Tommaso Campanella

1568 - 21 mai 1639 napolitaine 15 min de lecture

Dominicain calabrais emprisonné vingt-sept ans, Campanella a écrit en captivité une utopie célèbre, la Cité du Soleil, et une philosophie de la nature où toute chose sent.

Biographie

Un enfant pauvre de Calabre

Tommaso Campanella naît en 1568 à Stilo, en Calabre, dans une famille de cordonniers. Il est baptisé Giovanni Domenico. L'instruction régulière lui est refusée faute d'argent, mais sa mémoire et sa facilité à argumenter frappent assez pour qu'on le remarque. À quinze ans il entre chez les dominicains, où il prend le nom de Tommaso en hommage à Thomas d'Aquin.

La rupture avec Aristote

La formation de l'ordre est aristotélicienne. Campanella s'en détache après avoir lu Bernardino Telesio, philosophe calabrais mort en 1588, qui proposait d'expliquer la nature par ses propres principes - le chaud, le froid et la matière - plutôt que par les catégories d'Aristote. En 1591, à Naples, il publie une Philosophia sensibus demonstrata qui prend la défense de Telesio. L'ouvrage lui vaut ses premiers ennuis : dénoncé, il est interrogé une première fois.

Suivent dix années de déplacements et de procès. Rome, Florence, Padoue, où il est de nouveau arrêté. On lui reproche ses thèses naturalistes, sa fréquentation de juifs et de suspects, son goût pour l'astrologie et les prophéties. Il est ramené en Calabre.

Vingt-sept ans de prison

En 1599, Campanella est au centre d'une conjuration contre la domination espagnole en Calabre, mêlant attente millénariste et projet politique : l'année 1600 devait, selon ses calculs astrologiques, ouvrir un renouvellement du monde. Le complot est éventé. Accusé de rébellion et d'hérésie, il échappe à la peine capitale en simulant la folie, qu'on éprouve par une torture prolongée qu'il endure sans se démentir.

Il passe vingt-sept ans en captivité, l'essentiel dans les forteresses de Naples. Ces années sont les plus productives de sa vie. Il y écrit, dans des conditions matérielles misérables, la Cité du Soleil, l'Apologie de Galilée, des traités de métaphysique, de théologie, de médecine, des poèmes. Les manuscrits sortent par des intermédiaires, parfois recopiés, parfois perdus, ce qui explique l'état difficile de sa tradition textuelle.

Rome, Paris, la fin

Transféré à Rome en 1626, il est libéré en 1629 et vit quelques années sous la surveillance bienveillante du Saint-Office, dont il cherche à se faire un allié. Une nouvelle agitation calabraise, impliquant un de ses disciples, le pousse à fuir en 1634. Il gagne la France, où Richelieu lui accorde protection et où le roi lui verse une pension.

Il meurt le 21 mai 1639 au couvent dominicain de la rue Saint-Honoré, à Paris. L'année précédente, il avait composé une pièce de vers pour la naissance du dauphin, le futur Louis XIV, dont il attendait l'avènement d'un âge nouveau.

Pensée principale

Tout sent

La thèse la plus déconcertante de Campanella est aussi la plus centrale : toute chose sent. Non seulement les animaux, mais les plantes, l'eau, la pierre, les astres. Ce qu'il appelle le sens n'est pas la conscience réfléchie, c'est une capacité élémentaire à percevoir ce qui favorise ou menace son propre être, et à s'y conformer. L'aimant qui se tourne vers le fer, l'eau qui redescend, la plante qui cherche la lumière manifestent cette sensibilité première.

L'argument est d'abord négatif. Si les choses n'avaient aucun sens d'elles-mêmes, il faudrait qu'un principe extérieur les dirige en permanence, ce qui suppose un intermédiaire dont on n'explique pas davantage le fonctionnement. Il est plus économique d'admettre que chaque être a reçu de quoi se conduire. Cette position, qu'on nomme pansensisme, fait de Campanella un des grands adversaires de la nature-machine que le siècle suivant imposera.

