Antisthène d'Athènes

vers 445 av. J.-C. - vers 365 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 16 min de lecture

Difficulté : 3/5

Élève de Gorgias puis compagnon de Socrate, Antisthène soutient que la vertu suffit au bonheur et qu'elle se juge aux actes. La tradition antique en fait l'ancêtre du cynisme, une filiation que les historiens discutent aujourd'hui.

Biographie

Antisthène naît à Athènes vers le milieu du Ve siècle avant notre ère et y meurt vers 365. Les dates sont approximatives : elles se déduisent de sa présence auprès de Socrate et des rares événements datés auxquels les sources le rattachent.

Une naissance qui compte

Diogène Laërce, qui écrit plus de cinq siècles après lui, rapporte que sa mère était thrace et que son père seul était athénien. Si l'information est exacte, Antisthène n'était pas citoyen de plein droit, ou l'était d'une manière que la cité pouvait contester. On lui prête une réplique à qui lui reprochait cette ascendance : la mère des dieux, disait-il, était phrygienne. L'anecdote est tardive, mais elle s'accorde avec ce que l'on sait de son goût pour renverser les hiérarchies reçues.

Deux maîtres

Sa formation se fait en deux temps. Il suit d'abord l'enseignement de Gorgias et apprend de lui la technique du discours, l'art de soutenir une cause difficile, le maniement des antithèses. Deux déclamations conservées, l'Ajax et l'Ulysse, portent encore cette marque.

Puis il rencontre Socrate, et la rencontre est décisive. Les sources rapportent qu'il venait chaque jour du Pirée à Athènes pour l'entendre, ce qui représentait une bonne heure de marche à l'aller. Il fait partie des familiers présents auprès de Socrate le jour de sa mort, en 399.

L'enseignement

Après la mort de Socrate, Antisthène enseigne à son tour. La tradition situe son école au Cynosarges, gymnase athénien ouvert à ceux dont l'ascendance n'était pas entièrement athénienne. Plusieurs auteurs anciens ont tiré de ce nom, qui évoque le chien, l'origine du mot cynique. L'étymologie est séduisante, les historiens modernes la tiennent pour une reconstruction tardive.

Il écrit beaucoup. Diogène Laërce donne une liste de titres répartis en dix volumes : sur le langage, sur la nature, sur l'éducation, sur Homère, sur Cyrus, sur Héraclès. De cet ensemble, il ne reste que les deux déclamations et un jeu de citations dispersées chez d'autres auteurs.

Le mode de vie

Antisthène vivait simplement, et ce choix faisait partie de son propos. Les témoignages insistent sur l'endurance, le mépris du confort, le manteau grossier porté en toute saison. Socrate, dit-on, lui reprocha de laisser voir sa vanité à travers les trous de ce manteau. La réplique est peut-être inventée ; elle vise juste, car la frugalité affichée est aussi une manière de se distinguer.

La fin

Il meurt à Athènes, âgé, d'une maladie que les sources ne précisent pas. Diogène Laërce raconte une visite de son élève Diogène de Sinope venu lui proposer un poignard pour abréger ses souffrances, et le refus d'Antisthène. L'histoire est un morceau de littérature édifiante plus qu'un fait établi, et elle sert surtout à installer la filiation entre les deux hommes, que les historiens d'aujourd'hui examinent avec prudence.

Pensée principale

La pensée d'Antisthène nous parvient par éclats. Aristote le cite pour le réfuter, Diogène Laërce le résume en formules, les stoïciens le revendiquent. Il faut lire ces trois sources en sachant que chacune avait intérêt à le tirer de son côté.

La vertu suffit

La thèse centrale tient en une phrase : la vertu suffit au bonheur, et rien d'autre n'y est nécessaire. Ni la richesse, ni la naissance, ni la santé, ni la réputation. Celui qui est vertueux ne manque de rien parce qu'il ne désire rien de ce qui peut lui être retiré.

Cette position radicalise l'enseignement de Socrate. Socrate soutenait que la vertu est le bien le plus important ; Antisthène supprime le reste. Il ne dit pas que la richesse est mauvaise, il dit qu'elle est indifférente, ce qui est plus dur encore, car cela retire tout motif de la poursuivre.

La conséquence pratique est l'autarcie, la capacité à se suffire. Le sage d'Antisthène est décrit comme un homme qui n'a besoin de personne, qui trouve en lui-même de quoi vivre. Les stoïciens reprendront ce vocabulaire presque tel quel.

