Le pluralisme des valeurs

début du XXe siècle - toujours actif Europe et Amérique du Nord 6 min de lecture

Courant selon lequel il existe plusieurs biens objectifs, irréductibles les uns aux autres, qui peuvent entrer en conflit sans qu'aucune mesure commune permette de les hiérarchiser. À distinguer du relativisme, qu'il refuse.

Contre le monisme

La cible du pluralisme est ce qu'Isaiah Berlin appelle le monisme, et qu'il tient pour l'hypothèse dominante de la philosophie occidentale depuis Platon. Cette hypothèse comporte selon lui trois présupposés : toute question bien posée a une réponse et une seule ; ces réponses sont accessibles ; et elles sont compatibles entre elles, formant un tout harmonieux.

Berlin conteste le troisième point, qui lui paraît le plus lourd de conséquences. Si les vraies réponses ne pouvaient pas se contredire, alors une société parfaite serait concevable, où tous les biens se réaliseraient ensemble. Or cette idée, soutient-il, est non seulement fausse mais dangereuse : elle a servi à justifier des sacrifices considérables au nom d'une harmonie finale qui ne viendra jamais, puisqu'elle est incohérente.

Weber et le polythéisme des valeurs

L'une des formulations les plus fortes précède Berlin. Dans ses conférences du début du XXe siècle, Max Weber décrit la modernité comme un retour du polythéisme : les anciens dieux, démagifiés, ressortent de leurs tombes sous la forme de sphères de valeur distinctes, l'économique, le politique, l'esthétique, l'érotique, le religieux, dont chacune a sa logique propre et qui se livrent entre elles un combat sans arbitre.

Weber en tire une conclusion sévère pour la philosophie : la science peut clarifier les conséquences d'un choix de valeur, elle ne peut pas le fonder. Chacun doit servir le dieu qu'il a choisi, en sachant qu'il en offense d'autres.

Berlin et les deux libertés

La conférence inaugurale de Berlin à Oxford en 1958, publiée sous le titre Deux conceptions de la liberté, est le texte qui a diffusé la position.

Berlin y distingue la liberté négative, absence d'entraves imposées par autrui, et la liberté positive, maîtrise de soi et participation au gouvernement de sa propre vie. Son argument n'est pas que la seconde serait illégitime, contrairement à une lecture répandue, mais qu'elle se prête à un glissement : du moi véritable que l'on doit libérer à l'autorité qui sait mieux que vous ce que veut votre moi véritable, le chemin est court.

Le point important pour notre sujet est ailleurs. Ces deux libertés sont deux biens réels, et elles peuvent se contredire. Il faut choisir, et tout choix de ce genre laisse une perte derrière lui. Berlin revient souvent sur cette notion de perte irréparable : contrairement à ce que supposent les théories de l'optimisation, un bien sacrifié n'est pas compensé par le bien obtenu, il est simplement perdu.

Incommensurabilité et choix tragique

La notion technique au cœur du courant est celle d'incommensurabilité. Deux valeurs sont incommensurables s'il n'existe aucune échelle commune permettant de dire que l'une vaut plus, moins ou exactement autant que l'autre.

Il faut être précis sur ce que la thèse n'implique pas. L'incommensurabilité ne rend pas le choix arbitraire ni irrationnel. On peut avoir d'excellentes raisons de préférer une option sans pouvoir la dire supérieure sur une échelle unique. Elle n'interdit pas non plus de juger : un pluraliste peut parfaitement condamner la cruauté. Elle affirme seulement qu'il n'existe pas d'algorithme général qui ordonnerait toutes les fins humaines.

Bernard Williams a donné à cette idée certaines de ses formulations les plus fines, en insistant sur le fait que le regret qui subsiste après un choix correct n'est pas une faiblesse psychologique mais la reconnaissance lucide d'une valeur qu'on a dû abandonner. Il en a tiré une critique de l'utilitarisme, qui suppose la commensurabilité de tous les biens dans une monnaie commune, et plus largement des théories morales qui prétendent fournir une procédure de décision.

Martha Nussbaum a exploré ces conflits à partir de la tragédie grecque, pour montrer que la vulnérabilité de la vie bonne aux circonstances n'est pas un défaut de la condition humaine mais l'une de ses dimensions constitutives. Stuart Hampshire, Charles Larmore et John Gray ont prolongé la discussion dans d'autres directions, ce dernier en en tirant des conclusions plus franchement sceptiques que Berlin n'aurait accepté.

Conséquences politiques

Le pluralisme des valeurs n'entraîne pas mécaniquement une position politique, et c'est l'un des points les plus discutés.

Berlin en tirait un libéralisme modéré : puisque aucune forme de vie ne peut prétendre réaliser tous les biens, il faut des institutions qui laissent coexister des conceptions différentes de la vie bonne et qui évitent les concentrations de pouvoir capables d'imposer une réponse unique.

John Gray a contesté cette inférence. Si tous les biens sont incommensurables, pourquoi la liberté libérale devrait-elle l'emporter ? Il faut distinguer, répond-on souvent, le pluralisme comme thèse sur la structure des valeurs et le libéralisme comme ordre institutionnel : le premier rend le second raisonnable sans le démontrer.

Il importe enfin de distinguer ce courant du pluralisme raisonnable dont parle John Rawls dans Libéralisme politique. Rawls constate que des personnes raisonnables aboutissent durablement à des doctrines compréhensives différentes, et il en tire la nécessité d'une justification politique indépendante de ces doctrines. C'est un fait social et un problème de légitimité, non une thèse sur la pluralité objective des biens.

Objections

La première objection est celle du relativisme déguisé. Si rien ne permet de hiérarchiser les fins, comment condamner les régimes qui en poursuivent d'abominables ? Berlin répond qu'il existe un horizon commun à l'humanité, un ensemble de valeurs que l'on peut comprendre même sans les partager, et que sortir de cet horizon n'est plus avoir d'autres valeurs mais n'en avoir aucune. Ses critiques jugent cette ligne de défense trop vague.

La deuxième objection, formulée notamment par Ronald Dworkin, conteste l'existence des conflits allégués. Un examen plus rigoureux des concepts, soutient-il, montre que la liberté et l'égalité bien comprises ne s'opposent pas, et que les conflits apparents viennent de définitions imprécises. L'unité de la valeur reste pour lui un objectif atteignable.

La troisième porte sur la pratique. Nous prenons tous les jours des décisions qui mettent en balance des biens hétérogènes, et les institutions le font à grande échelle. Si l'incommensurabilité était stricte, ces arbitrages seraient impossibles. Les pluralistes répondent en distinguant l'absence d'échelle commune et l'absence de raisons, mais la question de savoir comment on délibère en régime pluraliste reste l'un des chantiers ouverts du courant.

Ce que le pluralisme change

Si la thèse est juste, deux habitudes intellectuelles sont à réviser. La première consiste à chercher, devant un désaccord moral, lequel des deux camps se trompe : il se peut que personne ne se trompe et que les deux défendent un bien réel. La seconde consiste à traiter tout compromis comme un pis-aller : dans un monde de biens incompatibles, le compromis n'est pas le renoncement à la vérité morale, c'est souvent la forme que prend la lucidité.

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Le pluralisme des valeurs », Philotopie, - CC BY-SA 4.0