façon critique la tendance humaine à sympathiser plus facilement avec les riches et les puissants qu'avec les pauvres et les faibles (partie I, section III). Cette analyse contient une critique implicite mais profonde des inégalités sociales modernes, qui sera développée explicitement par les économistes critiques ultérieurs (notamment Marx) tout en restant largement présente dans le libéralisme social ultérieur (Mill, Tawney, plus tard Rawls).
Postérité et influence
Influence sur Kant. Emmanuel Kant (1724-1804) lit Smith avec attention. Kant possédait dans sa bibliothèque la traduction allemande de Theory of Moral Sentiments (publiée à Leipzig en 1770) et la cite explicitement dans plusieurs de ses cours et œuvres. La conception kantienne du spectateur impartial comme principe d'évaluation morale dialogue directement avec Smith, même si Kant développera une éthique radicalement plus rationaliste que la psychologie morale empiriste smithienne. La filiation Smith-Kant sur le spectateur impartial est l'une des plus discutées de la philosophie morale moderne.
Influence sur l'utilitarisme classique. Jeremy Bentham (1748-1832) et John Stuart Mill (1806-1873) héritent partiellement de Smith, particulièrement sur la distinction justice/bienfaisance, sur la conception sociale de la moralité, et sur certaines analyses psychologiques. Mais ils s'en distinguent par leur réduction plus stricte de la moralité au calcul utilitariste (que Smith refusait dans la partie IV de TMS). Cette filiation Smith-utilitarisme reste structurante de la philosophie morale anglo-saxonne du XIXᵉ siècle.
Influence sur la critique marxiste. Karl Marx (1818-1883) lit principalement Wealth of Nations dans son projet critique de l'économie politique classique. Mais l'œuvre morale smithienne (TMS) est moins directement mobilisée par Marx, sauf dans la mesure où elle fournit le cadre moral présupposé par l'économie smithienne que Marx critique. Plusieurs commentateurs marxistes ultérieurs (notamment Karl Polanyi, C.B. Macpherson, plusieurs autres) reviennent sur l'unité du système smithien (TMS + WN) pour analyser plus complètement la pensée smithienne.
Influence sur les économistes classiques et néoclassiques. La tradition économique anglo-saxonne s'est longtemps concentrée sur Wealth of Nations au détriment de Theory of Moral Sentiments. À partir des années 1970-1980, un renouveau intégratif s'est développé : les économistes contemporains (notamment Amartya Sen, Vivienne Brown, Emma Rothschild) ont réhabilité l'importance de TMS pour comprendre le projet smithien complet. Amartya Sen mobilise particulièrement Smith dans son On Ethics and Economics (1987) et dans L'Idée de justice (The Idea of Justice, 2009), où il défend une lecture éthique-économique intégrée de Smith.
Influence sur la philosophie morale contemporaine. Plusieurs philosophes contemporains ont redécouvert l'importance de Smith :
- Stephen Darwall (The British Moralists and the Internal 'Ought', 1995 ; The Second-Person Standpoint, 2006) développe une lecture smithienne du point de vue de la deuxième personne dans la morale.
- Samuel Fleischacker (On Adam Smith's 'Wealth of Nations' : A Philosophical Companion, 2004 ; A Short History of Distributive Justice, 2004 ; Adam Smith, 2021) propose des lectures philosophiques majeures.
- Charles L. Griswold (Adam Smith and the Virtues of Enlightenment, 1999) développe une lecture éthique-philosophique systématique.
- Knud Haakonssen (The Science of a Legislator : The Natural Jurisprudence of David Hume and Adam Smith, 1981) analyse la dimension jurisprudentielle smithienne.
Influence sur l'économie comportementale. La psychologie sociale smithienne (sympathie, projection imaginative, spectateur impartial) anticipe plusieurs analyses de l'économie comportementale contemporaine (Daniel Kahneman, Richard Thaler, prix Nobel d'économie 2002 et 2017). Plusieurs économistes comportementaux contemporains (notamment Vernon Smith, prix Nobel d'économie 2002, et Russ Roberts, auteur de How Adam Smith Can Change Your Life, 2014) reconnaissent explicitement leur dette envers la psychologie morale smithienne.