La vertu s'apprend, et elle se prouve par les actes

Deux précisions changent tout. D'abord, la vertu s'enseigne : on ne naît pas vertueux, on le devient, et cela ruine la prétention des familles nobles à posséder l'excellence par le sang. Ensuite, la vertu relève des actes et n'a besoin ni de longs discours ni d'un grand appareil de savoir. La formule est rapportée par Diogène Laërce et elle dessine un programme : contre l'érudition des sophistes comme contre la dialectique qui se prolonge, l'épreuve de la vertu est la conduite.

Ce refus de l'érudition ne doit pas tromper. Antisthène a beaucoup écrit et a pris part aux débats techniques de son temps sur le langage. Ce qu'il conteste, c'est l'idée que le savoir accumulé rende meilleur.

Le plaisir

Les témoignages lui prêtent une hostilité vive au plaisir, jusqu'à une déclaration restée célèbre où il préfère la folie au plaisir. La formule est transmise par Diogène Laërce et sa brutalité a pu être accentuée par la transmission. L'essentiel est ailleurs : le plaisir est suspect parce qu'il attache à ce que l'on ne maîtrise pas. Sur ce point, Antisthène s'oppose frontalement à Aristippe de Cyrène, autre disciple de Socrate, qui fait du plaisir le bien. Deux hommes formés par le même maître aboutissent à des conclusions inverses, ce qui en dit long sur ce que Socrate laissait ouvert.

Le langage et la définition

Antisthène a soutenu des thèses de logique que nous connaissons surtout par Aristote.

La première est qu'à chaque chose correspond un discours qui lui est propre, un seul. Dire quelque chose, c'est énoncer ce que la chose est ; il n'y a pas plusieurs façons correctes de le faire.

La seconde en découle : il est impossible de se contredire. Si chaque chose a son discours propre, alors deux personnes qui semblent se contredire ne parlent pas de la même chose, ou bien l'une d'elles ne dit rien du tout. Aristote rapporte cette position pour la réfuter et la juge naïve.

La troisième porte sur la définition. Les choses composées peuvent se définir, en énumérant leurs éléments ; les choses simples ne le peuvent pas, on ne peut que les nommer et les comparer. Aristote reprend ce point dans la Métaphysique. Cette thèse touche un problème réel, celui du point où l'analyse s'arrête, et elle a retrouvé des échos dans la philosophie du langage du XXe siècle.

Vous remarquerez la cohérence de l'ensemble : si le langage ne peut pas produire de contradiction féconde, la discussion ne peut pas être la voie de la vérité, et il ne reste que la conduite pour éprouver ce que l'on vaut.

Héraclès plutôt que les dieux de la cité

Antisthène a écrit sur Homère et sur Héraclès. Il lit les poèmes en cherchant sous la lettre un enseignement moral, procédé que l'on appelle lecture allégorique et qui aura une longue carrière. Héraclès, héros de l'effort et du travail pénible, lui sert de modèle : la vertu est une peine acceptée.

Sur les dieux, plusieurs auteurs anciens, dont Cicéron, lui attribuent une distinction : selon la convention il y a de nombreux dieux, selon la nature il n'y en a qu'un. La formule est cohérente avec sa manière de séparer ce qui est institué de ce qui est. Sa portée exacte reste débattue, et il serait imprudent d'y lire un monothéisme au sens que ce mot a pris plus tard.

Œuvres majeures

Antisthène fut un auteur abondant. Diogène Laërce donne une liste de titres répartis en dix volumes, qui couvre la logique, la physique, la morale, la politique, la lecture d'Homère et la rhétorique. Presque tout a disparu. Voici ce qui reste et ce qui se laisse reconstituer.

L'Ajax et l'Ulysse

Ce sont les deux seuls textes suivis que nous ayons de lui, et ils sont conservés en entier. Ce sont deux déclamations qui se répondent : après la mort d'Achille, Ajax et Ulysse plaident chacun pour obtenir ses armes. Ajax invoque le courage physique et la loyauté affichée, Ulysse l'intelligence, la ruse et les services rendus dans l'ombre.

L'exercice vient de l'école de Gorgias. Mais l'argumentation d'Ulysse, qui défend une excellence sans témoin et sans éclat, rejoint ce que l'on sait des thèses d'Antisthène sur la vertu comme conduite plutôt que comme réputation. Ces deux courts textes sont le meilleur point d'entrée dans son œuvre, précisément parce qu'ils sont de lui.

