Guadix
Ville d'al-Andalus au pied de la Sierra Nevada, connue en arabe sous le nom de Wâdî Âsh. Elle est le lieu de naissance d'Ibn Tufayl, auteur de Hayy ibn Yaqzân, et un point de passage dans la géographie de la philosophie andalouse.
Une ville de la frontière intérieure
Située dans une dépression aride, entre la Sierra Nevada et les plateaux du nord, Guadix commandait un passage. La route qui reliait la vallée du Guadalquivir aux côtes du sud-est y transitait, et la ville a servi de place militaire autant que de marché agricole. Sous al-Andalus, elle était le chef-lieu d'un district et comptait une population mêlée, de vieille souche hispanique convertie, de familles arabes et berbères, de communautés chrétienne et juive.
Ce statut de ville secondaire est précisément ce qui rend son cas instructif. Les grands noms de la philosophie andalouse sont attachés à Cordoue, à Séville ou à Grenade. Mais les hommes qui ont porté ces noms venaient souvent d'ailleurs, de ces bourgs du territoire où l'enseignement élémentaire, la médecine et le droit étaient pratiqués par des familles de notables locaux. Ibn Tufayl appartient à cette catégorie : il est désigné dans les sources par son origine, al-Qaysî, et par sa ville, et il a dû partir pour exercer.
Un départ nécessaire
Ce départ est la seule chose que Guadix nous enseigne de certain sur la vie philosophique du temps. Au XIIe siècle, un homme doué pour les sciences ne pouvait rester dans une ville de cette taille. Il lui fallait rejoindre les cours, les hôpitaux, les bibliothèques et les protecteurs, c'est-à-dire se déplacer vers les capitales. Ibn Tufayl a exercé la médecine, puis il est passé au service des souverains almohades et a fini sa vie à Marrakech, loin de sa région natale.
Ce trajet d'une ville de province vers la capitale d'un empire est le trajet ordinaire des savants d'al-Andalus, et il explique un trait de leur œuvre souvent remarqué : la solitude intellectuelle. Les philosophes andalous n'ont pas eu, comme à Bagdad, de milieu dense et continu. Ils se sont lus les uns les autres à distance, parfois à une génération d'écart, et plusieurs d'entre eux ont fait de cet isolement un thème.
Ce que la naissance d'Ibn Tufayl met en jeu
Il serait artificiel de prêter à Guadix une influence sur la pensée de son plus illustre enfant. On peut en revanche mesurer ce que cette pensée doit à la situation andalouse dont Guadix est un échantillon.
Hayy ibn Yaqzân, le récit par lequel Ibn Tufayl est connu, raconte l'histoire d'un enfant qui grandit seul sur une île déserte et parvient, sans maître, sans langue et sans livre, à reconstituer par ses seules forces une connaissance du monde, de lui-même et du principe de toutes choses. Le livre pose ensuite la question de la rencontre : ce savoir solitaire est-il communicable aux hommes qui vivent en société et tiennent à leurs croyances reçues ?
On a souvent souligné que ce dispositif ressemble à la condition du philosophe andalou lui-même. Ibn Bâjja, une génération plus tôt, avait écrit un Régime du solitaire pour celui qui doit vivre sa vie d'esprit dans une cité qui ne la reconnaît pas. La question du rapport entre la vérité du philosophe et les croyances de la communauté traverse toute la philosophie d'al-Andalus, et Averroès lui donnera sa formulation la plus célèbre. Elle n'est pas un thème abstrait : elle décrit la situation réelle de gens qui pensaient dans des villes où leur activité était tolérée plus qu'encouragée.
Un relais, non un centre
Ibn Tufayl a joué un rôle qui donne à sa trajectoire une portée inattendue : c'est lui qui, devenu familier du souverain almohade, a présenté Averroès à la cour et lui a transmis la tâche de commenter Aristote. Toute l'œuvre d'Averroès, et par conséquent une grande partie de l'aristotélisme médiéval latin, dépend de cette rencontre.
On peut donc dire de Guadix qu'elle est à l'origine d'un relais. Non pas un lieu où la philosophie s'est élaborée, mais le point de départ d'un homme sans lequel la chaîne de transmission qui va d'Aristote aux universités chrétiennes aurait eu une autre forme. Les lieux de la philosophie ne sont pas tous des écoles ; certains sont des points de passage, et ils méritent d'être nommés pour cela.
Après al-Andalus
Guadix a été prise par les Rois catholiques en 1489, dans les dernières années de la conquête du royaume de Grenade. La population musulmane a été convertie puis expulsée au siècle suivant, et le siège épiscopal, l'un des plus anciens de la péninsule, a été rétabli. La ville a conservé de son passé andalou son nom, son réseau d'irrigation et son plan ancien.
Aucune activité philosophique notable ne lui est attachée après cette date. Son nom réapparaît en revanche dans l'histoire de la philosophie par un autre chemin, celui de l'érudition : lorsque les orientalistes européens ont reconstitué, à partir du XVIIe siècle, la biographie d'Ibn Tufayl, c'est son origine qui a servi à l'identifier. Hayy ibn Yaqzân, traduit en latin en 1671 sous le titre de Philosophus autodidactus, puis en anglais et en néerlandais, a connu une diffusion européenne considérable et a nourri les réflexions du siècle suivant sur l'état de nature et sur ce que la raison seule peut atteindre.
Une leçon de méthode
Le cas de Guadix invite à une prudence utile. Attacher une pensée à un lieu de naissance est une opération commode et souvent trompeuse. Ce qui compte, dans la géographie de la philosophie andalouse, ce ne sont pas les villes natales mais les circuits : les routes entre Cordoue, Séville, Grenade et les capitales du Maghreb, les bibliothèques de cour, les cercles de médecins, les protections princières qui s'accordent et se retirent. Guadix est un point sur ce circuit, et c'est à ce titre qu'elle figure ici.