Libéralisme évolutionniste
Famille de pensée libérale qui tient les institutions de la liberté pour le produit d'une évolution non intentionnelle plutôt que d'un projet rationnel. Formulée par Hayek à partir des Lumières écossaises, elle oppose l'ordre spontané à l'ordre fabriqué.
Une étiquette plutôt qu'une école
Il faut le dire d'emblée : « libéralisme évolutionniste » n'est pas un nom que ces auteurs se sont donné. C'est une catégorie de commentateurs, particulièrement répandue en français, où elle sert à distinguer cette tradition d'autres variantes du libéralisme - le libéralisme des droits naturels, le libéralisme utilitariste, le libéralisme égalitaire. Des auteurs comme Philippe Nemo, Gilles Dostaler ou Serge Audier l'ont employée ou discutée, avec des intentions opposées.
La commodité de l'étiquette a un coût. Elle rassemble des auteurs séparés par deux siècles et par des problèmes différents, et elle suggère une continuité que Hayek a lui-même construite rétrospectivement. Lire Hume ou Smith à travers Hayek, c'est les lire en fonction d'un débat - celui de la planification économique au XXe siècle - qui n'était pas le leur.
La question de départ
Le problème commun à ces auteurs peut se formuler simplement : comment des arrangements complexes et profitables peuvent-ils exister sans que personne les ait conçus ?
La langue française n'a pas été inventée par un comité. Le droit commercial s'est formé par sédimentation d'usages marchands. Les prix coordonnent des millions de décisions sans qu'aucune autorité ne les calcule. Ces phénomènes ne sont ni naturels, au sens où ils existeraient sans les hommes, ni artificiels, au sens où ils résulteraient d'un plan. Ils occupent une troisième catégorie.
Adam Ferguson, dans son essai sur l'histoire de la société civile en 1767, a formulé cette idée d'une manière que Hayek reprendra comme un mot d'ordre : les établissements humains sont bien le résultat de l'action des hommes, sans être l'exécution d'un dessein. Avant lui, Bernard Mandeville avait soutenu dans sa Fable des abeilles que des vices privés pouvaient produire des bénéfices publics, thèse scandaleuse qui posait déjà le problème.
David Hume fournit l'armature philosophique. Pour lui, la justice n'est pas une vérité découverte par la raison : c'est une convention née de l'expérience répétée des avantages de la stabilité des possessions. Les règles ne sont pas justes parce qu'un raisonnement les a établies, elles se sont maintenues parce que les sociétés qui les suivaient prospéraient. Adam Smith applique une analyse de même forme à la division du travail et à l'échange, dans un vocabulaire que l'expression de main invisible a popularisé.
Hayek : deux sortes d'ordre
Hayek systématise à partir d'une distinction qu'il emprunte au grec. Il existe deux types d'ordre : le taxis, ordre fabriqué, disposé par quelqu'un en vue d'un but qu'il connaît, comme une armée ou une usine ; et le kosmos, ordre spontané, qui se forme par ajustement mutuel de ses éléments sans que personne en ait la vue d'ensemble, comme un marché ou une langue.
La confusion des deux est, selon lui, l'erreur politique majeure de la modernité. On croit pouvoir traiter une société comme une organisation, lui fixer des objectifs et l'y conduire. Mais un ordre spontané n'a pas de but : il a des règles. Et sa supériorité tient précisément à ce que personne n'a besoin de savoir ce que les autres savent.
C'est l'argument de la connaissance dispersée, que Hayek a développé dès les années trente dans la controverse sur le calcul économique socialiste. Le savoir utile à la coordination est éparpillé entre les individus, souvent tacite, lié à des circonstances locales et à des compétences que celui qui les possède ne saurait pas formuler. Un planificateur, aussi bien intentionné et bien équipé qu'on l'imagine, ne peut pas rassembler ce savoir, parce qu'il cesse d'exister dès qu'on le détache de la situation où il s'exerce. Le système des prix fonctionne comme un mécanisme de transmission qui résume cette information sans la centraliser.
Hayek distingue parallèlement deux sortes de règles. Le nomos est la règle de juste conduite, générale, abstraite, négative : elle dit ce qu'on ne doit pas faire, elle s'applique à des cas indéterminés d'avance, elle s'est le plus souvent dégagée de la pratique judiciaire. La thesis est le commandement du législateur, qui organise l'administration en vue d'objectifs. Confondre les deux, c'est-à-dire légiférer comme on administre, lui paraît le mécanisme par lequel les démocraties défont progressivement l'État de droit.
L'évolution des règles
Le terme évolutionniste vient de la réponse à la question : d'où viennent les bonnes règles ? Hayek soutient qu'elles ont été sélectionnées. Des groupes humains ont adopté, par accident ou par imitation, des pratiques diverses ; ceux dont les pratiques favorisaient la coopération et l'accumulation se sont développés et ont été imités ; les règles ont survécu à leurs inventeurs sans que personne en comprenne la raison. Nous suivons des règles dont nous ignorons la fonction, et cette ignorance n'est pas un défaut : c'est la condition pour bénéficier d'une expérience plus longue que la nôtre.