Les écrits sur Héraclès

Plusieurs titres perdus sont consacrés à Héraclès. Le héros y devient la figure du travail vertueux : celui qui affronte les épreuves sans attendre de récompense. Cette lecture a durablement marqué la tradition cynique puis stoïcienne, où Héraclès sert de patron. Nous ne possédons que des allusions.

Les écrits sur Homère

Antisthène a commenté l'Odyssée et l'Iliade, en y cherchant un sens moral sous le récit. Ulysse y est réhabilité contre la tradition qui en faisait un menteur. Quelques fragments de ces commentaires subsistent chez des scholiastes, c'est-à-dire des annotateurs anciens des manuscrits.

Le Cyrus

Un ou plusieurs écrits portaient sur Cyrus, fondateur de l'empire perse, sans doute pour examiner ce qui fait un bon chef. Rien n'en subsiste directement. Le thème circule à Athènes dans ces années, Xénophon lui consacrant lui aussi un ouvrage.

Le Sathon

Diogène Laërce mentionne un écrit dirigé contre Platon, dont le titre est un jeu de mots insultant sur son nom. Le texte est perdu et le témoignage, tardif, appartient au genre des querelles d'écoles que la doxographie aime rapporter. Il atteste au moins la réputation d'une inimitié.

Les fragments

Les citations, résumés et témoignages ont été rassemblés par les éditeurs modernes, notamment dans l'édition de Gabriele Giannantoni consacrée aux disciples de Socrate. C'est là que l'on trouve l'état du dossier. La fiche de Philotopie ne consacre pas de page séparée à ces écrits perdus : il n'y a pas de livre à lire, et il serait trompeur de faire croire le contraire.

Postérité et influence

L'ancêtre revendiqué du cynisme

La tradition antique place Antisthène à l'origine du cynisme. Elle en fait le maître de Diogène de Sinope, qui aurait transmis à Cratès de Thèbes, lequel aurait enseigné à Zénon de Cition, fondateur du stoïcisme. Cette chaîne a une fonction : elle rattache le stoïcisme à Socrate par une lignée continue, ce qui lui donne un brevet d'ancienneté et de sérieux.

Les historiens modernes la regardent de près. Les dates de Diogène de Sinope et d'Antisthène se recouvrent mal, les sources qui affirment le lien sont tardives, et les auteurs contemporains d'Antisthène ne le présentent jamais comme un cynique. La position aujourd'hui répandue est plus nuancée : Antisthène a formulé des thèses dont les cyniques se sont réclamés, sans qu'il faille en faire le fondateur d'une école qu'il n'a pas connue sous ce nom.

Le legs au stoïcisme

L'héritage le mieux établi est doctrinal. L'idée que la vertu suffit au bonheur, celle que les biens extérieurs sont indifférents, celle de l'autarcie du sage, celle enfin que la vertu s'enseigne, se retrouvent presque terme à terme dans le stoïcisme ancien. Les stoïciens ont d'ailleurs conservé et diffusé ses formules, ce qui explique en partie que nous en ayons quelques-unes.

Une postérité logique inattendue

Ses thèses sur la définition et sur l'impossibilité de la contradiction ont eu une vie propre. Aristote les discute assez longuement pour qu'elles comptent : elles obligent à préciser ce qu'est définir et pourquoi certaines réalités ne se définissent pas. La question du point où l'analyse s'arrête, faute d'éléments plus simples, traverse ensuite l'histoire de la logique, et le XXe siècle l'a retrouvée dans les débats sur les propositions élémentaires et sur ce que le langage peut décrire.

L'éclipse et le retour

Pendant longtemps, Antisthène n'a existé dans les manuels que comme une ligne entre Socrate et Diogène. Le travail éditorial du XXe siècle a changé cela : le rassemblement des fragments socratiques par Gabriele Giannantoni, puis les études consacrées aux socratiques mineurs, ont rendu visible un auteur autonome. Les recherches françaises et italiennes sur le cynisme ancien, dans les dernières décennies, ont accompagné ce mouvement.

Ce qui reste actuel

Deux propositions d'Antisthène continuent de faire travailler. La première est que la valeur d'une personne se juge à ce qu'elle fait, non à ce qu'elle sait dire : c'est une critique permanente adressée aux cultures savantes, y compris la nôtre. La seconde est que le bonheur ne dépend pas des biens que l'on peut perdre. Vous pouvez la juger consolante ou désarmante. Elle a en tout cas le mérite de poser clairement la question du rapport entre bien-être et possession.

