Val Plumwood

11 août 1939 - 29 février 2008 🇦🇺 australienne 11 min de lecture

Difficulté : 3/5

Philosophe et militante écoféministe australienne, Val Plumwood a démonté la logique dualiste qui structure la pensée occidentale et sépare l'humain du reste de la nature.

Biographie

Val Plumwood naît le 11 août 1939 à Terrey Hills, près de Sydney, sous le nom de Val Morrell. Elle grandit dans une ferme avicole, une expérience précoce du monde vivant qui laissera une trace durable sur sa pensée. Elle mène une vie profondément liée à la terre et aux forêts, autant que dense en travaux philosophiques.

Formation

Val Plumwood étudie la philosophie à l'université de Sydney, où elle obtient un premier diplôme en 1965. Elle poursuit par un master en logique à l'université de New England, avant de soutenir en 1990 un doctorat en philosophie à l'Australian National University, à Canberra. Sa thèse, consacrée aux femmes, à la nature et à la philosophie, deviendra la base de son livre le plus connu. Sa formation initiale en philosophie analytique et en logique donne à ses analyses ultérieures une précision conceptuelle qui contraste avec le style parfois plus intuitif d'autres écoféministes.

L'activisme et la vie en forêt

Dans les années 1970, Val Plumwood et son second mari, le philosophe Richard Routley, s'installent à Plumwood Mountain, une région forestière de Nouvelle-Galles du Sud, où ils construisent une maison de pierre. Le couple co-écrit "The Fight for the Forests" (1973), un ouvrage militant contre l'exploitation forestière intensive en Australie. Val Plumwood participera toute sa vie à des combats concrets pour la défense des forêts et pour la reconnaissance des savoirs des peuples aborigènes.

L'attaque du crocodile

En 1985, Val Plumwood échappe de justesse à une attaque de crocodile alors qu'elle pagaie seule dans le parc de Kakadu. L'événement, terrible, la transforme profondément. Loin de nourrir chez elle une haine des prédateurs, il approfondit son sentiment que l'humain n'est pas au-dessus du vivant, mais un être parmi d'autres, susceptible d'être proie autant que prédateur. Le récit qu'elle en donnera, "Being Prey" (2000), est devenu un texte marquant de la philosophie de l'environnement contemporaine.

Une carrière et une reconnaissance internationales

Val Plumwood enseigne dans plusieurs universités australiennes et américaines, sans jamais accéder à un poste stable de professeure titulaire, ce qui témoigne de la difficulté qu'ont longtemps rencontrée les philosophes féministes et écologistes à s'imposer dans l'université. Elle publie plus de cent articles et quatre livres, dont "Feminism and the Mastery of Nature" (1993) et "Environmental Culture" (2002), qui la placent parmi les grandes figures mondiales de l'écoféminisme et de la philosophie environnementale.

La mort

Val Plumwood meurt seule le 29 février 2008 dans sa maison de pierre à Braidwood, à l'âge de soixante-huit ans, apparemment des suites d'un accident vasculaire cérébral. Longtemps peu traduite en français, son œuvre y est aujourd'hui redécouverte grâce à la publication de "Dans l'œil du crocodile" (Wildproject, 2021) et du "Féminisme et la maîtrise de la nature" (Dehors, 2024).

Pensée principale

La pensée de Val Plumwood se déploie autour d'une critique systématique : celle de la logique dualiste qui structure la pensée occidentale et sépare l'humain du reste du vivant. Cette critique, à la fois féministe et écologique, cherche à défaire les hiérarchies qui, en séparant, autorisent la domination.

La logique du dualisme

Le cœur de "Feminism and the Mastery of Nature" (1993) est une analyse minutieuse de ce que Val Plumwood appelle la logique du dualisme. Un dualisme n'est pas une simple distinction : c'est une opposition hiérarchisée où l'un des termes est valorisé aux dépens de l'autre. La modernité occidentale s'est construite sur une série de dualismes solidaires : esprit et corps, raison et émotion, culture et nature, homme et femme, humain et animal, civilisation et sauvagerie. Ces oppositions, loin d'être neutres, autorisent la domination des seconds termes par les premiers.

L'hyper-séparation

Val Plumwood forge le concept d'hyper-séparation pour désigner la manière dont la modernité a poussé ces distinctions jusqu'à la caricature, en niant toute continuité entre les termes opposés. L'humain n'est plus seulement distingué de l'animal, il en est radicalement séparé, comme s'ils appartenaient à deux mondes sans rapport. Cette hyper-séparation est le fondement conceptuel de l'anthropocentrisme, cette manière de placer l'humain à part et au-dessus de tout le reste.

