La philosophie politique analytique

fin des années 1950 - courant toujours actif Monde anglophone 6 min de lecture

Manière de traiter les questions de justice, de liberté et de légitimité par la clarification conceptuelle, l'argumentation explicite et les expériences de pensée. Refondée par la Théorie de la justice de Rawls en 1971, elle rassemble des positions opposées autour d'un même style d'enquête.

Une discipline qu'on avait déclarée morte

Pour comprendre ce courant, il faut partir de la situation qui le précède. Au milieu du vingtième siècle, la philosophie politique normative est en mauvaise santé dans le monde anglophone. La raison en est en partie doctrinale : les courants issus du positivisme logique tenaient les énoncés de valeur pour dépourvus de contenu vérifiable, donc inaptes à l'argumentation rationnelle. La philosophie pouvait analyser le sens des mots politiques, elle ne pouvait pas dire ce qui est juste. Plusieurs auteurs constatent alors que la discipline a cessé de produire des théories substantielles.

Deux travaux annoncent le retournement. L'étude d'Isaiah Berlin sur les deux concepts de liberté, à la fin des années cinquante, montre qu'une distinction conceptuelle bien conduite a des conséquences politiques considérables, et que le pluralisme des valeurs est lui-même une thèse philosophique. Les travaux sur l'analyse des concepts politiques rouvrent, de leur côté, la voie à l'examen argumenté.

Le point de bascule

La parution en 1971 de la Théorie de la justice de John Rawls change la situation. L'ouvrage ne se contente pas de clarifier des concepts : il propose une théorie complète de la justice sociale, la défend par des arguments explicites et invite à la réfuter.

Trois outils y sont mis en place, et ils sont devenus l'outillage commun de la discipline.

La position originelle est une situation de choix imaginaire où des personnes doivent s'accorder sur les principes régissant leur société. Le voile d'ignorance leur retire la connaissance de leur position future, de leurs talents, de leur génération et de leur conception du bien. Rawls soutient que des choix faits dans ces conditions sont équitables, parce que personne ne peut avantager sa propre situation.

L'équilibre réfléchi est la méthode par laquelle on ajuste les uns aux autres les principes que l'on tient et les jugements particuliers dont on est sûr, en révisant tantôt les premiers, tantôt les seconds, jusqu'à obtenir un accord. Cette méthode a une portée générale : elle indique comment on peut argumenter en morale sans invoquer d'évidence première.

L'expérience de pensée, enfin, devient un instrument systématique. On construit un cas, si nécessaire irréaliste, pour isoler une variable et tester une intuition.

Les grandes controverses

La vitalité du courant vient de ce que l'ouvrage de Rawls a été attaqué de toutes les directions, et que ces attaques ont été formulées dans le même langage.

Robert Nozick oppose, trois ans plus tard, une théorie fondée sur les droits individuels et sur la légitimité des transferts consentis. Si une distribution résulte d'acquisitions légitimes et d'échanges volontaires, soutient-il, elle est juste, quelle que soit sa forme. Son expérience de pensée sur la machine à expériences est devenue un classique de la discussion sur le bien-être.

La critique dite communautarienne porte sur les présupposés de la construction. Michael Sandel soutient que la personne placée derrière le voile d'ignorance est un sujet dépouillé de tout ce qui le constitue, et qu'une théorie de la justice ne peut faire abstraction des attachements qui donnent son contenu à une vie. Alasdair MacIntyre élargit l'objection : la morale moderne, coupée d'une tradition et d'une conception de la vie bonne, ne dispose plus des ressources qui rendaient ses jugements intelligibles. Charles Taylor met en cause l'individualisme implicite de certaines théories des droits.

Une autre ligne de critique porte sur la mesure de ce que l'on distribue. Amartya Sen objecte que l'égalité des ressources ne garantit pas l'égalité réelle, puisque des personnes différentes convertissent différemment les mêmes moyens en possibilités effectives d'agir ; il propose de raisonner en termes de capacités. Martha Nussbaum développe cette approche en proposant une liste de capacités centrales, ce qui l'expose au reproche de partialité culturelle et la conduit à s'en défendre longuement.

Les critiques féministes ont montré, de leur côté, que la famille était restée un angle mort de la théorie, alors que la division du travail domestique conditionne l'accès de chacun aux biens dont la théorie traite.

Objections de méthode

Deux reproches plus radicaux visent la manière de faire elle-même.

Le premier concerne l'abstraction. Une théorie qui commence par décrire une société bien ordonnée, où tous respectent les principes justes, dit-on trop peu sur les situations réelles, marquées par l'injustice héritée, les rapports de force et le désaccord profond. La distinction entre théorie idéale et théorie non idéale, présente chez Rawls lui-même, a nourri une abondante littérature sur la bonne manière de l'articuler.

Le second vient de ce qu'on appelle le tournant réaliste. Bernard Williams soutient que la philosophie politique ne doit pas se concevoir comme une éthique appliquée : la politique a ses problèmes propres, dont le premier est l'ordre et la légitimité, et une théorie qui part de principes moraux et cherche ensuite à les appliquer se trompe d'objet. D'autres auteurs ont reproché à la discipline sa concentration sur quelques démocraties riches et son silence relatif sur les inégalités internationales, silence que les travaux sur la justice globale ont depuis entrepris de combler.

Ce qui a changé et ce qui demeure

Le courant a produit un vocabulaire que les débats publics ont largement absorbé, souvent sans en connaître l'origine : l'égalité des chances entendue comme neutralisation des circonstances non choisies, la distinction entre liberté d'obstacles et liberté de moyens, la question de savoir ce que la société doit à ceux qui n'ont pas choisi leur désavantage.

Sa limite la plus souvent relevée reste son rapport à l'histoire. Discuter d'une distribution juste à partir d'un cas construit permet une grande précision, et fait courir le risque d'oublier par quels processus concrets les inégalités existantes se sont formées. Les travaux les plus récents, notamment sur les réparations, sur les injustices structurelles et sur la justice climatique, cherchent précisément à tenir les deux exigences.

Un mot enfin sur la réception francophone. Longtemps tenue à distance, cette tradition est aujourd'hui traduite et discutée en France, et les échanges avec la théorie critique d'expression allemande, notamment avec l'œuvre de Jürgen Habermas, ont montré que la frontière entre les styles philosophiques était plus poreuse qu'on ne le croyait.

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