Naturphilosophie

Aussi appelé : Philosophie de la nature, Naturphilosophie romantique, Romantische Naturphilosophie

Metaphysique 7 min de lecture

Terme allemand que l'on laisse d'ordinaire sans traduction, et qui désigne le programme né autour de 1800 chez Schelling : construire la nature comme un système en la pensant d'abord comme productivité. Il désigne aussi, dans l'usage allemand actuel, la partie de la philosophie théorique qui porte sur la structure de la nature.

Un mot qui résiste à la traduction

L'expression latine philosophia naturalis désigne depuis l'Antiquité l'étude des choses sensibles, et l'allemand Philosophie der Natur apparaît au XVIIIe siècle comme sa traduction. Le composé Naturphilosophie se forme sur ce fond, mais aucune des sources de référence consultées n'en donne la date de première occurrence ni l'auteur. C'est une lacune qu'il faut signaler plutôt que combler.

La difficulté de traduction est réelle et documentée. Rendre Naturphilosophie par « philosophie de la nature » efface la distinction que l'allemand maintient avec Philosophie der Natur. « Naturisme », employé au XIXe siècle, est devenu inutilisable pour des raisons évidentes. On a donc pris l'habitude de laisser le mot en allemand, y compris dans les encyclopédies anglophones, et cet usage s'est imposé.

Schelling, et une date

Le programme est celui de Schelling, et sa formation se lit dans les titres de ses livres. En 1797 paraissent les Ideen zu einer Philosophie der Natur, qui emploient encore la forme analytique. En 1799 vient l'Erster Entwurf eines Systems der Naturphilosophie, premier titre à employer le composé. Selon Emmanuel Renault, Schelling emploie dès lors systématiquement Naturphilosophie au lieu de « philosophie de la nature ». Suivront Über den wahren Begriff der Naturphilosophie en 1801, le cours de Würzburg de 1804 et les Aphorismen über die Naturphilosophie en 1806.

Ce qui se joue dans ce déplacement terminologique, c'est une ambition. Il ne s'agit plus de réfléchir sur la nature depuis la philosophie, mais de construire la nature comme un système, c'est-à-dire de déduire ses puissances et ses degrés au lieu de les recueillir par l'expérience. La nature y est pensée comme productivité avant d'être pensée comme produit, et les polarités, l'attraction et la répulsion, le positif et le négatif, y jouent le rôle de principes d'organisation.

Entre 1790 et 1820, ce programme devient l'un des principaux axes de recherche de la philosophie et de la science allemandes. Il ne faut pas se le représenter comme une rêverie d'hommes de lettres : la Naturphilosophie a été pratiquée par des savants, et elle a parfois produit.

Ce dont elle hérite

Les sources du programme sont multiples. Herder et Goethe en sont les inspirateurs les plus souvent nommés, le second pour sa morphologie et pour son refus d'une science qui démonte sans comprendre. Kant, dans ses Premiers principes métaphysiques de la science de la nature, avait fondé le concept de matière sur le couple de l'attraction et de la répulsion, ce que Schelling reprend en en changeant le statut. Fichte, avec la Doctrine de la science de 1794, fournit le modèle d'une déduction systématique, dont la Naturphilosophie se veut le pendant du côté de l'objet, ce qui sera l'objet de leur brouille. Le médecin Kielmeyer, avec sa théorie des forces organiques, apporte le matériau biologique. Frederick Beiser a en outre souligné la dette envers Leibniz et sa notion de vis viva, de force vive.

Le cercle des praticiens est large. Hegel y entre en 1801 avec son Differenzschrift, qui défend Schelling contre Fichte. Oken, Steffens, Ritter, Baader, Richter et Eschenmayer, dont le Grundriss der Natur-Philosophie paraît en 1832, en forment le gros. Le cas le plus souvent invoqué est celui du physicien danois Hans Christian Ørsted, élève de Schelling, qui applique l'idée de polarité à la continuité de l'électricité et du magnétisme : on cite volontiers sa découverte comme preuve que le programme pouvait guider la recherche.

La chute

L'effondrement de la Naturphilosophie est l'un des plus brutaux de l'histoire des idées. Hegel, qui l'avait prolongée, dénonce les excès de l'école schellingienne, et son mot sur l'Absolu de Schelling, « la nuit où toutes les vaches sont noires », est resté comme l'épitaphe du mouvement.