Une critique croisée

Ce qui rend l'analyse de Val Plumwood particulièrement puissante, c'est sa capacité à relier les différentes formes de domination. La domination des femmes, celle des peuples colonisés, celle des animaux et celle de la nature obéissent selon elle à la même logique dualiste. C'est pourquoi les luttes féministes, antiracistes, animalistes et écologistes ne peuvent être menées séparément : elles s'attaquent aux mêmes racines conceptuelles. Cette intuition, aujourd'hui banale dans les mouvements intersectionnels, était pionnière au début des années 1990.

Le crocodile et la condition de proie

L'expérience de l'attaque du crocodile, en 1985, nourrit toute une réflexion sur la condition de proie. Dans son récit "Being Prey", Val Plumwood raconte comment, saisie par le crocodile, elle a soudain compris qu'elle n'était pas un sujet transcendant surveillant la nature, mais un simple corps de viande dans la chaîne alimentaire. Cette expérience, loin de la conduire à la peur ou à la haine, l'a réconciliée avec l'idée que faire partie du vivant implique aussi d'y être mortel. Cette humilité incarnée, où le corps humain accepte sa vulnérabilité, est un moment central de sa pensée.

Vers une culture environnementale

Dans "Environmental Culture" (2002), Val Plumwood prolonge sa réflexion en analysant la crise écologique comme une crise de la raison, c'est-à-dire une crise de la manière dont l'Occident pense son rapport au monde. La raison dualiste, qui sépare pour dominer, est structurellement incapable de saisir les relations d'interdépendance qui font le vivant. Sortir de cette crise exige non seulement de nouveaux comportements, mais aussi de nouvelles façons de penser, plus attentives aux continuités, aux relations et aux corps.

Œuvres majeures

The Fight for the Forests (1973)

Coécrit avec son second mari Richard Routley, ce livre militant est le premier ouvrage important de Val Plumwood. Il analyse et dénonce l'exploitation industrielle des forêts australiennes et pose les bases d'un engagement écologique concret qui accompagnera toute sa vie.

Feminism and the Mastery of Nature (1993)

Ouvrage majeur, publié chez Routledge et devenu un classique de l'écoféminisme mondial. Val Plumwood y déploie sa critique systématique de la logique du dualisme, en montrant comment les oppositions modernes (esprit et corps, homme et femme, humain et nature) fondent des rapports de domination solidaires. Traduit en français en 2024 sous le titre "Le Féminisme et la maîtrise de la nature", il ouvre enfin l'accès francophone à sa pensée.

Being Prey (2000)

Ce récit autobiographique bref mais bouleversant raconte l'attaque de crocodile dont Val Plumwood a été victime en 1985. Au-delà du témoignage, il propose une réflexion philosophique sur la condition de proie, sur la vulnérabilité humaine et sur la place de l'humain dans la chaîne du vivant. Repris en français dans le recueil "Dans l'œil du crocodile" (Wildproject, 2021).

Environmental Culture. The Ecological Crisis of Reason (2002)

Deuxième grand livre de Val Plumwood, il approfondit sa critique du dualisme en la déplaçant vers l'analyse de la crise écologique comme crise de la raison. Elle y soutient que la raison dualiste occidentale est structurellement incapable de saisir les relations d'interdépendance qui font le vivant. Il faut donc réformer nos manières mêmes de penser.

The Eye of the Crocodile (2012, posthume)

Recueil posthume qui rassemble plusieurs textes de Val Plumwood autour de l'expérience de l'attaque du crocodile, de la condition de proie et de sa réflexion sur les peuples aborigènes. Publié en français aux éditions Wildproject en 2021 sous le titre "Dans l'œil du crocodile. L'humanité comme proie", il constitue une entrée accessible dans son œuvre.

Postérité et influence

L'influence de Val Plumwood est considérable dans l'écoféminisme mondial et croît fortement dans la réception francophone.

Une figure fondatrice de l'écoféminisme philosophique

Val Plumwood est aujourd'hui reconnue comme l'une des figures les plus rigoureuses de l'écoféminisme philosophique. Son analyse de la logique dualiste a fourni un cadre conceptuel repris par toute une génération de chercheuses et de chercheurs, qui la mobilisent pour penser les liens entre domination de la nature, patriarcat, colonialisme et exploitation animale. Le philosophe John Baird Callicott la considérait comme l'une des voix les plus importantes de l'écoféminisme.