Connaître, c'est devenir

De là une théorie de la connaissance singulière. Connaître n'est pas recevoir une image : c'est subir une modification réelle de son être au contact de l'objet. Toute sensation est une passion, et toute connaissance une transformation partielle du connaissant en ce qu'il connaît. Campanella appelle cela une connaissance « par assimilation ».

Mais alors, comment distinguer le vrai du faux, puisque toute sensation nous informe autant de nous-mêmes que de la chose ? Campanella répond en distinguant deux savoirs. Le savoir des choses extérieures reste incertain, exposé à l'illusion. En revanche, la conscience que j'ai de ma propre existence et de mes propres passions est immédiate et indubitable : je ne peux me tromper sur le fait que je sens. Cette certitude du sentiment de soi, antérieure à toute preuve, est le point d'appui de sa philosophie. On a souvent rapproché ce geste de celui de Descartes, qui vivait à Paris dans les mêmes années : la ressemblance est frappante, la différence décisive, puisque Campanella fonde la certitude sur le sentir et non sur le penser.

Les trois primalités

Tout être, pour autant qu'il est, possède trois attributs que Campanella nomme primalités : la puissance, la sagesse et l'amour. Pouvoir être, se savoir être, vouloir être. Dieu les possède infiniment, les créatures les possèdent limitées par leur part de non-être : impuissance, ignorance et haine sont les trois manques correspondants.

Cette triade commande toute la métaphysique. Elle fournit une structure unique pour penser Dieu, l'âme et la moindre pierre, et elle permet à Campanella de lire l'ordre du monde comme une hiérarchie de participation plutôt que comme un mécanisme. Elle lui sert aussi d'analogie de la Trinité, ce qui était une manière d'inscrire sa philosophie naturelle dans l'orthodoxie.

Deux livres, un seul auteur

Dans l'Apologie de Galilée, Campanella défend une thèse qui n'est pas celle de Galilée mais qui lui fait place : Dieu a écrit deux livres, l'Écriture et la nature, et aucun des deux ne peut contredire l'autre. Il s'ensuit que l'interprétation des textes sacrés doit céder quand l'étude de la nature établit solidement un fait. Le théologien n'a pas à régenter l'astronome, non parce que la foi importerait peu, mais parce que les deux livres ont le même auteur.

Campanella n'était pas copernicien convaincu. Il défendait la liberté d'enquêter, ce qui, en 1616, suffisait à le rendre encombrant pour tout le monde.

La cité et le prophète

Sa politique est inséparable de cette philosophie. Si la nature est ordonnée et si l'homme peut la connaître, une cité réglée sur ce savoir est possible : ce sera la Cité du Soleil. Et puisque l'histoire a un sens, il doit exister un pouvoir capable de l'accomplir. Campanella a successivement vu ce rôle dans une Calabre libérée, dans la monarchie espagnole, dans la papauté, enfin dans la France de Richelieu. Ces changements d'allégeance lui ont valu l'accusation d'opportunisme ; ils s'expliquent aussi par une conviction constante, l'unité du genre humain sous un gouvernement à la fois spirituel et temporel.

Œuvres majeures

Philosophia sensibus demonstrata (1591)

Son premier livre, publié à Naples à vingt-trois ans. Il y défend Telesio contre un adversaire aristotélicien et pose le principe qui ne le quittera plus : la nature se connaît par les sens, non par les autorités. Le texte est combatif, encore scolaire par sa forme, et il contient déjà le refus des catégories aristotéliciennes comme instrument d'explication du monde physique.

La Cité du Soleil (rédigée en 1602)

Un dialogue entre un Génois et un chevalier hospitalier, qui rapporte l'organisation d'une cité découverte à Taprobane. Le pouvoir y appartient à un prêtre-philosophe nommé Soleil, assisté de trois ministres qui portent les noms des primalités : Puissance, Sagesse, Amour. Les biens, les femmes et les enfants sont communs, le travail est partagé, l'astrologie règle la procréation, les murs de la ville portent peints tous les savoirs. Rédigée en italien en prison, l'œuvre a d'abord circulé en manuscrit, puis a paru en latin en 1623 à Francfort.