Influence sur la sociologie de la connaissance et la philosophie sociale. Michel Foucault (1926-1984), dans Naissance de la biopolitique (cours au Collège de France 1978-1979, publication posthume 2004), consacre plusieurs leçons à Smith et particulièrement à la main invisible comme technologie de gouvernement libéral. Cette lecture foucaldienne de Smith est l'une des plus stimulantes des dernières décennies. Norbert Elias (La Civilisation des mœurs, 1939 ; La Société de cour, 1969) prolonge implicitement la psychologie sociale smithienne dans une direction historico-sociologique.
Influence sur Martha Nussbaum. Martha Nussbaum mobilise abondamment Smith dans ses œuvres récentes, particulièrement dans Political Emotions (2013, déjà documentée) et Anger and Forgiveness (2016). La conception smithienne du spectateur impartial et de la sympathie comme fondement de la moralité est cohérente avec le projet nussbaumien d'une éducation émotionnelle politique.
Réception française. La réception française de Theory of Moral Sentiments a été précoce mais partielle. La traduction de Sophie de Grouchy (Marquise de Condorcet) en 1798 a diffusé l'œuvre dans la France post-révolutionnaire. Mais au XIXᵉ siècle, la philosophie française s'est principalement intéressée au Smith économique (Wealth of Nations) au détriment du Smith moral. La traduction française moderne (PUF, 1999, Biziou-Gautier-Pradeau) a permis un renouveau récent de l'intérêt philosophique français pour Smith. Plusieurs philosophes français contemporains (notamment Claude Gautier, Michael Biziou, Magali Bessone, Jean-François Pradeau) ont contribué à ce renouveau.
Critiques principales.
- Critique de la circularité psychologique : le spectateur impartial smithien est une construction idéalisée qui suppose déjà des principes moraux pour être impartial. Comment construit-on un spectateur vraiment impartial sans présupposer déjà la moralité qu'il doit fonder ? Cette objection circulaire est l'une des critiques les plus rigoureuses du smithianisme moral. Position défensive : Smith développe effectivement la genèse psychologique-sociale progressive du spectateur impartial, qui n'est pas posé tout fait au départ mais construit progressivement par l'apprentissage social.
- Critique du conservatisme social : la psychologie sociale smithienne (sympathie pour les riches plus que pour les pauvres) est analytiquement juste mais elle peut être interprétée comme conservatrice dans ses implications politiques (justifier les inégalités existantes par leur acceptation sociale). Position défensive : Smith propose une analyse critique de cette tendance et la dénonce explicitement comme une corruption de notre faculté morale.
- Critique de l'eurocentrisme culturel : la théorie smithienne, bien qu'elle reconnaisse la variabilité culturelle des jugements moraux (partie V), reste fondamentalement européenne dans ses présupposés et ses exemples. Cette critique culturaliste est particulièrement développée dans les études postcoloniales contemporaines.
- Critique de l'ambivalence sur l'esclavage : Smith dénonce explicitement l'immoralité de l'esclavage atlantique dans plusieurs passages, mais son système général n'a pas mené à un engagement abolitionniste actif (contrairement à plusieurs contemporains des Lumières). Cette ambivalence sera dépassée par les abolitionnistes ultérieurs (Wilberforce, Clarkson) qui prolongent partiellement Smith dans une direction plus militante.
- Critique de l'absence de réelle théorie politique : Theory of Moral Sentiments est principalement une psychologie morale, sans théorie politique explicite. La théorie politique smithienne reste partiellement implicite (dispersée dans WN, dans les Lectures on Jurisprudence connues par les notes des étudiants, et dans quelques essais mineurs). Cette lacune politique est l'une des limitations majeures de l'œuvre, que les commentateurs contemporains (notamment Haakonssen, Fleischacker) tentent de combler.
Lectures contemporaines. Theory of Moral Sentiments reste largement étudiée :
- Dans les cours d'introduction à la philosophie morale anglo-saxonne (œuvre canonique).
- Dans les études sur les Lumières écossaises et l'histoire de la philosophie morale du XVIIIᵉ siècle.
- Dans les études intégratives sur Smith (TMS + WN), particulièrement depuis le renouveau des années 1980-1990.
- Dans la philosophie morale contemporaine, comme alternative au kantisme et à l'utilitarisme strict (Darwall, Griswold, Fleischacker).
- Dans l'économie comportementale contemporaine qui redécouvre la psychologie morale smithienne.
