Hippias d'Élis

vers 460 av. J.-C. - date inconnue 🇬🇷 grecque 16 min de lecture

Difficulté : 3/5

Sophiste originaire d'Élis, Hippias enseignait la géométrie, l'astronomie, la mémoire et la chronologie aussi bien que l'art de parler. Vous le connaissez surtout par les dialogues de Platon, qui en font le type même du savant universel.

Biographie

Hippias naît à Élis, petite cité du nord-ouest du Péloponnèse, vers le milieu du Ve siècle avant notre ère. Les sources ne donnent ni l'année exacte de sa naissance ni celle de sa mort : on le situe par ses contemporains, Socrate et Protagoras, et par les événements auxquels il est mêlé. Il était encore actif à la fin du siècle.

Une formation que l'on devine plus qu'on ne la connaît

Rien ne subsiste de son enfance ni de ses maîtres. Ce que l'on sait de sa formation, on le déduit de son enseignement, qui couvrait un champ inhabituellement large : géométrie, arithmétique, astronomie, théorie musicale, métrique, grammaire, généalogies, chronologie, peinture et sculpture. Il faut imaginer une éducation d'aristocrate provincial ambitieux, complétée par les voyages qui étaient alors la vraie école des gens de son métier.

Le métier de sophiste

Hippias exerce la profession nouvelle de sophiste : il se déplace de cité en cité, donne des conférences publiques appelées épidictiques, prend des élèves et se fait payer. Platon lui prête l'affirmation d'avoir gagné plus d'argent que n'importe quel autre sophiste, et de s'être fait, dans la seule petite ville de Sicile qu'était Inycon, une somme considérable. L'anecdote est rapportée par un adversaire et vous pouvez la lire comme une caricature, mais elle dit au moins la réputation de l'homme.

Ses lieux de prédilection sont les grands rassemblements panhelléniques, Olympie surtout, où il se présentait comme prêt à répondre sur n'importe quel sujet. Athènes l'accueille régulièrement, et c'est là que Platon le met en scène.

L'ambassadeur

Hippias n'est pas qu'un conférencier. Sa cité l'envoie en mission diplomatique à plusieurs reprises, notamment à Sparte. Il s'en vantait, selon Platon, comme d'une preuve que sa cité lui faisait confiance dans les affaires sérieuses. Cette double activité, savante et politique, est caractéristique des sophistes de la première génération : leur enseignement se vend précisément parce qu'il prépare à la vie publique.

L'homme qui fabriquait ses vêtements

Une scène a traversé les siècles. Dans l'Hippias mineur, Platon raconte qu'Hippias se rendit un jour à Olympie sans rien porter sur lui qu'il n'eût fabriqué de ses mains : sa bague, son sceau, son étrille, sa fiole à huile, ses sandales, son manteau, sa tunique et sa ceinture, sans compter un poème et des discours. Là encore, la source est hostile. Mais l'épisode illustre une idée qui lui tenait à cœur, celle d'un homme qui se suffit à lui-même.

La fin

Aucune source ne dit où ni quand Hippias est mort. Les biographes antiques, si prompts à raconter la mort des philosophes, sont ici muets. Cette absence vaut avertissement : ce que nous savons d'Hippias nous vient presque entièrement de gens qui le combattaient.

Pensée principale

Hippias n'a pas laissé de système. Ce qui reste de lui tient en quelques lignes citées par d'autres et en un portrait dessiné par Platon, qui ne l'aimait pas. Vous avez donc affaire à une pensée reconstruite, et il vaut mieux le savoir avant de commencer.

Le savoir comme totalité

La première thèse d'Hippias est moins une doctrine qu'une manière de se tenir : il prétend pouvoir parler de tout. Les mathématiques, l'astronomie, la musique, l'histoire des peuples, la liste des vainqueurs olympiques, l'art de la mémoire, la peinture, rien ne lui est étranger. Cette prétention a beaucoup fait rire, à commencer par Platon. Elle mérite pourtant d'être prise au sérieux.

À l'époque, les savoirs se constituent séparément, chacun avec ses praticiens et son vocabulaire. Hippias fait le pari inverse : un homme instruit doit pouvoir circuler entre eux. Ce pari commande son enseignement. Il ne forme pas des spécialistes, il forme des hommes capables de tenir leur rang dans n'importe quelle discussion publique. C'est une conception de la culture générale, au sens fort, et elle a une portée politique : dans une cité où l'assemblée tranche de la guerre, des finances et des procès, celui qui ne sait parler que d'une chose est désarmé.