Une redécouverte francophone tardive

Longtemps peu connue en France, Val Plumwood y est aujourd'hui redécouverte grâce à des traductions récentes. La publication de "Dans l'œil du crocodile" (Wildproject, 2021) et du "Féminisme et la maîtrise de la nature" (Dehors, 2024) a ouvert l'accès à son œuvre pour un public francophone qui la découvre souvent avec enthousiasme. Elle est régulièrement citée par les penseurs contemporains français de l'écologie et de l'écoféminisme.

Un modèle méthodologique

Ce qui distingue Val Plumwood, c'est la rigueur analytique héritée de sa formation en philosophie analytique et en logique. Contrairement à d'autres écoféministes plus intuitives, elle déploie ses critiques avec une précision conceptuelle qui a beaucoup contribué à la reconnaissance de l'écoféminisme comme discipline philosophique sérieuse. Cette manière de faire dialoguer l'analyse conceptuelle et l'engagement politique fait d'elle un modèle méthodologique pour de nombreux chercheurs contemporains.

Une pensée en dialogue

L'œuvre de Val Plumwood entretient un dialogue nourri avec la théorie critique de l'École de Francfort, qu'elle prolonge en y intégrant la question du genre, ainsi qu'avec les traditions philosophiques qu'elle critique. Cette manière de discuter les grands textes plutôt que de les rejeter en bloc fait la solidité de son travail et facilite sa reprise par des lecteurs venus d'horizons variés.

Controverses et débats

L'œuvre de Val Plumwood a suscité des débats importants, en particulier au sein même de l'écoféminisme.

Écoféminismes en tension

L'écoféminisme n'a jamais formé un mouvement homogène. Certaines écoféministes, souvent proches de courants spiritualistes, ont valorisé une association positive entre les femmes et la nature, en s'appuyant sur une supposée sensibilité féminine au vivant. Val Plumwood a fermement critiqué cette approche : associer les femmes à la nature, même de manière positive, revient selon elle à accepter le dualisme même qu'il faut combattre. Sa position, plus analytique et anti-essentialiste, l'a parfois isolée dans un mouvement qu'elle voulait pourtant refonder.

Le rapport aux animaux et aux traditions autochtones

Ses écrits sur le crocodile et sur les peuples aborigènes ont soulevé des questions. Val Plumwood défend une éthique dans laquelle l'humain accepte d'être partie prenante de la chaîne alimentaire, y compris comme proie occasionnelle. Cette position peut sembler difficile à concilier avec certaines éthiques animalistes strictes, qui refusent toute mise à mort d'animaux. Sa lecture des cultures aborigènes, respectueuse mais externe, a également fait l'objet de discussions sur la manière juste d'accueillir des savoirs autochtones sans les folkloriser.

La rigueur analytique et ses limites

Sa formation en philosophie analytique donne à son style une précision remarquable, mais aussi, selon certains lecteurs, une austérité qui rendrait sa pensée moins accessible que celle de Donna Haraway ou d'autres écoféministes plus littéraires. Ce débat sur le style philosophique juste pour penser l'écologie traverse en réalité tout le champ contemporain.

Pour aller plus loin

Lire Val Plumwood

En français, "Dans l'œil du crocodile. L'humanité comme proie" (Wildproject, 2021) est l'entrée la plus accessible et la plus vive. "Le Féminisme et la maîtrise de la nature" (Dehors, 2024), traduction récente de son ouvrage majeur, donne accès à sa critique systématique du dualisme. Pour les lecteurs anglophones, "Environmental Culture" (2002) complète la trilogie.

Autour de son œuvre

Sa pensée dialogue avec la théorie critique de Theodor W. Adorno et de Max Horkheimer, dont elle prolonge la critique de la raison instrumentale. Elle vise directement l'héritage de Descartes et de la modernité dualiste. Dans l'écoféminisme contemporain, on pourra la lire aux côtés de Donna Haraway, avec laquelle elle partage l'attention aux relations entre espèces, dans un style différent. Parmi les prolongements francophones, les travaux de Catherine Larrère et de Virginie Maris rejoignent plusieurs de ses préoccupations.

Écouter et voir

Plusieurs entretiens de Val Plumwood sont disponibles en ligne en anglais. En français, on pourra écouter les émissions consacrées à sa redécouverte, notamment sur France Culture à l'occasion de la publication de "Dans l'œil du crocodile".

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