Libéralisme classique

fin du XVIIe siècle - toujours actif Europe occidentale et Amérique du Nord 9 min de lecture

Tradition politique et économique qui, de Locke à Mill, fait de la liberté individuelle le principe d'organisation de la société et de la limitation du pouvoir la première exigence politique. L'expression est rétrospective, forgée au XXe siècle pour la distinguer du libéralisme social.

La matrice des droits et du consentement

John Locke fournit l'armature doctrinale. Les Deux Traités du gouvernement civil, publiés en 1689, posent que les individus possèdent, antérieurement à toute institution, des droits à la vie, à la liberté et aux biens acquis par leur travail. Le gouvernement n'a pas d'autre fin que de protéger ces droits ; il tire sa légitimité du consentement des gouvernés et la perd s'il se retourne contre eux, ce qui ouvre un droit de résistance.

Trois éléments de cette construction passeront dans toute la tradition. D'abord la primauté de l'individu sur la communauté dans l'ordre de la justification. Ensuite le caractère instrumental de l'État, qui n'est pas la réalisation d'un bien commun substantiel mais un dispositif de protection. Enfin le statut central de la propriété, tenue pour une condition de l'indépendance personnelle et non pour un simple avantage matériel.

Montesquieu apporte en 1748, avec De l'esprit des lois, le volet institutionnel. Sa thèse est que la liberté ne résulte pas de la bonté des gouvernants mais de la disposition des pouvoirs : il faut que le pouvoir arrête le pouvoir, et c'est pourquoi la fonction de faire les lois, celle de les exécuter et celle de juger doivent être séparées. Le libéralisme classique sera indissociablement une doctrine des droits et une ingénierie constitutionnelle.

Les Lumières écossaises et l'ordre spontané

David Hume et Adam Smith déplacent la question. Ils ne demandent pas quels droits les individus possèdent par nature, mais comment une société nombreuse peut tenir ensemble sans que personne ne la dirige. Hume montre que la justice et la propriété sont des conventions utiles, nées de l'expérience et consolidées par l'habitude, plutôt que des vérités déduites.

Smith publie en 1776 La Richesse des nations, qui fait de la division du travail la source de la prospérité et soutient que la poursuite par chacun de son intérêt produit, sous certaines conditions, un résultat collectif que nul n'avait projeté. L'argument est souvent caricaturé. Smith n'affirme pas que l'égoïsme est vertueux, il consacre une autre œuvre entière aux sentiments moraux, et il énumère les cas où le marché échoue : il dénonce les coalitions de marchands, défend l'instruction publique et admet des travaux que le privé n'entreprendra pas. Vous ferez bien de distinguer sa doctrine des usages polémiques qui s'en réclament.

Le moment libéral du XIXe siècle

La Révolution française et ses suites déplacent les enjeux. Benjamin Constant formule la crainte qui devient propre au libéralisme de ce siècle : non plus seulement l'arbitraire d'un prince, mais la tyrannie exercée au nom du peuple. Sa distinction entre la liberté des anciens, participation à la décision collective, et celle des modernes, jouissance garantie d'une sphère privée, structurera les discussions ultérieures.

Tocqueville poursuit sur ce terrain. De la démocratie en Amérique, paru en 1835 et 1840, soutient que l'égalité des conditions est irréversible et qu'elle porte en elle deux dangers, la pression de l'opinion majoritaire sur les esprits et un pouvoir administratif doux qui prend en charge les individus jusqu'à les décharger de se gouverner. Son remède n'est pas la limitation du suffrage mais la vigueur des associations, des libertés locales et de la presse.

John Stuart Mill occupe une position charnière. De la liberté, en 1859, donne la formulation la plus nette du principe selon lequel la société ne peut contraindre un individu que pour prévenir un tort à autrui. Mais Mill est aussi celui par qui la tradition commence à se diviser : il reconnaît l'ampleur des inégalités produites par l'industrie, s'intéresse aux coopératives et révise ses positions sur la propriété. Le libéralisme classique trouve chez lui son argument le plus solide et le début de son dépassement.

Sur le versant économique, l'école de Manchester et les publicistes du libre-échange, dont Frédéric Bastiat en France, mènent campagne contre les droits de douane et contre l'intervention de l'État, en tenant la liberté commerciale pour une condition de la paix entre les nations.

Les thèses communes

Malgré des désaccords considérables, on peut dégager quatre thèses partagées.

La première est l'individualisme méthodologique et normatif : l'explication des phénomènes sociaux part des individus, et c'est à eux que le jugement moral s'adresse en dernier ressort.

La deuxième est la limitation du pouvoir, par la séparation des fonctions, la primauté du droit et la garantie de libertés soustraites au vote.

La troisième est la défense de la liberté politique entendue d'abord négativement, comme absence d'entrave, formulation qu'Isaiah Berlin analysera au XXe siècle en l'opposant à une conception positive de la liberté comme autogouvernement.