Il en tire sa cible principale, qu'il nomme rationalisme constructiviste : l'idée qu'on ne doive accepter que les institutions dont on peut justifier la rationalité. Cette exigence, qu'il fait remonter à Descartes et qu'il voit culminer dans les projets de planification, détruit selon lui un capital d'expérience qu'elle ne sait pas remplacer. Dans La Présomption fatale, publiée en 1988, il donne à cette thèse sa formulation la plus polémique.
La conclusion politique est une défense du droit général et impersonnel, de la limitation du pouvoir législatif, de la concurrence comme procédure de découverte. Hayek n'est pas un partisan de l'absence d'État : il admet un cadre juridique fort, et même un revenu minimum garanti, tout en refusant les politiques qui attribuent des positions ou corrigent des résultats. Le point mérite d'être souligné, parce qu'il distingue sa position de celle des libertariens.
Les critiques
Ce dispositif a suscité des objections qui n'ont pas été réfutées.
La plus immédiate est logique : du fait qu'une règle se soit maintenue, il ne suit pas qu'elle soit bonne. L'esclavage, les castes, la subordination des femmes ont duré longtemps et dans de nombreuses sociétés. Si la survie est le critère, le critère valide trop. Hayek répond en invoquant la prospérité des groupes qui ont adopté les règles de la grande société ouverte, mais cette réponse déplace la question plutôt qu'elle ne la résout : il faut alors justifier pourquoi la prospérité serait le bon étalon.
La deuxième porte sur le mécanisme. La sélection dont parle Hayek opère sur des groupes, et la sélection de groupe est contestée par les biologistes de l'évolution, du moins sous la forme simple qu'il lui donne. Transposer un modèle darwinien à la culture suppose en outre des unités de transmission et un mécanisme d'hérédité que le modèle laisse indéterminés.
La troisième est une accusation de conservatisme déguisé. Si l'on ne peut évaluer les institutions qu'on a reçues, toute réforme délibérée devient suspecte, et la charge de la preuve pèse toujours sur celui qui veut changer. Hayek s'est défendu d'être conservateur, en soutenant que sa position autorise la réforme des règles une à une, par le droit, sans projet d'ensemble. Ses critiques observent que la distinction entre une réforme légitime et un projet constructiviste n'est jamais clairement tracée.
La quatrième est historique et philologique. Hume et Smith ont-ils dit ce que Hayek leur fait dire ? Plusieurs spécialistes des Lumières écossaises, dont Donald Winch et Knud Haakonssen, ont montré que Smith accordait à l'État et à la justice sociale une place que la lecture hayékienne réduit, et que sa théorie des sentiments moraux ne se laisse pas rabattre sur une théorie de l'ordre spontané.
La cinquième, enfin, vient de l'intérieur du libéralisme. John Rawls soutient que les institutions de base d'une société, précisément parce qu'elles déterminent les perspectives de vie de chacun, doivent faire l'objet d'une justification devant tous ceux qu'elles affectent. Qu'elles soient le produit d'une évolution ne les dispense pas de cette épreuve. La querelle entre ces deux libéralismes - l'un qui demande si une institution a fait ses preuves, l'autre si elle est justifiable - est l'une des lignes de partage de la philosophie politique contemporaine.
Où la ranger
Cette tradition croise d'autres courants sans se confondre avec eux. Elle est proche de l'école autrichienne d'économie, dont Hayek est issu, mais tous les Autrichiens ne sont pas évolutionnistes : Ludwig von Mises raisonnait a priori, en déduisant l'action humaine de ses axiomes. Elle est distincte du libertarianisme de Robert Nozick, qui part de droits individuels inviolables plutôt que d'un processus historique. Et elle appartient au libéralisme classique sans en épuiser les versions.
Ce qui reste vivant
Indépendamment du jugement qu'on porte sur ses conclusions politiques, la tradition a laissé deux acquis que ses adversaires eux-mêmes utilisent.
Le premier est l'attention aux effets non intentionnels. Une politique produit des conséquences que personne n'a voulues, et les anticiper est une part du travail de qui gouverne. Cette idée n'appartient à aucun camp.
Le second est l'argument de la connaissance. Toute décision centralisée se heurte à la question de savoir ce que le décideur peut savoir. Les discussions contemporaines sur les données, la quantification et les limites de l'expertise retrouvent ce problème, parfois sans savoir d'où il vient. Que les moyens de traitement de l'information aient été transformés depuis 1945 rend d'ailleurs l'argument de Hayek plus intéressant, puisqu'il devient possible de le mettre à l'épreuve : le savoir tacite est-il réductible à des données ? La réponse n'est pas acquise.