Liberté positive
Aussi appelé : Liberté comme autodétermination, Liberté-autonomie
La liberté positive est la liberté comprise comme capacité effective de se gouverner soi-même et de mener la vie que l'on a des raisons de vouloir. Elle se décline en maîtrise de soi individuelle et en participation collective aux règles communes.
Deux familles, un même mot
Sous une seule expression se rangent en réalité deux thèses qu'il faut distinguer.
La première est individuelle : je suis libre lorsque je me gouverne, c'est-à-dire lorsque mes actes procèdent de ce qui est vraiment moi, et non d'impulsions, d'habitudes ou de passions qui me traversent sans que je les reconnaisse. Un homme emporté par une colère qu'il désapprouve lui-même agit sans entrave extérieure et n'est pourtant pas maître de lui.
La seconde est collective : je suis libre lorsque je participe à la formation des règles qui me gouvernent. Obéir à une loi que j'ai contribué à faire n'est pas subir une contrainte étrangère, c'est encore se déterminer soi-même, à l'échelle d'un corps politique.
Ces deux thèses ont une structure commune, le passage de la non-entrave à l'autodétermination, mais elles ne se tiennent pas ensemble nécessairement. On peut soutenir la première en restant très réservé sur la seconde, et l'inverse.
L'histoire du terme
Avant le mot
L'idée précède de loin l'expression. La philosophie antique l'a formulée sous la figure du gouvernement intérieur : chez Platon, l'âme est juste et libre quand la partie rationnelle commande ; chez les stoïciens, à commencer par Zénon de Cition et plus tard Épictète, seul le sage est libre, parce que seul il n'est pas esclave de ses jugements précipités. La liberté y est un accomplissement, non un espace vide.
Au XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau donne à la version collective sa formule la plus célèbre : l'homme est libre en obéissant à la loi qu'il s'est prescrite, la liberté civile n'étant pas la perte de l'indépendance naturelle mais son remplacement par l'autonomie d'un corps politique. C'est aussi chez lui que se trouve la phrase qui a nourri tous les soupçons ultérieurs, lorsqu'il envisage qu'on puisse être contraint d'être libre.
Kant reprend la thèse individuelle sous le nom d'autonomie : est libre la volonté qui se donne à elle-même sa loi, par opposition à celle qui se laisse déterminer par ses inclinations. Hegel prolonge en soutenant que la liberté n'est réelle que réalisée, c'est-à-dire incarnée dans des institutions, la famille, la société civile et l'État rationnel, où le sujet se reconnaît. Marx retourne l'argument contre les institutions existantes : proclamer la liberté sans donner les moyens de l'exercer produit une liberté formelle, qui masque une dépendance réelle.
Le mot et l'État social
C'est dans l'idéalisme britannique de la fin du XIXe siècle que l'expression positive freedom s'installe. Thomas Hill Green la définit comme le pouvoir pour chacun de faire le meilleur usage de lui-même, et en tire une conséquence politique directe : une législation qui interdit le travail des enfants ou impose une instruction publique ne réduit pas la liberté, elle en étend les conditions. Cette inflexion a fourni au libéralisme social et à l'État-providence une partie de sa justification philosophique.
Berlin, 1958
La conférence d'Isaiah Berlin, publiée en 1958, met le couple en forme et porte contre la liberté positive une objection précise. Elle repose, dit-il, sur un partage du sujet entre un moi empirique, celui de nos désirs effectifs, et un moi supérieur ou rationnel, celui de ce que nous voudrions vraiment. Rien de grave jusque-là. Mais si l'on identifie ensuite ce moi supérieur à une entité collective, la nation, la classe, l'Église, le parti, alors contraindre les individus au nom de leur volonté réelle devient non seulement permis mais obligatoire, et la contrainte cesse d'apparaître comme une contrainte. Berlin voit dans ce glissement la matrice des justifications totalitaires du XXe siècle.
Ce que l'objection de Berlin établit, et ce qu'elle n'établit pas
Le mécanisme décrit par Berlin est réel, et l'histoire du siècle en offre de nombreux exemples. Mais l'objection ne frappe pas la liberté positive comme telle : elle frappe un enchaînement particulier, celui qui substitue une volonté collective à la volonté effective des personnes.
Plusieurs réponses ont été faites. La plus nette consiste à construire une théorie de l'autonomie sans conception substantielle du vrai moi : ce qui compte alors n'est pas le contenu des désirs mais la manière dont l'agent s'y rapporte, par exemple en les soumettant à un examen réfléchi qu'aucune manipulation n'a faussé. Une autonomie ainsi définie procéduralement ne fournit à personne le droit de dire à autrui ce qu'il veut vraiment. C'est la voie suivie notamment par John Christman.
Une autre réponse passe par l'analyse triadique proposée par Gerald MacCallum en 1967. Tout énoncé de liberté a selon lui trois termes, un agent, des contraintes, une action ou un état à atteindre. Il n'y aurait donc pas deux concepts mais un seul, les deux camps remplissant différemment les trois variables. Le débat se déplace alors vers des questions plus précises et plus fécondes : quelles contraintes compte-t-on, et quelle description de l'agent retient-on ?
Charles Taylor a défendu une troisième ligne, en montrant que nous distinguons tous, dans la pratique, des motivations qui nous sont propres et d'autres qui nous sont étrangères, et que refuser cette distinction par crainte de ses abus nous priverait de la plupart de nos jugements ordinaires sur la liberté.
La reformulation par les capacités
Le prolongement contemporain le plus fécond vient de l'économie et de la philosophie du développement. Amartya Sen soutient que ce qui importe n'est ni le revenu ni l'absence formelle d'obstacles, mais l'ensemble des fonctionnements qu'une personne est réellement en mesure de choisir, ce qu'il appelle ses capabilités. Une femme à qui la loi n'interdit rien mais que l'analphabétisme, la malnutrition ou l'absence de transport empêchent d'exercer un métier n'est pas libre en un sens qui compte. Martha Nussbaum a développé cette approche en proposant une liste de capacités centrales à garantir.
Cette reformulation a l'avantage de donner à la liberté positive un contenu mesurable et de la détacher de toute métaphysique du moi supérieur. Elle garde cependant une difficulté bien identifiée : établir la liste des capacités pertinentes suppose un jugement sur ce qui compte dans une vie humaine, et ce jugement doit être justifié sans paternalisme. La discussion sur ce point est l'une des plus vives de la philosophie politique actuelle.
Usages contemporains
Trois usages méritent d'être distingués. En philosophie morale, la liberté positive désigne l'autonomie de l'agent, et croise les débats sur l'identification aux désirs et sur la responsabilité. En philosophie politique, elle sert à justifier que l'action publique crée les conditions de la liberté plutôt qu'elle se borne à ne pas entraver : éducation, santé, protection sociale. En théorie démocratique, elle soutient les conceptions participatives et délibératives, chez Habermas notamment, où la légitimité des normes tient à la qualité du processus par lequel ceux qui y sont soumis les élaborent.
Il faut enfin signaler une troisième voie, qui ne se range dans aucune des deux cases. La tradition républicaine reformulée par Quentin Skinner et Philip Pettit définit la liberté comme non-domination : n'est libre que celui qui ne dépend pas d'une volonté arbitraire, même bienveillante. Cette position récuse la non-interférence sans adopter l'autodétermination, ce qui suffit à montrer que le partage de 1958, utile pour s'orienter, ne couvre pas le terrain.