La quatrième est la confiance accordée à la coordination non planifiée, qu'il s'agisse du marché, des conventions juridiques ou de la libre discussion des opinions.

La crise et la bifurcation

À la fin du XIXe siècle, le libéralisme se divise sous la pression de la question sociale. Un courant que ses contemporains nomment nouveau libéralisme, représenté en Grande-Bretagne par Thomas Hill Green puis Leonard Hobhouse, soutient qu'une liberté purement formelle ne vaut rien pour qui manque d'instruction, de santé ou de ressources, et que l'État doit fournir les conditions de l'exercice effectif des libertés. C'est l'origine du libéralisme social, puis des États-providence du XXe siècle, et c'est aussi la raison pour laquelle il a fallu inventer l'étiquette de libéralisme classique pour désigner ce dont ce courant se séparait.

La critique extérieure est plus radicale. Karl Marx soutient que les libertés proclamées masquent un rapport de production dans lequel la vente de la force de travail n'a d'égalité que la forme, et que la propriété garantie par le droit est l'instrument même de la domination. Proudhon attaque de son côté la propriété sans souscrire à l'étatisme. Au XXe siècle, Karl Polanyi soutiendra dans un ouvrage de 1944 que le marché autorégulateur n'est pas un ordre naturel mais une construction politique, dont l'extension a produit les réactions autoritaires de l'entre-deux-guerres.

Le renouveau du XXe siècle

Après 1945, un ensemble d'auteurs entreprend de reformuler la tradition contre la planification. Friedrich Hayek en est la figure la plus discutée. Son argument central n'est pas moral mais épistémique : la connaissance nécessaire à la coordination économique est dispersée entre des millions d'individus et pour une large part tacite, de sorte qu'aucune autorité centrale ne peut en disposer. Les institutions qui réussissent sont celles qui ont évolué sans être conçues, et le rôle du droit est de fournir des règles générales plutôt que des objectifs.

Cette version se distingue nettement de Locke : elle ne repose pas sur des droits naturels mais sur une théorie de l'ignorance et de l'évolution. Robert Nozick propose au contraire, en 1974, une reconstruction fondée sur des droits individuels tenus pour des contraintes infranchissables, qui aboutit à un État minimal. Le courant qu'on nomme libertarianisme en est issu, et il faut le distinguer du libéralisme classique : les auteurs du XVIIIe siècle admettaient des fonctions publiques que les libertariens contestent.

Le mot néolibéralisme, enfin, désigne dans l'usage courant les politiques de dérégulation menées à partir des années 1980. Son emploi est contesté : ses utilisateurs y voient une description, ceux qu'il désigne une étiquette polémique, et les historiens notent que les auteurs ainsi rassemblés défendaient des positions parfois opposées sur le rôle de l'État.

Controverses

La liberté négative suffit-elle ?

C'est le différend principal. Les critiques soutiennent qu'une liberté définie comme absence d'entrave laisse intactes les dépendances économiques et que celui qui doit accepter n'importe quel emploi pour subsister n'est pas libre au sens plein. Les défenseurs répondent qu'élargir le concept de liberté jusqu'à y inclure les moyens de son exercice conduit à justifier au nom de la liberté des contraintes considérables, et qu'il est plus clair de distinguer la liberté et les ressources. John Rawls a proposé au XXe siècle une synthèse, en donnant la priorité aux libertés fondamentales tout en subordonnant les inégalités à l'amélioration du sort des plus défavorisés ; les héritiers du libéralisme classique lui reprochent d'avoir trop concédé, ses lecteurs de gauche de n'avoir pas assez.

Quelle place pour l'État ?

La tradition n'a jamais été unanime. Smith admettait l'instruction publique et les travaux d'intérêt général, Mill une fiscalité redistributive, Hayek un revenu minimal garanti. Opposer un libéralisme classique hostile par principe à toute action publique à un libéralisme social interventionniste simplifie des positions qui furent toutes affaires de degré. Le désaccord réel porte sur la forme de l'intervention plus que sur son existence : règles générales et prévisibles d'un côté, poursuite d'objectifs sociaux déterminés de l'autre.

Un universalisme à éclipses

Une critique historique s'est développée depuis plusieurs décennies. Les grands textes libéraux proclament des droits universels tout en coexistant avec l'esclavage colonial, l'exclusion politique des femmes et la justification de la domination impériale. Locke lui-même fut associé à l'administration coloniale. Les lecteurs se divisent sur l'interprétation : certains y voient une contradiction performative qui atteint la doctrine, d'autres un décalage entre le principe et son application, le principe ayant précisément fourni aux mouvements d'émancipation ultérieurs les arguments de leur combat. Le débat n'est pas clos, et il importe parce qu'il décide de ce que l'on peut encore faire de cet héritage.

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