La nature contre la loi

La thèse la mieux attestée d'Hippias est aussi la plus lourde de conséquences. Platon, dans le Protagoras, lui fait prononcer devant les sophistes réunis un court discours où il appelle les assistants parents les uns des autres par nature, et non par la loi. La loi, ajoute-t-il, est un tyran qui fait violence à la nature.

Deux idées s'y nouent. La première oppose deux ordres : la physis, ce qui est, et le nomos, ce qui a été institué. Ce couple traverse toute la réflexion grecque du Ve siècle et sert d'outil critique : si les lois varient d'une cité à l'autre alors que la nature ne varie pas, les lois perdent leur caractère sacré et deviennent des conventions révisables.

La seconde idée est plus rare. Hippias tire de cette opposition non pas un droit du plus fort, comme le feront d'autres, mais une parenté entre les hommes. Si c'est la nature qui unit et la loi qui sépare, alors les frontières entre cités sont des artifices. On a vu là, non sans raison, l'une des premières formulations grecques d'une idée de fraternité humaine par-delà les appartenances civiques. Il faut rester prudent : le texte est court, il est rapporté par Platon dans une scène ironique, et rien ne permet de savoir jusqu'où Hippias en tirait les conséquences politiques.

La mémoire comme technique

Hippias enseignait la mnémotechnique. Les témoignages lui prêtent la capacité de répéter cinquante noms après une seule écoute. Derrière l'exploit de foire, il y a une conviction : la mémoire n'est pas un don, c'est un art, et un art s'apprend. Dans une culture où l'écrit reste minoritaire et où l'orateur doit tenir son discours sans notes, cette technique est un instrument de pouvoir.

Elle dit aussi quelque chose de sa théorie de la connaissance. Savoir, pour Hippias, c'est d'abord disposer, c'est avoir sous la main ce qu'il faut au moment où il le faut. Vous reconnaîtrez là ce que Platon lui reproche précisément : confondre la collection des savoirs avec la compréhension.

Le beau, ou l'échec instructif

Dans l'Hippias majeur, Socrate demande à Hippias ce qu'est le beau. Hippias répond par des exemples : une belle jeune fille, une belle marmite, l'or. Socrate objecte qu'on lui demandait non pas ce qui est beau, mais ce qu'est le beau lui-même. La discussion se termine sans conclusion.

La scène est écrite pour montrer l'infériorité du sophiste. Elle éclaire pourtant une véritable divergence de méthode. Hippias procède par recensement de cas, Socrate exige une définition unique. L'un pense que le sens d'un mot se montre, l'autre qu'il se définit. Ce désaccord n'est pas ridicule, et la philosophie du langage y est revenue depuis.

Ce que l'on ne peut pas dire

On ignore si Hippias avait une doctrine de l'âme, une position sur les dieux ou une théorie politique construite. Les doxographes tardifs lui prêtent parfois des thèses, mais ils écrivent des siècles après lui et attribuent volontiers aux sophistes ce qui circulait dans leur milieu. Sur ces points, le silence est plus honnête que la reconstitution.

Œuvres majeures

Aucun ouvrage d'Hippias ne nous est parvenu. Ce que vous trouverez ci-dessous n'est donc pas une bibliographie au sens ordinaire, mais la liste des titres que les auteurs antiques lui attribuent, avec le degré de confiance que chacun mérite. Philotopie ne leur consacre pas de fiche d'œuvre, parce qu'il n'y a pas d'œuvre à lire.

La liste des vainqueurs olympiques

C'est l'attribution la plus solide et sans doute la plus importante. Hippias aurait établi le premier registre des vainqueurs des jeux d'Olympie, remontant aussi loin que ses sources le permettaient. L'entreprise n'a l'air de rien : elle fonde en réalité la chronologie grecque. Compter les années en olympiades suppose une liste, et cette liste, c'est lui qui l'a dressée. Les historiens modernes soulignent que la partie ancienne en est nécessairement reconstruite, donc fragile, mais l'outil a servi pendant des siècles.

La Collection

Plusieurs témoignages, dont celui de Clément d'Alexandrie, mentionnent une Synagôgê, c'est-à-dire une collection ou un recueil. Il s'agissait apparemment d'un assemblage d'extraits empruntés aux poètes et aux prosateurs, grecs et étrangers, rapprochés par thèmes. On y voit souvent l'ancêtre lointain de l'anthologie et du florilège. Le contenu exact nous échappe.

Le Discours troyen

Philostrate, qui écrit plus de six siècles après Hippias, signale un Trôikos, dialogue dans lequel Nestor expose au jeune Néoptolème les occupations qui conviennent à un homme de bien. L'attribution vient d'une source tardive et isolée : elle est plausible, elle n'est pas assurée.

