Hayy ibn Yaqzân

Titre original : Risālat Ḥayy ibn Yaqẓān

Publication : seconde moitié du XIIe siècle

Analyse

Un enfant grandit seul sur une île déserte, sans langue, sans maître et sans livre. Il observe, compare, dissèque, raisonne, et parvient en quelques décennies à la physique, à l'astronomie, à la connaissance d'un être nécessaire, puis à une expérience mystique. Quand un homme venu d'une île voisine lui apprend enfin à parler, il reconnaît dans la religion révélée ce qu'il avait trouvé par lui-même, dit en images. C'est l'argument de ce récit du XIIe siècle andalou, l'un des rares textes de la philosophie médiévale qui se lise comme un roman.

Un roman qui est un traité

Le texte s'ouvre sur une question posée à l'auteur par un ami : que faut-il penser de la sagesse orientale dont parlait Avicenne ? Ibn Tufayl répond qu'il va raconter une histoire, parce que certaines choses se montrent mieux qu'elles ne se démontrent. Le choix du récit n'est pas un ornement. Il permet de poser une expérience de pensée impossible à construire autrement : que saurait un homme à qui l'on n'aurait rien enseigné ?

Le titre est emprunté. Avicenne avait écrit une allégorie portant le même nom, Le Vivant fils de l'Éveillé, et Ibn Tufayl reprend ses personnages pour en faire tout autre chose. Signaler cet emprunt évite une confusion fréquente : les deux textes ne racontent pas la même histoire et ne défendent pas la même thèse.

L'auteur et son milieu

Ibn Tufayl, né à Guadix près de Grenade vers 1105 et mort à Marrakech en 1185, fut médecin et conseiller du calife almohade Abû Ya'qûb Yûsuf. C'est lui qui présenta Averroès à la cour et l'encouragea, selon le récit transmis, à entreprendre ses commentaires d'Aristote. Il appartient donc au moment le plus brillant de la falsafa en Occident musulman, et son unique œuvre philosophique conservée a été écrite par un homme pris dans les affaires publiques, non par un reclus.

La date de rédaction reste inconnue. On la situe dans la seconde moitié du XIIe siècle, sans pouvoir la préciser davantage. Prudence donc avec les dates que l'on rencontre parfois : elles sont des conjectures.

La préface, ou l'état d'une discipline

Avant de raconter, Ibn Tufayl fait le point sur ses prédécesseurs, et cette préface vaut à elle seule la lecture. Il juge Al-Fârâbî inconstant, reproche à Ibn Bâjja de s'être arrêté au seuil de l'expérience qu'il décrivait, et s'arrête longuement sur Al-Ghazâlî, dont il admire la tentative de conjuguer la démonstration et le goût mystique tout en relevant ses contradictions apparentes. Quant à Avicenne, il le tient pour le plus profond des philosophes de langue arabe. Vous avez là une carte de la falsafa dressée par un de ses acteurs, avec ses dettes et ses comptes.

L'histoire

Le récit donne deux versions de l'origine de Hayy, et ne choisit pas entre elles. Selon la première, il est né par génération spontanée dans l'argile fermentée d'une île équatoriale ; selon la seconde, il est le fils d'une princesse d'une île voisine, confié à la mer dans un coffre et porté par les flots. Cette indifférence est une indication : ce qui compte n'est pas l'origine, mais ce qui va suivre.

L'enfant est allaité par une gazelle. Son développement est raconté par périodes de sept ans. Il imite les animaux, fabrique des outils, se couvre. La mort de la gazelle qui l'a élevé est le tournant : voulant la ranimer, il ouvre son corps, cherche où siège la vie, et comprend que le principe vital n'est pas le corps lui-même. Il découvre peu après le feu, et avec lui la chaleur comme signe de la vie. Il dissèque, observe le ciel, distingue les corps par leurs formes, s'interroge sur l'unité du monde.

Vient la question métaphysique : le monde est-il éternel ou produit ? Hayy examine les deux hypothèses et constate qu'elles conduisent l'une et l'autre à poser un être nécessaire, incorporel, cause de tout. Il règle alors sa vie sur cette connaissance : un régime ascétique qui prend soin du corps sans s'y attacher, l'imitation des animaux pour la subsistance, celle des corps célestes pour le mouvement et la contemplation, celle de l'être nécessaire pour l'attention continue. Au terme, il atteint un état de contemplation que le texte décrit avec une réserve explicite, l'auteur avertissant qu'il parle de ce qui ne se dit pas.

La rencontre et l'échec

Un homme arrive. Absâl, dont le nom s'écrit aussi Asâl selon les manuscrits, a quitté son île pour chercher la solitude. Il enseigne le langage à Hayy, puis découvre avec stupeur que ce sauvage a trouvé seul ce que sa propre religion enseigne par symboles. Hayy, de son côté, reconnaît dans la loi révélée ce qu'il sait déjà, et s'étonne seulement qu'elle s'exprime en images et qu'elle laisse les hommes vivre si attachés à leurs biens.

