Écoles socratiques

Fin du Ve siècle av. J.-C. - Milieu du IIIe siècle av. J.-C. Grèce et Méditerranée orientale 6 min de lecture

Les écoles fondées après 399 av. J.-C. par des disciples de Socrate : Mégare, les cyniques, Cyrène, Élis et Érétrie. Elles se réclament du même maître et soutiennent des thèses incompatibles.

Le problème de départ

Socrate n'a rien écrit. Il n'a fondé aucune institution, n'a pas désigné de successeur et, à en croire les témoignages, se refusait à enseigner une doctrine. Sa mort laisse donc un héritage sans testament, dont chacun de ses compagnons peut légitimement se dire dépositaire.

Le résultat est remarquable. Des hommes qui avaient discuté avec le même homme ont tiré de son exemple des conclusions incompatibles. Les uns ont retenu la rigueur de l'examen logique, les autres la maîtrise de soi, d'autres encore la recherche du plaisir immédiat ou le refus provocateur des conventions. Cette divergence n'est pas un accident de transmission : elle indique que la pratique socratique était assez ouverte pour autoriser des développements contraires.

L'école de Mégare

Euclide de Mégare, présent selon la tradition à la mort de Socrate, fonde à Mégare une école qui s'oriente vers la logique et la théorie du langage. Ses membres, dont Stilpon et Diodore Cronos, se sont rendus célèbres par des paradoxes qui portent sur le sens des mots, la possibilité et le changement.

Ils défendaient l'unité du bien, identifié à l'être et à l'un, et l'idée que la vertu ne se divise pas en parties. L'aspect qui a laissé le plus de traces est cependant technique : leurs discussions sur la validité des raisonnements conditionnels et sur la définition du possible ont fourni un point de départ à la logique stoïcienne. Zénon de Cition a suivi l'enseignement de dialecticiens de cette mouvance, ce qui explique pourquoi le stoïcisme a intégré une logique élaborée là où le cynisme n'en avait aucune.

L'école cynique

La plus visible et la plus provocatrice se rattache à Antisthène, compagnon de Socrate, puis à Diogène de Sinope et à Cratès de Thèbes. Elle retient de Socrate l'exigence d'accorder sa vie à ses convictions et la porte à l'extrême : la vertu suffit au bonheur, tout le reste est superflu, et la philosophie se démontre par la conduite plutôt que par le discours.

Les cyniques n'ont ni physique ni logique. Ce dénuement théorique a fait douter, dès l'Antiquité, qu'ils constituent une école au sens plein. Il correspond pourtant à une position cohérente : si la philosophie est un exercice, un appareil doctrinal ne fait qu'encombrer.

L'école de Cyrène

Aristippe de Cyrène, autre familier de Socrate, fonde un courant qui identifie le bien au plaisir. Ses positions sont plus fines que le résumé ne le laisse croire. Les cyrénaïques soutenaient que seules les affections présentes nous sont accessibles, ce qui interdit de connaître les choses elles-mêmes et conduit à privilégier le plaisir du moment sur le calcul des plaisirs à venir.

Ce subjectivisme des sensations a une portée épistémologique considérable et les commentateurs modernes y ont vu une anticipation de problèmes phénoménistes bien ultérieurs. La distance avec le cynisme, issu du même maître, mesure l'amplitude de l'héritage socratique : deux écoles opposées sur la valeur du plaisir invoquent le même homme.

L'école d'Élis et d'Érétrie

Phédon d'Élis, dont Platon a fait le narrateur du dialogue portant son nom, aurait fondé une école poursuivie à Érétrie par Ménédème. Nous en savons très peu : quelques titres, quelques anecdotes, aucune doctrine reconstituable. Cette école est le rappel utile que l'histoire de la philosophie ancienne travaille sur des ruines, et que le silence des sources ne mesure pas l'importance réelle d'un courant en son temps.

Un air de famille

Malgré leurs désaccords, ces écoles partagent quelques traits.

Elles placent l'éthique au centre et traitent les autres questions comme subordonnées. Elles considèrent que la philosophie engage l'existence de celui qui la pratique, non seulement ses opinions. Elles privilégient la forme brève, dialogue, anecdote, réplique, contre l'exposé systématique. Elles se réclament enfin d'un personnage plutôt que d'un texte, ce qui donne à la figure du sage un rôle argumentatif : montrer un homme vaut démonstration.

Cette configuration explique la nature de nos sources. Ce qui nous est parvenu de ces écoles consiste surtout en récits et en mots d'esprit, matériau que les compilateurs antiques ont conservé parce qu'il se citait bien.

Ce que devient cet héritage

Les écoles socratiques ne disparaissent pas : elles se transforment en alimentant les grands courants hellénistiques.

La logique mégarique passe au stoïcisme, dont elle devient l'une des trois parties. L'éthique cynique y passe également, par l'intermédiaire de Cratès, maître de Zénon. L'hédonisme cyrénaïque fournit un interlocuteur à l'épicurisme, qui s'en distingue en préférant l'absence de trouble au plaisir en mouvement. Autrement dit, le stoïcisme et l'épicurisme, qui structureront la philosophie antique pendant cinq siècles, se sont construits en discutant les positions élaborées dans ces écoles.

Une catégorie historiographique discutable

L'expression de « petites écoles socratiques » s'est imposée dans l'érudition allemande du XIXe siècle et elle a structuré les manuels jusqu'à une date récente. Trois objections lui sont adressées.

La première est de méthode : la catégorie est résiduelle. Elle rassemble ce qui reste une fois Platon mis à part, sans qu'aucun critère positif ne l'unifie. La seconde est documentaire : ces écoles paraissent petites parce que leurs textes ont été perdus, or la perte n'est pas une mesure de l'influence. La troisième est interprétative : traiter Platon comme l'héritier légitime et les autres comme des rameaux secondaires revient à décider d'avance ce que Socrate avait voulu dire.

Les travaux menés depuis le milieu du XXe siècle, notamment les grandes éditions de fragments socratiques, ont rééquilibré le tableau. Ils n'ont pas remplacé la catégorie, faute de meilleure, mais ils invitent à l'employer comme une commodité de classement et non comme un jugement.

Pourquoi ce chapitre importe

L'intérêt philosophique de ce moment tient à ce qu'il rend visible. Une pensée qui ne s'est pas fixée dans un livre se transmet par interprétations rivales, et ces interprétations sont elles-mêmes des philosophies. Le cas socratique est le premier exemple documenté de ce phénomène en Occident, et il s'est reproduit ensuite autour d'autres figures qui n'ont rien écrit.

Il pose aussi une question que la philosophie contemporaine n'a pas épuisée : quand une manière de vivre tient lieu de doctrine, à quoi reconnaît-on qu'on l'a bien comprise ? Les écoles socratiques ont donné quatre réponses au moins, et aucune ne peut invoquer un texte du maître pour départager les autres.

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