Controverses et débats

Fondateur du cynisme, ou non ?

C'est le débat principal. Diogène Laërce et la tradition tardive font d'Antisthène le premier cynique et le maître de Diogène de Sinope. Une partie des historiens modernes conteste cette généalogie : les chronologies s'accordent mal, aucun témoignage ancien ne qualifie Antisthène de cynique de son vivant, et la lignée semble avoir été construite par les stoïciens pour se donner une ascendance socratique.

D'autres chercheurs maintiennent qu'il y a bien une continuité, non pas institutionnelle mais doctrinale, et que le refus des conventions, l'éloge de l'effort et le choix d'une vie dépouillée suffisent à justifier le rattachement. Le désaccord porte moins sur les textes que sur ce que l'on appelle fonder une école.

Que vaut Diogène Laërce ?

L'essentiel de ce que nous croyons savoir vient des Vies et doctrines des philosophes illustres, compilation du IIIe siècle de notre ère. L'ouvrage est précieux, parce qu'il conserve des listes de titres et des citations perdues ailleurs. Il est aussi peu critique : il juxtapose ses sources sans les trier, raconte volontiers des anecdotes édifiantes et attribue aux fondateurs les thèses de leurs héritiers. Chaque énoncé qui ne vient que de lui doit être tenu pour un témoignage, non pour un fait.

Le silence de Platon

Platon ne nomme jamais Antisthène dans ses dialogues, sinon dans la liste des présents au Phédon. Certains commentateurs estiment pourtant que plusieurs passages le visent sans le nommer, en particulier des discussions du Sophiste et du Théétète sur l'impossibilité de la fausseté ou de la contradiction. L'identification est vraisemblable, elle n'est pas démontrable, et il faut résister à la tentation de reconstruire une doctrine entière à partir d'allusions supposées.

Un ennemi du savoir ?

La formule selon laquelle la vertu n'a besoin ni de discours ni de savoir a fait d'Antisthène, pour certains lecteurs, un adversaire de la culture. Le portrait s'accorde mal avec un auteur de dix volumes qui commentait Homère et discutait de la définition. La lecture inverse, plus économique, est qu'il visait l'érudition sans effet moral, et non le savoir lui-même. Les deux interprétations circulent.

La question théologique

L'attribution de la formule sur un dieu unique selon la nature repose sur des sources romaines et impériales. Certains y voient une thèse philosophique ferme, d'autres une remarque isolée que la transmission a durcie. Prudence recommandée : les auteurs qui citent ce passage avaient souvent leurs propres raisons de chercher des monothéistes chez les Grecs.

Pour aller plus loin

Lire Antisthène

Commencez par les deux déclamations conservées, l'Ajax et l'Ulysse. Elles sont courtes et elles sont de lui, ce qui est rare. Vous les trouverez dans les recueils de sophistes et de socratiques, ainsi que dans les éditions de fragments citées ci-dessous.

Pour le reste, il faut passer par les fragments. L'édition de référence est celle de Gabriele Giannantoni, Socratis et Socraticorum reliquiae, qui rassemble l'ensemble du dossier socratique avec un commentaire italien. Elle est exigeante mais elle fait autorité.

Les sources anciennes

Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre VI. Le texte existe en français sous la direction de Marie-Odile Goulet-Cazé, chez Le Livre de Poche, avec un appareil de notes qui signale précisément ce qui est douteux. C'est l'édition à préférer.

Xénophon, Banquet et Mémorables, où Antisthène apparaît comme personnage. Le portrait est bienveillant et contraste avec le silence de Platon.

Aristote, Métaphysique, livre VIII, et Topiques, pour les thèses sur la définition et sur la contradiction.

Études

Marie-Odile Goulet-Cazé a consacré une grande partie de son travail au cynisme ancien et à ses origines. Ses introductions et ses articles sont le meilleur guide francophone pour comprendre ce qui se joue dans la question de la filiation entre Antisthène et Diogène.

Le recueil collectif Le Cynisme ancien et ses prolongements, publié aux Presses universitaires de France, donne un panorama des positions.

En anglais, l'ouvrage de Donald Dudley sur l'histoire du cynisme a ouvert la discussion critique sur la filiation ; il est ancien mais il reste cité.

En ligne

La Stanford Encyclopedia of Philosophy et l'Internet Encyclopedia of Philosophy proposent des notices sur Antisthène et sur le cynisme ancien, avec des bibliographies actualisées. Les textes grecs de Diogène Laërce et de Xénophon sont consultables sur Perseus.

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