Ils passent dans l'île habitée, où règne Salâmân, un homme pieux attaché à la lettre. Hayy entreprend d'enseigner la vérité telle qu'il l'a trouvée. Il échoue complètement. Plus il explique, moins on le suit, et il finit par comprendre que la plupart des hommes ne peuvent recevoir cette vérité autrement que sous la forme que la loi lui donne. Il conseille alors aux habitants de s'en tenir à leur religion, prend congé, et retourne avec Absâl sur son île pour y vivre jusqu'à la fin.

Les thèses

Trois propositions se dégagent.

La première est la suffisance de la raison. Un homme sans tradition peut, par l'observation et le raisonnement, s'élever jusqu'à la connaissance de la cause première. La nature ne trompe pas, et l'esprit humain y est accordé.

La deuxième est l'accord du savoir démontré et de la révélation. L'un et l'autre portent sur le même objet et diffèrent par le registre : la démonstration pour qui en est capable, le symbole et la loi pour tous. On reconnaît ici une position proche de celle qu'Averroès formulera dans un autre vocabulaire, et le thème du rapport de la raison et de la foi trouve dans ce récit une de ses formulations les plus franches.

La troisième est une thèse politique par défaut, et la plus sombre. La vérité philosophique n'est pas communicable au plus grand nombre, et la vouloir diffuser fait plus de mal que de bien. Le philosophe accompli ne réforme pas la cité : il la laisse à sa loi et se retire. Ibn Tufayl renonce ainsi explicitement au projet de la cité vertueuse que Al-Fârâbî avait formulé.

La postérité européenne

L'histoire de ce texte en Europe est remarquable. Traduit en hébreu et commenté au XIVe siècle, il est édité avec une traduction latine par Edward Pococke le jeune à Oxford en 1671, sous le titre Philosophus Autodidactus. Le livre arrive au moment précis où l'Europe débat de la raison naturelle, de la religion sans révélation et de l'état de nature. Il est aussitôt traduit en néerlandais, puis en anglais par Simon Ockley en 1708, et lu dans des milieux dissidents attentifs à l'idée d'une lumière intérieure accessible à chacun.

On a souvent rapproché Hayy de Robinson Crusoé, et parfois affirmé que Daniel Defoe s'en était inspiré. Le rapprochement est éclairant par contraste, puisque Robinson emporte sur son île toute une culture tandis que Hayy n'a rien, mais la filiation n'est pas établie. De même pour l'influence supposée sur les cercles qui entouraient Spinoza aux Pays-Bas : la traduction néerlandaise a circulé dans ce milieu, ce qui ne suffit pas à prouver une dette.

En français, c'est la traduction de Léon Gauthier, au début du XXe siècle, qui a fait connaître le texte.

Controverses

La discussion principale porte sur ce que le récit soutient réellement. Faut-il lire la conclusion comme un apaisement, la philosophie et la religion se rejoignant dans la même vérité ? Ou l'échec de Hayy devant la foule indique-t-il au contraire que l'auteur réserve la vérité à quelques-uns et n'écrit pour eux qu'à mots couverts ? Cette seconde lecture, dite ésotérique, a été développée au XXe siècle dans la lignée des travaux de Leo Strauss sur l'art d'écrire des philosophes en milieu religieux. Elle a l'inconvénient de pouvoir toujours s'autoriser du silence des textes.

Un deuxième débat porte sur le statut de l'expérience terminale. Est-elle le couronnement rationnel de la connaissance, ou une rupture avec elle ? Les lecteurs qui insistent sur la part soufie du texte, et sur la dette envers Al-Ghazâlî, penchent pour la seconde réponse ; ceux qui le lisent dans la tradition péripatéticienne y voient l'aboutissement de la conjonction intellectuelle avec l'intellect séparé.

Un troisième porte sur la portée de l'expérience de pensée. Ibn Tufayl prétend-il décrire ce qu'un homme réel pourrait découvrir, ou construit-il une fiction pour montrer l'ordre des connaissances ? Les deux lectures ont été défendues, et le texte, qui donne deux versions de la naissance de son héros sans trancher, encourage peut-être à ne pas trancher non plus.

Pour lire

Le texte est court, une centaine de pages selon les éditions, et ne demande aucune préparation technique. Lisez la préface sans la sauter : elle donne la clé du projet. Deux passages méritent une attention particulière, la dissection de la gazelle, où la méthode se met en place, et la scène de l'échec public, qui est le vrai dénouement philosophique. Pour mesurer ce qui s'y joue, on peut lire ensuite le Régime du solitaire d'Ibn Bâjja, auquel Ibn Tufayl répond, et les écrits d'Averroès sur l'accord de la loi et de la sagesse.

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