Les travaux de géométrie

Proclus, commentant Euclide, attribue à un certain Hippias l'invention d'une courbe que la tradition appelle la quadratrice, utilisée pour diviser un angle en trois parties égales et, plus tard, pour tenter la quadrature du cercle. L'identification de cet Hippias avec le sophiste d'Élis est admise par une grande partie des historiens des mathématiques, mais elle reste discutée. Si elle est exacte, elle place Hippias parmi les géomètres inventifs de son siècle.

Les fragments

Ce qui subsiste directement tient en quelques lignes, rassemblées par les éditeurs modernes sous la référence 86 du recueil de Diels et Kranz consacré aux Présocratiques. Vous y trouverez le passage sur la loi tyranne rapporté par Platon, quelques remarques sur les poètes et des notations éparses. C'est peu, et il faut le lire en sachant que chaque ligne nous arrive à travers un intermédiaire qui avait ses raisons de citer.

Postérité et influence

La postérité d'Hippias est paradoxale : son nom a survécu grâce aux textes qui le tournent en dérision, et son travail a survécu sans son nom.

Un personnage plus qu'un auteur

Pour la tradition philosophique, Hippias est d'abord un rôle. Platon en fait le savant vaniteux que Socrate démonte, et cette image s'est imposée. Aristote le cite peu. Les écoles hellénistiques ne s'en réclament pas. Quand la philosophie ancienne se raconte elle-même, elle place les sophistes du côté de ce qu'il a fallu dépasser, et Hippias occupe dans ce récit la place du touche-à-tout.

L'héritage invisible : la chronologie

L'influence réelle passe ailleurs. En établissant la liste des olympiades, Hippias fournit à l'histoire grecque son échelle de temps. Les historiens postérieurs, puis les érudits alexandrins, datent en olympiades. Ce n'est pas une contribution philosophique au sens strict, c'est une contribution à la possibilité même de l'histoire comme savoir : sans une trame chronologique commune, les événements de cités différentes ne peuvent pas être mis en rapport.

L'encyclopédisme

L'idée qu'un homme cultivé doit parcourir l'ensemble des savoirs a eu une longue vie. Elle se retrouve dans l'enkuklios paideia des Grecs, puis dans les arts libéraux du Moyen Âge, et resurgit à la Renaissance avec la figure de l'homme universel. Hippias n'en est pas l'inventeur exclusif, mais il en est, dans les sources qui nous restent, l'un des premiers représentants assumés.

La mémoire artificielle

L'art de la mémoire devient chez les Latins une partie de la rhétorique. Cicéron et l'auteur anonyme de la Rhétorique à Herennius l'exposent en détail, et la technique traverse ensuite le Moyen Âge et la Renaissance. Hippias figure dans les témoignages parmi les premiers à l'avoir enseignée, même si la tradition attribue plutôt son invention au poète Simonide.

La réhabilitation moderne

À partir du XIXe siècle, les historiens de la philosophie ont cessé de lire les sophistes uniquement à travers Platon. Hegel, déjà, leur reconnaît un rôle dans la formation de la réflexion. George Grote, historien anglais de la Grèce, entreprend ensuite de les défendre contre la caricature platonicienne. Au XXe siècle, l'étude du couple nature et loi a redonné à la formule d'Hippias sur la loi tyranne une place dans l'histoire des idées politiques.

Le mouvement a ses limites. Réhabiliter un auteur dont il ne reste rien expose à lui prêter les vertus dont on a besoin. La prudence consiste à distinguer ce que le fragment autorise de ce que l'interprétation ajoute.

Aujourd'hui

Deux questions posées par Hippias restent ouvertes. La première est celle de l'étendue : peut-on encore, et faut-il, viser une culture qui embrasse les savoirs, quand chaque discipline suppose des années de formation ? La seconde est celle de la parenté naturelle des hommes, qui traverse les débats contemporains sur le cosmopolitisme et les droits attachés à la personne indépendamment de la nationalité. Le sophiste d'Élis n'a pas résolu ces questions, il les a posées tôt.

Controverses et débats

Peut-on connaître Hippias ?

C'est la controverse qui commande toutes les autres. Nos sources principales sont deux dialogues de Platon dont l'un, l'Hippias majeur, est d'authenticité discutée depuis le XIXe siècle. Certains spécialistes le tiennent pour un écrit d'école, d'autres pour un Platon de jeunesse. Si l'attribution tombe, une part de ce que nous croyons savoir d'Hippias change de statut.

