Lyon

Lyonnais, France 6 min de lecture

Capitale romaine des Gaules, siège d'Irénée, grand centre d'imprimerie humaniste, foyer de l'illuminisme et berceau du mutualisme ouvrier. Une ville où la pensée a toujours rencontré le commerce, la fabrique et la religion vécue.

Lugdunum, capitale des Gaules

La colonie romaine est fondée en 43 avant notre ère au confluent du Rhône et de la Saône. Elle devient la capitale administrative des Gaules, un carrefour de routes et un point de passage des cultes venus d'Orient. Cette position explique ce qui suit : une ville de transit est une ville où les doctrines arrivent tôt.

Irénée et la première grande controverse chrétienne

À la fin du IIe siècle, Irénée est évêque de Lyon. Il y rédige un ouvrage considérable, généralement cité sous le titre Contre les hérésies, dirigé contre les courants gnostiques.

L'enjeu dépasse de loin une querelle d'Église. Les gnostiques soutenaient que le monde matériel est l'œuvre d'une puissance inférieure, que le salut consiste en une connaissance réservée et que la chair n'a pas d'avenir. Irénée leur oppose l'unité du créateur et du sauveur, la bonté du monde créé et une histoire du salut qui passe par le corps. Il forge à cette occasion des instruments qui serviront longtemps : la règle de foi, la notion de tradition transmise et l'argument de la cohérence de l'Écriture prise comme ensemble.

Son œuvre est par ailleurs notre principale source sur les doctrines qu'elle combat, puisque les écrits gnostiques ont presque tous disparu. Vous mesurez le problème : nous connaissons ces systèmes par leur adversaire, difficulté que la découverte de textes coptes au XXe siècle a partiellement corrigée.

Le concile de 1274 et la mort de Bonaventure

Lyon accueille au XIIIe siècle deux conciles généraux. Le second, en 1274, est convoqué pour tenter l'union avec l'Église grecque et occupe une place particulière dans l'histoire de la philosophie médiévale.

Bonaventure, ministre général des franciscains et maître parisien, y joue un rôle central et y meurt pendant les travaux. Thomas d'Aquin, convoqué lui aussi, meurt en route sans y parvenir, à Fossanova. Le concile de Lyon marque ainsi, par une coïncidence brutale, la disparition des deux plus grandes figures de la scolastique du XIIIe siècle.

Vaudois et pauvreté volontaire

À la fin du XIIe siècle, un marchand lyonnais que la tradition nomme Pierre Valdo abandonne ses biens et se met à prêcher. Son mouvement, bientôt condamné, pose une question que l'Église médiévale ne cessera plus d'affronter, celle du droit des laïcs à lire l'Écriture et à prêcher. La querelle de la pauvreté, qui occupera les franciscains et Guillaume d'Ockham un siècle et demi plus tard, a ici l'une de ses origines sociales.

La Lyon des imprimeurs

Le XVIe siècle est le moment le plus brillant. Lyon est alors l'un des premiers centres d'imprimerie d'Europe, et l'imprimerie n'est pas une industrie annexe pour la philosophie : elle décide de ce qui circule.

La ville accueille des humanistes, des médecins et des poètes. Rabelais y exerce comme médecin à l'Hôtel-Dieu et y fait paraître son Pantagruel. Étienne Dolet, imprimeur et traducteur, y défend une liberté d'édition qui lui coûtera la vie. Maurice Scève et Louise Labé y écrivent une poésie nourrie de néoplatonisme italien, ce qui fait de Lyon l'une des portes par lesquelles les idées de Marsile Ficin entrent en France.

Ce moment lyonnais rappelle une vérité simple : la diffusion d'une philosophie dépend d'ateliers, de capitaux et de réseaux marchands autant que d'arguments.

L'illuminisme lyonnais

Au XVIIIe siècle, Lyon devient un foyer des courants mystiques et initiatiques. Des loges y pratiquent une maçonnerie à vocation spirituelle, et la ville est associée aux milieux qui prolongent l'enseignement de Martinès de Pasqually, dont Jean-Baptiste Willermoz, Lyonnais, est la figure la plus active, et que fréquente Louis-Claude de Saint-Martin.

Il serait facile de traiter ces courants comme marginaux. Ils ont pourtant fourni à une part du romantisme son vocabulaire, et ils constituent un objet sérieux pour l'histoire des idées, ne serait-ce que parce qu'ils témoignent de ce que les Lumières ne recouvraient pas.

Le premier XIXe siècle

André-Marie Ampère naît à Lyon en 1775. On retient le physicien ; il a aussi laissé un essai de classification des sciences qui relève de la philosophie des sciences et qui intéressait Auguste Comte. Pierre-Simon Ballanche, né à Lyon la même décennie, élabore une philosophie de l'histoire d'inspiration religieuse qui a compté pour les romantiques français.

Les canuts, ou la philosophie sociale par le bas

En 1831 puis en 1834, les ouvriers de la soie se soulèvent. Le mot d'ordre du premier soulèvement, vivre en travaillant ou mourir en combattant, énonce une revendication qui n'est pas seulement salariale : elle porte sur la possibilité de vivre de son travail, donc sur ce qu'une société doit à ceux qui la font fonctionner.

Lyon est à ce moment l'un des laboratoires du mouvement mutualiste et des premières formes d'association ouvrière. Les débats sur l'association, sur la coopération et sur le juste prix de la façon y précèdent ou y accompagnent les théorisations de Proudhon et des socialistes associationnistes. Pour qui s'intéresse aujourd'hui aux coopératives et à l'économie sociale, cette histoire-là n'est pas une curiosité locale.

Le XXe siècle universitaire

La faculté des lettres de Lyon forme au XXe siècle un milieu philosophique réel, quoique moins visible que celui de Paris.

Jean Lacroix y enseigne pendant des décennies une philosophie d'inspiration personnaliste, proche des milieux de la revue Esprit, attentive à la morale et à la psychologie. Henri Maldiney y développe une phénoménologie du sentir et de la rencontre, nourrie de psychiatrie et d'art, dont l'influence a été tardive mais durable, notamment sur la pensée du soin.

Gilles Deleuze y enseigne de 1964 à 1969. C'est pendant ces années lyonnaises qu'il soutient et publie, en 1968, Différence et répétition, l'un des livres majeurs de la philosophie française du siècle. Il quitte Lyon pour Vincennes à la rentrée suivante.

La ville accueille aujourd'hui une École normale supérieure et plusieurs centres de recherche, ce qui en fait, en matière d'enseignement de la philosophie, l'un des pôles français les plus actifs hors de la capitale.

Ce que Lyon apprend

Trois choses, en somme. Qu'une doctrine se diffuse par des ateliers et des réseaux avant de se diffuser par des arguments, ce que le XVIe siècle lyonnais montre mieux que n'importe quel traité. Que les grandes controverses théologiques se sont souvent décidées en province, et non dans les capitales intellectuelles supposées. Et qu'une pensée du travail peut naître dans les ateliers avant d'être reprise par les philosophes.

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