Le devenir
Aussi appelé : Genesis, Werden, Processus
Le devenir désigne le passage d'un état à un autre, et plus largement le caractère changeant de ce qui est. Selon qu'on le tient pour une apparence ou pour la réalité même, on construit des ontologies opposées.
Une question grecque avant d'être un concept
Les premiers penseurs grecs n'emploient pas de mot unique pour ce que nous appelons le devenir. Ils parlent de genesis, la venue à l'être, et de phthora, la corruption, et le problème naît de leur articulation. Deux positions extrêmes se dessinent au Ve siècle av. J.-C.
Héraclite d'Éphèse, dont nous ne lisons que des fragments, insiste sur l'instabilité de toutes choses et sur l'unité des contraires. La formule selon laquelle on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve lui est attribuée, souvent dans une version simplifiée par Platon ; les fragments conservés disent plutôt que des eaux toujours autres coulent sur ceux qui entrent dans les mêmes fleuves. Ce n'est pas exactement la même chose, et la nuance a nourri des siècles de discussion sur ce qu'Héraclite soutenait réellement.
Parménide d'Élée prend le parti inverse. Si l'être est et si le non-être n'est pas, aucun passage n'est pensable entre les deux : ce qui est ne peut ni commencer ni cesser. Le devenir devient alors une illusion du langage et des sens.
Cette opposition, que la tradition scolaire a durcie en slogan, commande toute la suite. Les penseurs du Ve siècle qui viennent après, Empédocle et Anaxagore notamment, cherchent des solutions intermédiaires : ils maintiennent l'interdit parménidien pour les principes et réinterprètent le devenir comme mélange et séparation de réalités permanentes.
Platon : deux régions du réel
Platon répartit la difficulté entre deux domaines. Il y a ce qui est toujours et ne devient jamais, objet de connaissance, et ce qui devient toujours sans jamais être, objet d'opinion. Les Formes appartiennent au premier ordre, les choses sensibles au second. Le devenir n'est pas nié : il est localisé, et il reçoit un statut dégradé.
Cette répartition a une conséquence durable. Elle associe le stable au connaissable et au vrai, le changeant à l'apparent et au moindre être. Une grande partie de la philosophie occidentale a hérité de cette hiérarchie, et une part notable des critiques modernes du platonisme consistera à la renverser.
Aristote : le devenir devient intelligible
Aristote opère un déplacement décisif. Plutôt que de chasser le devenir hors du savoir, il construit les outils qui permettent d'en rendre compte. Le couple de la puissance et de l'acte offre une solution au paradoxe parménidien : ce qui devient n'était ni purement néant ni déjà achevé, il était en puissance ce qu'il devient en acte. Le gland n'est pas le chêne, mais il n'est pas non plus rien par rapport au chêne.
S'y ajoute la distinction de la matière et de la forme, puis l'analyse des quatre causes. Le changement cesse d'être une énigme pour devenir un objet d'enquête réglée, et la physique au sens d'Aristote, c'est-à-dire la science des êtres qui ont en eux-mêmes un principe de mouvement, prend appui sur ce dispositif.
Vous mesurerez l'ampleur de ce legs en constatant qu'il a structuré la pensée du changement pendant près de deux millénaires, dans le monde grec, arabe puis latin.
Le christianisme et la création
La théologie chrétienne reprend le dossier en y introduisant une donnée nouvelle, la création à partir de rien. Le devenir n'est plus seulement le mouvement interne d'un monde éternel, il devient l'histoire d'un monde qui a commencé et qui s'oriente vers une fin. Augustin lie cette temporalité à l'expérience intime de l'âme, ce qui déplace la question du cosmos vers le sujet.
Au Moyen Âge, la discussion se poursuit sur le terrain aristotélicien, avec des problèmes techniques comme l'intensification des formes ou la nature du mouvement. Les Calculateurs d'Oxford et les maîtres parisiens du XIVe siècle élaborent à cette occasion des instruments qui préparent la physique moderne.
L'âge classique : le mouvement sans le devenir
La révolution scientifique du XVIIe siècle transforme le problème en le réduisant. Avec Descartes puis la mécanique, ce qui change est réduit à un déplacement de parties de matière dans l'espace, descriptible par des lois. Le devenir qualitatif, celui par lequel une chose devient autre, sort du champ de la science.
Ce congédiement n'est pas unanime. Leibniz objecte que la force et la tendance ne se laissent pas réduire à l'étendue, et sa monadologie fait de l'appétition, du passage continuel d'une perception à une autre, la texture même de la substance. Vous tenez là l'une des premières réhabilitations modernes du devenir comme réalité première.
