Philosophie de l'identité
Aussi appelé : Système de l'identité, Identitätsphilosophie, Pensée identitaire
Nom du système que Schelling élabore vers 1801, où l'absolu est l'identité du sujet et de l'objet. L'expression devient chez Adorno un reproche adressé à toute pensée qui croit rejoindre le réel par le concept sans reste.
Le système de Schelling
Vers 1801, Schelling publie un exposé de sa philosophie qui marque une rupture avec sa période précédente. Le point de départ n'est plus le moi, comme chez Fichte, ni la nature prise à part : c'est l'absolu, défini comme l'identité du subjectif et de l'objectif, de l'idéal et du réel.
L'idée est moins obscure qu'elle n'y paraît. Toute connaissance suppose un accord entre la pensée et son objet. Si l'on commence par les séparer, cet accord devient un miracle qu'il faut expliquer, et les philosophies modernes s'y épuisent. Schelling propose l'inverse : poser d'abord l'identité, et traiter la séparation du sujet et de l'objet comme un partage secondaire à l'intérieur d'elle. L'absolu n'est ni esprit ni matière, il est ce dont l'esprit et la matière sont deux expressions. Schelling parle à son sujet d'indifférence, non pas au sens d'un désintérêt mais au sens où les déterminations n'y sont pas encore différenciées.
L'exposé adopte volontairement une forme démonstrative, avec des propositions numérotées, en hommage à Spinoza, dont l'unique substance aux attributs multiples est l'ancêtre reconnu de la construction. La Naturphilosophie de Schelling en est le versant réel : la nature n'est pas le contraire de l'esprit, elle est l'esprit endormi, et les degrés d'organisation du vivant sont des degrés de retour à soi.
La difficulté qui a tout décidé
Le système butte sur une question que ses lecteurs ont posée immédiatement : si l'absolu est identité pure, d'où vient la différence ? Comment passer de A égale A à la multiplicité du monde, aux individus, à l'histoire, au mal ?
Schelling a répondu en introduisant des différences quantitatives, des prépondérances relatives du subjectif ou de l'objectif à l'intérieur d'une identité qui demeure. La solution n'a pas convaincu, et il l'a lui-même abandonnée : l'écrit de 1809 sur la liberté humaine introduit dans l'absolu un fond obscur, une volonté antérieure à toute raison, et ouvre la dernière période de sa pensée. L'histoire de la philosophie de l'identité est donc aussi celle de son abandon par son auteur.
La critique hégélienne
Hegel, qui avait d'abord défendu Schelling contre Fichte, en vient à faire de ce système son adversaire le plus proche et donc le plus dangereux. Son reproche porte exactement sur le point faible : une identité qui absorbe les différences au lieu de les produire n'explique rien, elle se contente de les déclarer nulles. La tradition a résumé l'objection par l'image d'une nuit où toutes les vaches sont noires.
Contre cela, Hegel propose une identité qui se constitue : l'absolu n'est pas au commencement, il est le résultat du mouvement par lequel la différence est posée, portée jusqu'à la contradiction, puis dépassée en gardant ce qu'elle avait de déterminé. La dialectique est précisément conçue comme la manière de penser une identité qui ne coûte pas la différence. Reste à savoir si elle y parvient, et c'est tout l'enjeu de la reprise du XXe siècle.
Le retournement d'Adorno
Adorno utilise l'expression dans un sens entièrement critique, et il l'étend à Hegel lui-même. Est pensée de l'identité, ou philosophie identitaire, toute pensée qui tient pour acquis que le réel se laisse rejoindre par le concept sans reste. Le reproche n'est pas qu'elle se trompe sur un point de doctrine, c'est qu'elle exerce sur son objet une violence : classer, subsumer, identifier, c'est faire disparaître ce qui, dans la chose singulière, n'entre pas dans la catégorie.
Adorno appelle non-identique ce reste. Sa dialectique négative consiste à maintenir le mouvement dialectique tout en lui retirant sa conclusion : les contradictions sont réelles, elles ne se réconcilient pas, et la philosophie doit se tenir du côté de ce qui résiste à la synthèse. L'opération est polémique à double titre, contre l'idéalisme et contre le marxisme de son temps, qu'il juge atteint du même défaut quand il fait de l'histoire un processus dont la fin est assurée.
Avec Horkheimer, il relie ce diagnostic à une critique plus large de la raison instrumentale : identifier pour maîtriser est le geste commun de la science classificatoire, de l'administration et de la domination de la nature. Le concept philosophique devient ainsi le chiffre d'une pratique sociale, ce qui explique la fortune de l'expression hors de la seule histoire de l'idéalisme.
Trois homonymes à ne pas confondre
Le lecteur rencontrera l'expression dans des contextes qui n'ont pas de rapport avec ce qui précède.
En philosophie de l'esprit, la théorie de l'identité désigne, depuis les années 1950, la thèse selon laquelle les états mentaux sont identiques à des états cérébraux. Le mot identité y a son sens logique ordinaire et le débat porte sur la réductibilité du mental, non sur un absolu.
En logique et en métaphysique, les questions d'identité concernent les critères par lesquels on dit qu'une chose est la même qu'une autre, ou la même à travers le temps. C'est le domaine du principe des indiscernables et de l'identité personnelle, là encore sans lien avec le système schellingien.
Dans le débat public contemporain, enfin, les politiques de l'identité désignent des revendications fondées sur l'appartenance à un groupe. L'expression de philosophie de l'identité s'y rencontre parfois, employée de manière polémique, et il arrive qu'elle hérite confusément de la charge critique adornienne, ce qui produit des contresens.
Ce que la discussion a laissé
Deux acquis demeurent, quelle que soit l'appréciation qu'on porte sur le système de 1801.
Le premier est un problème de méthode que personne n'a liquidé : une philosophie qui commence par l'unité doit rendre compte de la différence, une philosophie qui commence par la différence doit rendre compte de l'unité, et les deux dettes se payent cher. Le second est l'avertissement d'Adorno, dont la portée dépasse l'idéalisme allemand : tout appareil conceptuel traite le singulier comme un cas, et une pensée attentive doit se demander ce que ce traitement laisse tomber. On peut récuser sa métaphysique et retenir cette exigence, et c'est ce que font beaucoup de ses lecteurs.