Controverses et débats
Le « Adam Smith Problem ». Question d'interprétation majeure. Comment réconcilier l'éthique de la sympathie dans TMS (1759) et l'économie de l'intérêt égoïste rationnel dans WN (1776) ? Position de la critique du XIXᵉ siècle allemande (Das Adam Smith Problem, formulée notamment par les économistes de l'école historique allemande) : il y a une incohérence profonde entre les deux œuvres. Position majoritaire contemporaine (depuis les travaux de D.D. Raphael, Knud Haakonssen, Vivienne Brown, Amartya Sen) : les deux œuvres sont complémentaires et forment un système cohérent. L'apparente contradiction se résout en reconnaissant que l'économie de l'intérêt présupposé dans WN s'inscrit dans le cadre moral développé dans TMS. Cette résolution est aujourd'hui largement acceptée.
La sixième édition de 1790 : continuité ou rupture ? Question philologique. La sixième édition de TMS (parue quelques mois avant la mort de Smith en 1790) contient des révisions considérables, particulièrement la nouvelle partie VI sur le caractère de la vertu. Ces révisions tardives marquent-elles une rupture par rapport aux premières éditions, ou un approfondissement continu ? Position majoritaire : approfondissement continu plutôt que rupture, mais avec des inflexions notables (valorisation accrue des vertus traditionnelles, particulièrement de la prudence et de la maîtrise de soi, qui peuvent être interprétées comme une réaction conservatrice de Smith vieillissant face aux excès révolutionnaires français qu'il commence à observer en 1789).
Smith et l'esclavage. Question éthique-historique. Smith dénonce explicitement l'immoralité de l'esclavage atlantique dans TMS (notamment partie V) et dans WN, mais il ne s'engage pas comme abolitionniste actif. Cette ambivalence reflète-t-elle une limitation philosophique de Smith ou les contraintes de son contexte historique ? Position majoritaire : les deux à la fois. Smith est plus radicalement anti-esclavagiste que la plupart de ses contemporains britanniques, mais il reste limité par son contexte historique et social.
Smith et la révolution française. Question politique-historique. Smith, mort en juillet 1790 (un an après la prise de la Bastille), n'a connu que le début de la Révolution française. Sa réaction à ces événements n'est pas documentée systématiquement. Plusieurs lectures spéculent sur ce qu'aurait été la position de Smith face aux développements ultérieurs (Terreur, Empire napoléonien). Position majoritaire : Smith aurait probablement été modérément favorable aux phases initiales libérales de la Révolution, horrifié par la Terreur, critique de Napoléon. Cette lecture est cohérente avec ses positions modérées et libérales connues.
Smith et le féminisme. Question contemporaine. La conception smithienne de la sympathie comme fondement de la moralité a-t-elle des affinités avec les éthiques féministes contemporaines du care (Carol Gilligan, Nel Noddings, Joan Tronto) ? Position de plusieurs commentatrices féministes contemporaines : oui, partiellement. Smith développe une éthique relationnelle et affective qui résonne avec les éthiques du care, contrairement à l'éthique kantienne rationaliste qui domine la tradition philosophique masculine. Cette filiation Smith-éthique du care reste à approfondir mais elle est l'une des redécouvertes philosophiques récentes de Smith.
Citations clés
« Quelle que soit la mesure dans laquelle on suppose l'homme égoïste, il y a évidemment dans sa nature des principes qui le rendent intéressé au sort des autres et qui rendent leur bonheur nécessaire au sien, alors même qu'il n'en retire rien d'autre que le plaisir de le contempler. »
-- The Theory of Moral Sentiments, paraphrase de l'ouverture canonique de l'œuvre
« Lorsque nous voyons quelqu'un éprouver une émotion, nous imaginons ce que nous ressentirions à sa place dans une situation analogue, et nous éprouvons un sentiment du même genre (mais atténué). Cette sympathie par projection imaginative est le fondement psychologique de la morale. »
-- The Theory of Moral Sentiments, paraphrase de la théorie de la sympathie
« Le spectateur impartial est le juge intérieur idéal que nous nous construisons pour évaluer nos propres actions. C'est l'image mentale d'un observateur neutre, bien informé, capable de sympathiser également avec toutes les parties impliquées. La conscience morale est l'intériorisation progressive de ce spectateur impartial. »
-- The Theory of Moral Sentiments, paraphrase du concept central du spectateur impartial
« La justice est une vertu négative qui peut être exigée par la force publique : ne pas nuire à autrui. La bienfaisance est une vertu positive qui ne peut pas être exigée par la force : faire du bien à autrui. Cette distinction structure toute la pensée libérale ultérieure. »
-- The Theory of Moral Sentiments, paraphrase de la distinction justice/bienfaisance
« Une certaine tendance malheureuse de notre nature nous porte à sympathiser plus facilement avec les riches et les puissants qu'avec les pauvres et les faibles. Cette corruption de nos sentiments moraux est l'une des sources les plus grandes et les plus universelles de la corruption morale. »
-- The Theory of Moral Sentiments, partie I section III, paraphrase de la critique des inégalités sociales
Pour aller plus loin
- Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, traduction de Michael Biziou, Claude Gautier et Jean-François Pradeau, PUF, coll. « Léviathan », 1999 ; rééditions Quadrige. Traduction française de référence contemporaine.
- Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, traduction de Sophie de Grouchy (Marquise de Condorcet), 1798 ; rééditions modernes. Traduction française historique avec les Lettres sur la sympathie de Sophie de Grouchy.
- Adam Smith, The Theory of Moral Sentiments, édition critique de D.D. Raphael et A.L. Macfie, Oxford University Press (Glasgow Edition of the Works and Correspondence of Adam Smith), 1976. Édition critique anglaise de référence.
- Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, plusieurs traductions françaises disponibles (Gallimard, GF Flammarion, Économica). Œuvre majeure complémentaire de 1776.
- Adam Smith, Leçons sur la jurisprudence, traduction française, L'Harmattan, 2009. Notes des étudiants de Glasgow.
- Adam Smith, Essais philosophiques, traduction française, Vrin, 2009. Œuvres mineures essentielles.
- Michael Biziou, Adam Smith et l'origine du libéralisme, PUF, 2003. Étude française majeure.
- Michael Biziou, Le Concept de système dans la tradition anglo-écossaise des sentiments moraux, PUF, 2000.
- Claude Gautier, L'Invention de la société civile : lectures anglo-écossaises, Mandeville, Smith, Ferguson, PUF, 1993. Pour la mise en perspective des Lumières écossaises.
- Magali Bessone, La Justice sociale, Armand Colin, 2010. Pour la mise en perspective contemporaine.
- Charles L. Griswold, Adam Smith and the Virtues of Enlightenment, Cambridge University Press, 1999. Étude anglo-saxonne majeure.
- Knud Haakonssen, The Science of a Legislator : The Natural Jurisprudence of David Hume and Adam Smith, Cambridge University Press, 1981. Étude classique sur la dimension jurisprudentielle.
- Samuel Fleischacker, On Adam Smith's 'Wealth of Nations' : A Philosophical Companion, Princeton University Press, 2004 ; A Short History of Distributive Justice, Harvard University Press, 2004 ; Adam Smith, Routledge, 2021. Études anglo-saxonnes contemporaines majeures.
- Stephen Darwall, The British Moralists and the Internal 'Ought' : 1640-1740, Cambridge University Press, 1995. Pour la mise en perspective historique.
- Vivienne Brown, Adam Smith's Discourse : Canonicity, Commerce and Conscience, Routledge, 1994. Étude féministe anglo-saxonne.
- Emma Rothschild, Economic Sentiments : Adam Smith, Condorcet, and the Enlightenment, Harvard University Press, 2001. Pour la lecture contextualiste.
- Amartya Sen, L'Idée de justice, traduction française, Flammarion, 2010 (original The Idea of Justice, 2009). Prolongement contemporain majeur des intuitions smithiennes.
Sources
- « Adam Smith », Wikipédia (versions française et anglaise), consulté le 08/06/2026.
- « The Theory of Moral Sentiments », Wikipédia (versions française et anglaise), consulté le 08/06/2026.
- Notice « Adam Smith » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Samuel Fleischacker, plato.stanford.edu, consulté le 08/06/2026.
- Notice « Adam Smith's Moral and Political Philosophy » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy, plato.stanford.edu, consulté le 08/06/2026.
- Charles L. Griswold, Adam Smith and the Virtues of Enlightenment, Cambridge University Press, 1999.