Hegel : le devenir comme vérité de l'être
C'est Hegel qui donne au terme son acception proprement philosophique en allemand, das Werden. La Science de la logique s'ouvre sur ce mouvement : l'être pris dans son indétermination complète ne se distingue en rien du néant, et la vérité de ces deux termes est leur passage l'un dans l'autre, c'est-à-dire le devenir.
Le geste est radical. Le devenir n'est plus ce qui affecte des êtres préalablement constitués, il est la première catégorie concrète, celle à partir de laquelle l'être déterminé peut apparaître. La dialectique hégélienne généralise ce schéma à la nature, à l'histoire et à l'esprit.
Cette conception a ses critiques. On lui a reproché de soumettre le devenir à une logique qui en garantit d'avance le résultat, et donc de le réconcilier trop vite avec la nécessité. Le devenir hégélien va quelque part, ce que les lectures ultérieures contesteront.
Nietzsche : l'innocence du devenir
Nietzsche reprend la thèse héraclitéenne en la retournant contre toute la tradition. Il n'y a pas d'être derrière le devenir, pas de substrat, pas de fin. Ce qu'il nomme l'innocence du devenir désigne un monde sans culpabilité ni destination, où l'imputation morale et la finalité sont des ajouts humains.
Sa critique vise le langage lui-même, qui sépare l'éclair de son éclat et invente un sujet derrière l'action. La pensée de l'éternel retour pousse la conséquence jusqu'au bout : affirmer le devenir sans rien attendre de son terme.
Bergson, Whitehead, Simondon : la durée et le processus
Bergson donne au devenir un nom nouveau, la durée, et un mode d'accès propre, l'intuition. Ce qu'il reproche à l'intelligence, c'est de reconstituer le mouvement à partir d'états immobiles, comme le cinématographe, et de manquer ainsi la continuité indivisible du changement. L'Évolution créatrice étend cette analyse au vivant.
En Angleterre, Alfred North Whitehead construit une métaphysique où les unités du réel ne sont pas des choses mais des événements, des occasions d'expérience. Cette philosophie du procès, qui a essaimé jusqu'à la théologie, fait du devenir la catégorie fondamentale et de la permanence un effet dérivé.
Simondon déplace la question en refusant de partir d'individus déjà constitués : il faut penser l'individuation, le processus par lequel un être se constitue à partir d'un fond préindividuel, plutôt que l'individu et son devenir.
Deleuze : le devenir sans terme
Chez Deleuze, le mot prend un sens qu'il faut soigneusement distinguer des précédents. Un devenir n'est pas le passage d'un état à un autre, ni une imitation, ni une évolution. Le devenir-animal ne consiste pas à devenir un animal ni à faire comme lui, mais à entrer dans une zone de voisinage où les identités se défont. Le devenir n'a ni sujet distinct de lui-même ni terme atteint.
Cet usage, développé avec Félix Guattari, a essaimé dans les études littéraires et politiques, avec les notions de devenir-minoritaire et de devenir-femme. Il est aussi celui qui prête le plus à confusion, précisément parce qu'il conserve un mot ancien pour désigner autre chose.
Usages concurrents aujourd'hui
Le terme circule aujourd'hui dans des registres qu'il vaut mieux ne pas confondre.
En métaphysique analytique, la question du devenir se pose en termes de temps et de persistance. Les tenants d'une conception dite tensée soutiennent que le passage du temps est une caractéristique objective du réel ; leurs adversaires, souvent appelés partisans de l'univers-bloc, tiennent le devenir pour une illusion liée à notre position d'observateurs. Le débat mobilise la relativité restreinte autant que l'analyse conceptuelle.
En philosophie des sciences, la thermodynamique et la biologie de l'évolution ont fourni des modèles de processus irréversibles qui ont alimenté les philosophies du devenir, Ilya Prigogine ayant popularisé le thème des structures dissipatives.
En philosophie politique et sociale enfin, le vocabulaire deleuzien du devenir sert à décrire des transformations collectives qui ne se ramènent pas à la conquête d'une identité.
Ce qu'il faut retenir
Il n'existe pas de définition unique du devenir que vous pourriez appliquer à tous ces auteurs. Ce qui se maintient d'un bout à l'autre, c'est une question : le changement est-il second par rapport à ce qui change, ou bien faut-il penser les choses comme des figures provisoires d'un processus plus fondamental ? Selon la réponse, ce ne sont pas seulement les thèses qui varient, mais la manière même de construire une ontologie.