Apologie de Galilée (rédigée en 1616, publiée en 1622)

Un mémoire de quelques dizaines de pages, écrit en prison à la demande d'un prélat, qui soutient qu'il est licite pour un chrétien d'étudier librement la nature. Campanella y mobilise les Pères de l'Église et la doctrine des deux livres. Le texte paraît à Francfort en 1622, dix ans avant le procès de Galilée, qu'il ne parviendra pas à empêcher.

Le Sens des choses et la magie

L'exposé le plus complet du pansensisme. Campanella y examine la sensibilité de l'air, de l'eau, du ciel, des plantes, puis en tire une théorie de la magie entendue comme art d'utiliser les sympathies naturelles. Écrit en italien dans les années 1590, l'ouvrage a été perdu dans sa version originale et il est surtout connu par la version latine imprimée à Francfort en 1620.

Metaphysica (1638)

La somme de sa pensée, publiée à Paris un an avant sa mort, en trois parties et en latin. Campanella y déploie la doctrine des primalités, sa théorie de la connaissance par assimilation et sa démonstration de l'existence de Dieu à partir du sentiment de soi. L'ouvrage est resté peu lu, en partie à cause de sa langue difficile, en partie parce qu'il paraissait au moment même où le cartésianisme changeait les termes du débat.

Postérité et influence

Une célébrité réduite à un seul livre

Campanella est entré dans l'histoire par la Cité du Soleil, et il y est resté enfermé. Dès le XVIIe siècle, on le range aux côtés de Thomas More et de Francis Bacon dans la série des utopies, et l'on oublie les milliers de pages de métaphysique, de théologie et de philosophie naturelle qui donnent à cette utopie son sens. La fortune de l'ouvrage doit beaucoup à sa brièveté autant qu'à son audace.

Au XIXe siècle, les socialistes le relisent comme un ancêtre : la communauté des biens, l'abolition de la propriété privée, l'organisation rationnelle du travail en font un prédécesseur commode. Cette lecture, si elle n'est pas fausse, laisse de côté l'essentiel du dispositif campanellien, qui est religieux et astrologique.

Un chaînon dans la philosophie de la nature

L'histoire de la philosophie l'a réévalué autrement. Avec Telesio et Bruno, Campanella forme ce qu'on appelle parfois la philosophie naturelle de l'Italie du Sud, ce moment où l'on cesse d'expliquer la nature par Aristote sans encore l'expliquer par les mathématiques. Cette voie, qui cherche les principes de la nature en elle-même, a été recouverte par le succès du mécanisme, mais elle n'a pas disparu : on en retrouve des échos chez ceux qui refusent de réduire le vivant à une machine.

Sa théorie de la certitude intérieure l'a fait rapprocher de Descartes. Les deux hommes se sont trouvés à Paris dans les mêmes années sans former d'école commune, et Descartes a montré peu d'empressement à le rencontrer. Les historiens parlent ici d'une convergence de problèmes plutôt que d'une influence : la question de savoir sur quoi fonder une certitude était celle de l'époque, Campanella y a répondu par le sentir, Descartes par le penser.

L'Apologie et la mémoire de Galilée

L'Apologie de Galilée a connu un destin particulier. Elle a échoué dans son objet immédiat, mais elle est devenue un document de référence dans l'histoire des rapports entre science et autorité religieuse. La doctrine des deux livres qu'elle mobilise a servi d'argument à bien des débats ultérieurs sur l'autonomie de la recherche.

Aujourd'hui

L'édition critique de son œuvre, longtemps retardée par la dispersion des manuscrits, a progressé au cours du XXe siècle, notamment grâce aux travaux italiens de Luigi Firpo puis de Germana Ernst. On lit aujourd'hui Campanella pour trois raisons : comme auteur d'utopie, comme témoin de la crise de l'aristotélisme, et comme cas limite de ce qu'un penseur peut écrire en captivité. Cette troisième dimension n'est pas anecdotique : l'essentiel de son œuvre a été composé sans bibliothèque, de mémoire, par un homme qui ne savait pas s'il sortirait.

