Élan vital
Aussi appelé : Poussée vitale, Force vitale
Notion introduite par Bergson dans L'Évolution créatrice pour nommer la poussée créatrice du vivant, qui se divise en lignées divergentes en se heurtant à la matière. Elle est pensée contre le mécanisme et contre le finalisme, et la biologie contemporaine ne l'emploie plus.
Avant Bergson
La question à laquelle l'élan vital répond est ancienne. Depuis le XVIIe siècle, les sciences de la vie oscillent entre deux positions. Les unes tiennent l'organisme pour une machine, dont les opérations s'expliquent par les lois de la matière. Les autres soutiennent qu'il y a dans le vivant quelque chose d'irréductible, et postulent un principe spécifique : l'âme de Stahl, la force vitale des médecins allemands, ou la formule de Bichat définissant la vie par l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort.
Le XIXe siècle superpose à ce débat celui de l'évolution. Lamarck invoque des tendances propres aux organismes, Darwin propose un mécanisme qui n'en a pas besoin, et la philosophie allemande produit en parallèle des notions voisines, Schopenhauer avec le vouloir-vivre, Nietzsche avec la volonté de puissance. Ni l'une ni l'autre n'est une théorie biologique, mais toutes deux rendent familière l'idée d'une poussée sans sujet ni but assignable.
Ce que Bergson veut expliquer
Bergson part d'un double refus, et c'est en le comprenant qu'on évite le contresens le plus répandu sur l'élan vital.
Contre le mécanisme, il objecte que l'évolution produit des nouveautés que l'état antérieur ne contenait pas. Si tout se déduisait des conditions initiales, le futur serait une redistribution du présent, et l'apparition de formes d'organisation inédites resterait inintelligible.
Contre le finalisme, il objecte que l'évolution ne réalise aucun programme. Les lignées divergent, beaucoup s'engagent dans des impasses, et les solutions trouvées ne convergent pas vers un terme. Supposer un plan reviendrait à traiter le vivant comme l'exécution d'une idée préexistante, ce que les faits ne soutiennent pas.
L'élan vital est le nom de ce qui reste quand on refuse les deux. Bergson le décrit comme une poussée originelle, indivisée, qui se divise en se heurtant à la matière, un peu comme un obus qui éclate et dont les fragments éclatent à leur tour. De cette division naissent les grandes directions du vivant, le végétal et l'animal, puis, dans la ligne animale, l'instinct et l'intelligence.
Ce que l'élan vital n'est pas
Bergson a passé beaucoup de pages à écarter des malentendus, sans grand succès.
Ce n'est pas une force au sens de la physique : aucune mesure ne lui correspond, et il ne s'ajoute pas aux causes déjà connues comme un facteur supplémentaire. Bergson insiste sur le caractère métaphorique du mot « élan ».
Ce n'est pas une explication au sens où une loi explique un phénomène. Bergson revendique une description, qui désigne un caractère du réel sans le ramener à autre chose. Ses adversaires ont précisément soutenu qu'une description qui n'explique rien ne vaut pas qu'on l'adopte.
Ce n'est pas enfin une âme du monde poursuivant une fin. L'élan n'a pas de but, il a une tendance, celle de créer, et ce qu'il produit dépend autant de la résistance qu'il rencontre que de ce qu'il porte.
Instinct, intelligence et intuition
La partie la plus discutée de L'Évolution créatrice tire de cette doctrine une théorie de la connaissance. L'intelligence, selon Bergson, s'est formée dans l'action sur la matière inerte : elle découpe, isole, juxtapose, et réussit admirablement avec les solides. C'est pourquoi elle manque le vivant, qui est durée et continuité, et pourquoi elle se représente spontanément le temps comme une ligne.
L'instinct, à l'inverse, a une familiarité immédiate avec son objet, mais il est aveugle et ne s'étend pas au-delà de son usage. Bergson appelle intuition une attention qui retrouverait la sympathie de l'instinct sans perdre la réflexion de l'intelligence. La notion a été jugée obscure, y compris par des lecteurs bienveillants, et elle reste le point faible reconnu de l'édifice.
L'immense succès, puis la chute
Avant 1914, Bergson est l'un des philosophes les plus lus d'Europe, et l'élan vital devient un mot d'époque, repris par des écrivains, des artistes et des essayistes, souvent loin de son sens d'origine. George Bernard Shaw en fait une force de vie dramatique, et le vocabulaire bergsonien irrigue une part de la littérature du début du siècle.
Le retournement vient de la biologie. La synthèse néodarwinienne, qui articule à partir des années 1930 la sélection naturelle et la génétique des populations, explique l'apparition de la nouveauté par la variation et le tri, sans avoir besoin d'un principe supplémentaire. La formule qui a circulé, prêtée à Julian Huxley, résume l'objection : expliquer l'évolution par l'élan vital, c'est expliquer la marche d'une locomotive par un élan locomotif. L'argument est que le mot nomme le problème au lieu de le résoudre.
La biologie moléculaire a achevé le discrédit. Jacques Monod, dans Le Hasard et la Nécessité, range le bergsonisme parmi les projections animistes que la science doit congédier, et son verdict a longtemps fait autorité en France.
Les relectures
Trois réhabilitations partielles méritent d'être signalées.
Les historiens et philosophes de la biologie ont distingué la question de la méthode de celle de l'ontologie. Georges Canguilhem, en particulier, a soutenu qu'il existe une spécificité du vivant, qui impose à la biologie des concepts propres comme ceux de norme et de milieu, sans qu'il faille pour autant postuler un élan. Cette position reprend l'exigence de Bergson en abandonnant sa réponse.
Deleuze a relu l'élan vital comme un principe de différenciation : ce qui compte n'est pas une énergie mais le fait que le vivant s'actualise en divergeant, chaque ligne résolvant à sa manière un problème. Cette lecture abandonne toute prétention biologique et fait de la notion un outil de métaphysique.
Simondon et, après lui, les philosophies de l'individuation ont retenu de Bergson l'idée que l'individu est un processus plutôt qu'un état, en reconstruisant cette intuition sur des bases techniques et physiques étrangères au vitalisme.
Le débat aujourd'hui
La question n'est plus de savoir si l'élan vital existe : aucune biologie contemporaine ne l'emploie. Elle est de savoir ce que l'objection de Bergson conserve de pertinence. Deux positions s'affrontent.
Les unes estiment que la synthèse évolutive a entièrement dissipé le problème : la nouveauté s'explique, l'imprévisibilité est épistémique et non réelle, et la difficulté que Bergson croyait voir venait d'une connaissance insuffisante de son temps.
Les autres font valoir que l'émergence de niveaux d'organisation, la plasticité des organismes et le rôle des contraintes de développement restent des chantiers ouverts, et que Bergson posait, dans un vocabulaire périmé, une question qui ne l'est pas. Cette seconde lecture ne réhabilite pas l'élan vital, elle lui reconnaît une fonction de symptôme.
Il faut enfin noter l'usage ordinaire du mot, dans la langue de tous les jours et dans certaines littératures de développement personnel, où il désigne une vitalité individuelle. Cet emploi n'a plus de rapport avec la thèse de Bergson, qui portait sur l'évolution des espèces et non sur l'énergie des personnes.