La seconde moitié du XIXe siècle achève le travail. Les sciences de la nature, désormais sûres de leurs méthodes, se débarrassent d'un allié qui leur paraît compromettant : le chimiste Liebig la compare à la peste noire, le physiologiste du Bois-Reymond la traite d'imposture. Les néokantiens, à partir des années 1860, lui opposent une théorie de la connaissance qui interdit toute déduction du réel. Marx et Engels la jugent superflue. Le mot devient une injure, et il l'est resté longtemps.

Trois usages incompatibles aujourd'hui

C'est ici que la fiche doit renoncer à une définition unique, parce que le terme recouvre aujourd'hui trois choses distinctes.

Dans l'usage anglophone, Naturphilosophie désigne étroitement le courant romantique et idéaliste allemand des environs de 1800. Il est à noter que les germanophones, pour ce sens restreint, préfèrent souvent parler de Romantische Naturphilosophie, c'est-à-dire de Naturphilosophie romantique, ce qui suppose précisément que le mot nu signifie autre chose.

Dans l'usage allemand courant, le mot est employé très largement, et englobe la spéculation anthropologique et phénoménologique sur la nature. Un usage plus restreint s'y répand pourtant, où la Naturphilosophie désigne la partie de la philosophie théorique qui étudie la structure de la nature et interprète les meilleures théories scientifiques disponibles, ce qui la rapproche de la philosophy of nature anglophone.

Comme sous-discipline systématique actuelle, enfin, elle relève de l'ontologie et recoupe la philosophie de la physique, de la biologie et de la chimie, tout en se distinguant de la théorie de la science, la Wissenschaftstheorie, qui porte sur les méthodes et non sur l'être de la nature.

Vous voyez le piège : dans un débat où un interlocuteur emploie le premier sens et un autre le troisième, ils ne parlent pas du même objet, et le désaccord est verbal avant d'être philosophique.

Un retour par l'auto-organisation

Le regain d'intérêt pour la Naturphilosophie, depuis la fin du XXe siècle, tient à deux déplacements. Le premier vient des sciences elles-mêmes : les théories de l'auto-organisation, des structures dissipatives et des systèmes dynamiques ont redonné sens à l'idée d'une nature productive, qui engendre ses formes au lieu de les recevoir. Marie-Luise Heuser-Kessler a travaillé cette convergence, et le Dictionnaire de la philosophie des éditions Larousse cite dans cette perspective René Thom, Jean Largeault, Gilles Deleuze, Ilya Prigogine et Isabelle Stengers.

Le second vient de la crise écologique, qui a rendu audible une critique de la nature réduite à un stock de ressources inertes. C'est à ce titre que la Naturphilosophie est relue par une partie de l'écologie politique et de la philosophie de l'environnement, non comme une doctrine à reprendre mais comme la trace d'une autre manière d'avoir pensé la nature.

Ce qui reste en débat

Les désaccords portent d'abord sur la place de la Naturphilosophie dans l'œuvre de Schelling. Frederick Beiser lit la Naturphilosophie mûre comme partagée entre un réalisme transcendantal et un naturalisme transcendantal. La Stanford Encyclopedia of Philosophy, qui ne reprend pas cette lecture, soutient plutôt qu'elle est absorbée dans la philosophie de l'identité des années 1801 à 1809, ce qui revient à lui refuser l'autonomie que Beiser lui reconnaît.

Ils portent ensuite sur l'actualité du programme. Iain Hamilton Grant soutient que la métaphysique est inséparable de la physique et qu'il faut reconstruire une Naturphilosophie ; la même encyclopédie juge trop totalisante sa thèse selon laquelle la philosophie post-cartésienne aurait éliminé la nature. Manfred Frank, dans Reduplikative Identität en 2018, fait de l'identité de la nature et de l'esprit la clé de Schelling et la rend pertinente pour les débats contemporains sur le physicalisme. Jason Wirth lit la nature schellingienne à partir de la crise écologique, lecture dont on relève le caractère ambitieux.

Ils portent enfin sur l'histoire des sciences elle-même. L'effacement quasi complet de la Naturphilosophie des récits de l'histoire des sciences a été dénoncé comme une histoire écrite par les vainqueurs, qui juge le passé à l'aune de ce qui a survécu. Que la question se pose est en soi un indice : un programme dont on discute encore l'éviction n'est pas tout à fait mort.

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