Controverses et débats

Opportuniste ou prophète ?

Campanella a conspiré contre l'Espagne, puis dédié à l'Espagne un traité sur sa monarchie universelle, puis offert ses services à la papauté, puis à la France. La lecture la plus sévère y voit une suite de ralliements calculés par un prisonnier cherchant sa libération. La lecture inverse souligne une constante : il attendait l'unification du genre humain sous un pouvoir spirituel, et il cherchait quelle puissance historique en serait l'instrument. Les deux lectures s'appuient sur les mêmes textes, et la difficulté vient de ce que presque tout ce qu'il a écrit l'a été sous surveillance, donc avec une part de stratégie.

La folie simulée

Qu'en 1600 Campanella ait feint la démence pour échapper à la peine de mort est admis. Reste à savoir si la simulation était totale. Certains historiens ont évoqué un déséquilibre réel, aggravé par la torture. D'autres relèvent que ses écrits des mois suivants sont parfaitement maîtrisés. La question n'est pas seulement biographique : elle décide du statut qu'on accorde à ses prophéties, ruse de survie ou conviction.

La Cité du Soleil est-elle un programme ?

Comme pour l'Utopie de More, on discute du statut du texte. Est-ce un modèle à réaliser, un exercice spéculatif, une satire voilée, ou la description de ce que Campanella espérait fonder en Calabre ? Les éléments les plus dérangeants pour un lecteur moderne, l'eugénisme astrologique et le contrôle total de la vie privée, prennent un sens très différent selon la réponse retenue. Les commentateurs qui lisent le texte comme un programme y voient une des premières utopies autoritaires ; ceux qui le lisent comme une construction théorique insistent sur sa fonction critique à l'égard de l'Europe réelle de 1602.

Un philosophe ou un polygraphe ?

L'ampleur et l'inégalité de son œuvre, la place qu'y tiennent l'astrologie, la médecine et la prophétie, ont longtemps fait douter qu'on ait affaire à une philosophie au sens strict. Le reproche s'est atténué à mesure qu'on a cessé de juger la Renaissance à l'aune du XVIIe siècle, mais il n'a pas disparu, et il porte une vraie question : jusqu'où peut-on reconstruire un système chez un auteur qui écrivait sans plan d'ensemble et sans possibilité de se relire ?

Pour aller plus loin

Lire Campanella

Commencez par La Cité du Soleil, disponible en français dans plusieurs éditions courantes. Le texte est bref, le dialogue est enlevé, et il donne une idée juste du mélange de rationalisme et d'astrologie qui caractérise son auteur. Lisez-le avec la préface : sans le contexte de la conjuration calabraise et de la prison, le texte paraît une fantaisie alors qu'il est un projet.

L'Apologie de Galilée existe en traduction française et se lit en une heure. C'est probablement le texte de Campanella qui parle le plus directement à un lecteur d'aujourd'hui, parce que la question qu'il pose - qui est compétent pour arbitrer entre la science et la tradition ? - n'a pas vieilli.

Le Sens des choses et la magie demande plus d'effort mais récompense le lecteur curieux de savoir à quoi ressemblait une philosophie de la nature avant le mécanisme.

Pour situer l'œuvre

Les travaux de Germana Ernst, qui a édité et commenté une grande partie du corpus, constituent l'entrée la plus sûre. Ceux de Luigi Firpo ont établi la chronologie et la bibliographie. En français, les études consacrées à la philosophie italienne de la Renaissance offrent les mises en perspective nécessaires, notamment sur la filiation Telesio-Bruno-Campanella.

Pour prolonger

Trois pistes. L'histoire des utopies, où Campanella se lit utilement en série avec More et avec Bacon, chacun répondant à une inquiétude différente de son temps. L'histoire des rapports entre science et autorité, où l'Apologie est une pièce du dossier Galilée. Enfin la question de la sensibilité de la matière, qui revient aujourd'hui dans les discussions sur le vivant et sur ce que nous devons aux êtres non humains : Campanella ne répond pas à nos questions, mais il montre qu'une autre répartition du sentir a été pensée en Europe.

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