La sociologie

XIXe siècle - toujours actif Europe puis Amérique du Nord 6 min de lecture

Courant né au XIXe siècle de la volonté de constituer les sociétés humaines en objet de science. Il rassemble depuis des programmes rivaux, de l'explication durkheimienne à la compréhension wébérienne, sans jamais s'être unifié.

Le projet comtien

Le mot est forgé par Auguste Comte en 1839, dans le Cours de philosophie positive. Le projet qu'il recouvre est explicitement philosophique : achever la hiérarchie des sciences par une science des faits humains, qui renoncerait à chercher les causes premières pour s'en tenir aux lois observables.

La chose, pourtant, a précédé le nom. Montesquieu rapportait déjà les lois d'un peuple à ses mœurs, son climat et son commerce. Tocqueville analysait la démocratie comme un état social produisant des manières de sentir. Les moralistes écossais du XVIIIe siècle décrivaient la formation non intentionnelle des institutions. Ce qui change au XIXe siècle n'est pas l'objet, c'est l'ambition de méthode.

Trois fondations rivales

Le courant se constitue autour de trois programmes qui ne s'accordent ni sur l'objet, ni sur la méthode, ni sur la finalité.

Le programme durkheimien. Émile Durkheim donne à la discipline son objet propre, le fait social, défini par son extériorité aux individus et par sa capacité de contrainte. Sa règle de méthode, énoncée en 1895, est de traiter ces faits comme des choses, c'est-à-dire d'écarter les prénotions pour s'en tenir à ce qui s'observe. Le Suicide, publié en 1897, en fournit la démonstration : l'acte le plus intime présente des régularités que seules expliquent des variations du lien social. Durkheim fonde en 1898 la revue L'Année sociologique, qui devient le foyer d'une véritable école, autour de Marcel Mauss, Maurice Halbwachs et Henri Hubert.

Le programme wébérien. Max Weber part au contraire du sens que les agents donnent à leur action. Comprendre précède expliquer, sans s'y substituer. Ses idéaux-types sont des constructions volontairement simplifiées qui servent d'instruments de mesure, non de descriptions. Il pose en outre la distinction entre jugements de fait et jugements de valeur, qui engage tout le statut du savant dans la cité. Georg Simmel, dans le même espace intellectuel, propose une troisième voie en faisant porter l'analyse sur les formes de l'interaction elles-mêmes, et Ferdinand Tönnies fournit avec l'opposition de la communauté et de la société un couple qui marquera durablement la discipline.

Le programme marxien. Issu de Marx, il explique les formations sociales par les rapports de production et les conflits de classe, et revendique une fonction critique : la connaissance sociale doit servir à transformer ce qu'elle décrit. Ce programme a longtemps existé hors de l'université avant d'y être intégré.

L'institutionnalisation

Entre 1890 et 1920, la sociologie acquiert les attributs d'une discipline : des chaires, des revues, des manuels, des enquêtes financées. L'université de Chicago ouvre un département dès 1892 et publie à partir de 1895 l'American Journal of Sociology. En France, la reconnaissance passe par Durkheim et par ses élèves, qui investissent l'enseignement.

Cette institutionnalisation a un prix, que les contemporains ont perçu : elle sépare la sociologie de la philosophie, dont elle était sortie. La querelle a été vive en France, où les philosophes ont longtemps reproché aux sociologues de traiter en faits des questions de droit, et les sociologues aux philosophes de spéculer sur la société sans jamais l'enquêter.

L'école de Chicago et le tournant ethnographique

Dans les années 1920 et 1930, un groupe de chercheurs de Chicago, autour de Robert Park et de William Thomas, prend la ville pour laboratoire. Ils étudient les quartiers d'immigrants, les bandes, les hôtels, la marginalité urbaine, par observation directe et récits de vie.

Cette tradition introduit dans le courant une exigence que les fondateurs avaient peu pratiquée : aller voir. Elle donne naissance à l'interactionnisme symbolique, puis aux travaux d'Erving Goffman sur la présentation de soi et sur les institutions totales, et à ceux de Howard Becker sur la manière dont une conduite devient déviante par l'application d'une étiquette.

Fonctionnalisme, théorie critique et retour du sujet

Après 1945, le courant se déploie en plusieurs directions.

Aux États-Unis, Talcott Parsons entreprend une théorie générale de l'action et du système social, tandis que Robert Merton plaide pour des théories de moyenne portée, plus modestes et plus testables.

À Francfort, la théorie critique mène une sociologie d'un autre type. Theodor W. Adorno et Max Horkheimer analysent l'industrie culturelle et la transformation de la raison en instrument. Jürgen Habermas reconstruit ensuite le projet sur la base d'une théorie de l'agir communicationnel, qui cherche dans les conditions de la discussion les normes d'une critique fondée.

En France, la génération des années 1960 et 1970 relance la discipline dans plusieurs directions concurrentes : Pierre Bourdieu avec les notions d'habitus, de champ et de capital, Raymond Boudon avec un individualisme méthodologique attentif aux effets d'agrégation, Alain Touraine avec une sociologie des mouvements sociaux, Michel Crozier avec l'analyse stratégique des organisations.

Les contestations internes

Le courant s'est constamment critiqué lui-même, et c'est sans doute son trait le plus constant.

La sociologie pragmatique, développée en France à partir des années 1980 par Luc Boltanski et Laurent Thévenot, reproche à la sociologie critique de traiter les acteurs comme des agents aveugles à ce qui les détermine. Elle propose de prendre au sérieux les justifications que les personnes produisent elles-mêmes dans les situations de désaccord, et de décrire les régimes de justification qu'elles mobilisent.

Bruno Latour va plus loin en contestant l'existence même d'une matière sociale explicative. Le social, selon lui, n'est pas ce qui explique mais ce qui est à décrire : un réseau d'associations où entrent aussi des instruments, des textes et des objets. Sa proposition de refaire la sociologie a suscité autant d'adhésion que d'irritation dans la discipline.

D'autres critiques viennent des marges devenues centrales : les travaux féministes, les études postcoloniales et la sociologie des sciences ont montré que la position du chercheur - son genre, son origine, son institution - fait partie des conditions de production du savoir, et non de son environnement neutre.

Ce que le courant a légué à la philosophie

Trois legs méritent d'être signalés.

Le premier est un soupçon méthodique : nos convictions les plus personnelles ont des conditions sociales d'apparition. Ce soupçon est fécond tant qu'il reste une hypothèse de travail, stérile lorsqu'il devient une explication automatique.

Le deuxième est une exigence d'enquête. Une thèse sur l'école, le travail ou la famille qui ne consulte aucune donnée s'expose à décrire un monde qui n'existe pas.

Le troisième est une question toujours ouverte : une science dont l'objet parle, interprète et se transforme du fait d'être étudié peut-elle avoir la même forme qu'une science de la nature ? Un siècle et demi de sociologie n'a pas tranché, et ce n'est pas forcément un échec. C'est peut-être la marque d'un objet qui résiste, et qui a raison de résister.

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