S'ajoute une difficulté de méthode. Platon écrit des dialogues, pas des procès-verbaux. Le personnage d'Hippias sert son argumentation. Faut-il y voir un portrait ressemblant, une charge, ou une construction entièrement libre ? Les positions vont de l'une à l'autre, et aucune ne peut se prouver.

Le sophiste était-il un philosophe ?

La question est ancienne et elle reste vive. Pour la tradition issue de Platon, le sophiste vend une apparence de savoir et se distingue du philosophe par le rapport à l'argent et par le refus de chercher la vérité. Pour une lecture plus récente, cette frontière est un effet du succès de Platon : les sophistes posaient des questions philosophiques, sur le langage, sur la norme, sur la connaissance, et le partage entre les deux camps a été tracé après coup par le vainqueur.

Le cas d'Hippias est instructif parce qu'il résiste aux deux lectures. Sa polymathie ne ressemble pas à la recherche socratique de la définition, mais son propos sur la nature et la loi est une thèse philosophique en bonne et due forme.

Le géomètre et le sophiste sont-ils le même homme ?

Proclus attribue la quadratrice à Hippias. Rien dans son texte ne précise lequel. Les historiens des mathématiques se partagent : la plupart admettent l'identification avec le sophiste, en s'appuyant sur les témoignages qui lui prêtent une compétence géométrique, une minorité la juge fragile. L'enjeu n'est pas mince, puisqu'il s'agit de savoir si un sophiste professionnel a pu contribuer aux mathématiques de son temps.

Une fraternité universelle, vraiment ?

Le passage du Protagoras où Hippias appelle ses auditeurs parents par nature a été lu comme une anticipation du cosmopolitisme. D'autres commentateurs rappellent le contexte : il s'adresse à un groupe de sophistes réunis dans une maison athénienne, tous grecs, tous riches, et son propos peut viser la seule communauté des gens cultivés. Le texte ne tranche pas. Les deux lectures se soutiennent, et il vaut mieux les exposer que choisir.

Pour aller plus loin

Lire les textes

Les fragments et témoignages d'Hippias sont rassemblés au chapitre 86 des Fragments des Présocratiques de Hermann Diels et Walther Kranz. En français, la traduction commentée de Jean-Paul Dumont dans Les Présocratiques, à la Bibliothèque de la Pléiade, donne l'ensemble du dossier sophistique avec des notes.

Les deux dialogues de Platon qui portent son nom, l'Hippias majeur et l'Hippias mineur, se lisent en une heure chacun. Ajoutez-y les pages du Protagoras où il prend la parole. Les traductions de la collection GF-Flammarion sont accessibles et annotées.

Sur les sophistes en général

L'ouvrage de George Kerferd, Le Mouvement sophistique, traduit en français, reste l'introduction de référence : il restitue les thèses sans les réduire à la caricature platonicienne.

Barbara Cassin a consacré plusieurs livres à cette tradition, dont L'Effet sophistique, qui défend une lecture positive de la sophistique comme pratique du discours. Sa position est engagée, elle se discute, et c'est ce qui la rend stimulante.

Jacqueline de Romilly, dans Les Grands Sophistes dans l'Athènes de Périclès, propose un parcours historique clair, adapté à une première approche.

Sur la nature et la loi

Le dossier du couple physis et nomos est exposé dans les chapitres correspondants de Kerferd. Pour une approche par l'histoire du droit et de la politique, vous pouvez consulter les travaux consacrés à la pensée politique grecque du Ve siècle, où la formule d'Hippias est systématiquement discutée.

Sur la mémoire

Frances Yates, dans L'Art de la mémoire, retrace la longue histoire de la mnémotechnique depuis la Grèce jusqu'à la Renaissance. Le livre ne traite qu'en passant d'Hippias, mais il montre ce que cette technique est devenue.

Pour approfondir en ligne

L'Internet Encyclopedia of Philosophy et la Stanford Encyclopedia of Philosophy proposent des notices sur les sophistes et sur Hippias, avec des bibliographies tenues à jour. Le texte grec des dialogues de Platon est consultable sur Perseus.

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Philosophes contemporains

Socrate

vers 470 av. J.-C. - 399 av. J.-C.

Philosophe athénien du Ve siècle av. J.-C., considéré comme l'un des fondateurs de la philosophie occidentale. Il n'a rien écrit, sa pensée nous est connue par les témoignages de Platon et Xénophon. Il a déplacé la philosophie de la nature vers les questions éthiques, par un dialogue dialectique qui révèle l'ignorance derrière les certitudes. Condamné à mort par Athènes en 399 av. J.-C. pour impiété et corruption de la jeunesse, il a refusé de fuir et bu la ciguë.

Difficulté : 2/5