Marguerite Porete
Béguine du Hainaut, Marguerite Porete a écrit en français le Miroir des âmes simples anéanties, un traité mystique pour lequel elle a été brûlée à Paris en 1310.
Biographie
On ne sait presque rien de la vie de Marguerite Porete avant son procès. Les documents qui la concernent sont pour l'essentiel ceux de l'Inquisition, ce qui vous en donne une image construite par ses juges. Elle naît dans le comté de Hainaut, probablement vers le milieu du XIIIe siècle, et les actes la disent originaire de la région de Valenciennes. Son nom a été transcrit de plusieurs façons dans les sources latines, Porete, Porette ou Poretta, ce qui explique les variations d'orthographe que vous rencontrerez.
Elle est béguine. Le mot ne désigne ni une religieuse ni une laïque ordinaire : les béguines étaient des femmes qui vivaient seules ou en communauté, sans prononcer de vœux perpétuels, consacrées à la prière et souvent au travail manuel ou à la charité. Ce statut intermédiaire leur laissait une liberté de parole et d'écriture que la clôture monastique encadrait davantage, et il a nourri à leur égard une méfiance croissante des autorités ecclésiastiques tout au long du XIIIe siècle. La langue de Marguerite Porete, sa familiarité avec la poésie courtoise et sa maîtrise du vocabulaire théologique indiquent une éducation soignée, sans que l'on puisse dire où elle l'a reçue.
Son livre, le Miroir des âmes simples anéanties, circule avant 1306. Il est examiné puis condamné par Gui de Colmieu, évêque de Cambrai, qui le fait brûler publiquement à Valenciennes et interdit à son autrice de le diffuser de nouveau. Marguerite Porete passe outre. Elle transmet son texte à des clercs, dont Jean de Châteauvillain, évêque de Châlons, et selon les actes du procès à des béguines et à des gens simples. Cette désobéissance, autant que le contenu du livre, enclenche la procédure qui la conduit devant l'inquisiteur de France.
Transférée à Paris, elle est interrogée par Guillaume de Paris, dominicain et confesseur du roi Philippe le Bel. Elle refuse de prêter le serment exigé et refuse de répondre à ses juges, et ce silence dure environ dix-huit mois. Faute d'aveu ou de rétractation, une commission de théologiens de l'université de Paris examine des articles extraits du Miroir et les déclare hérétiques. Tenue pour hérétique obstinée et relapse, elle est remise au bras séculier et brûlée en place de Grève, à Paris, le 1er juin 1310. Une chronique contemporaine rapporte que son attitude devant le bûcher émut les spectateurs, et c'est à peu près le seul témoignage direct dont vous disposiez sur sa personne.
Pensée principale
Le Miroir des âmes simples anéanties se présente comme un dialogue. Trois voix principales s'y répondent : l'Âme, Amour et Raison. Ce choix n'est pas décoratif. Il permet à Marguerite Porete de mettre en scène un conflit entre deux manières de rapporter l'homme à Dieu, celle que gouverne la raison discursive et celle que gouverne l'amour, et de montrer la première reculer pas à pas devant la seconde. Dans un passage souvent commenté, Raison finit par mourir, non pas réfutée mais dépassée : elle a cessé d'être utile à l'âme parvenue au terme de son chemin.
Ce chemin, le livre le décrit comme une suite d'états, sept selon le découpage qu'il propose. Les premiers correspondent à ce que la vie chrétienne ordinaire demande : observer les commandements, imiter le Christ, pratiquer les vertus, se dépouiller de sa volonté propre. Les derniers décrivent une transformation que le vocabulaire de l'effort ne suffit plus à dire. L'âme n'avance plus, elle est agie. Marguerite Porete nomme cet achèvement l'anéantissement : l'âme devient rien de ce qu'elle était par elle-même, et ce rien est précisément la place que Dieu occupe.
De là vient la formule qui a scandalisé ses juges, celle de l'âme qui prend congé des vertus. Il ne s'agit pas, dans le texte, d'une permission de mal faire. L'idée est que l'âme anéantie ne se rapporte plus aux vertus comme à des exigences extérieures qu'il faudrait accomplir par effort : les vertus lui sont devenues naturelles, elles la servent au lieu de la commander. Marguerite Porete écrit que cette âme « prend congé des vertus », et c'est le passage qui, extrait de son contexte, a servi de pièce principale à l'accusation. Vous mesurez la difficulté : une proposition qui décrit un état de perfection peut se lire, hors de son cadre, comme une dispense morale. Les lecteurs du Miroir se divisent encore sur la question de savoir si le texte prévient suffisamment ce malentendu.
Le livre propose également une distinction ecclésiologique redoutable. Marguerite Porete parle de Sainte Église la Grande et de Sainte Église la Petite. La première est la communauté des âmes libres, gouvernée par Amour ; la seconde est l'Église visible, celle des sacrements, des clercs et de la raison, qui a sa légitimité mais ne comprend pas ce qui se joue au-dessus d'elle. L'autrice prend soin de ne pas condamner la seconde et de dire qu'elle lui reste soumise. Il reste que la hiérarchie établie place l'institution en position d'infériorité spirituelle, et c'est assez pour expliquer l'inquiétude des théologiens parisiens.
Un dernier motif mérite votre attention, celui du Loingprès, le Loin-Près. Marguerite Porete désigne ainsi Dieu en tant qu'il se manifeste à l'âme sous la forme d'un éclair : il se donne et se retire dans le même mouvement, et l'âme en garde la trace sans pouvoir le retenir. Le mot est de son invention et il condense sa théologie. Dieu n'est pas un objet que la connaissance finirait par atteindre, il est ce dont la proximité même se dérobe.
Il faut enfin noter la langue. Marguerite Porete écrit en français, non en latin, et emprunte au registre de l'amour courtois pour parler du rapport à Dieu : l'âme est l'amante, Dieu est le loin aimé, le vocabulaire de la fine amor est transposé sans être parodié. Ce choix la met hors du circuit universitaire et la place dans un lectorat de laïcs et de béguines, ce qui est en soi un geste de pensée : il suppose que la vie spirituelle la plus haute n'est pas réservée aux clercs.
Œuvres majeures
Marguerite Porete n'a laissé qu'un livre, et il faut le dire d'emblée pour éviter un malentendu : les titres que vous rencontrerez dans les bibliographies ne désignent pas des ouvrages différents mais des états successifs du même texte.
Le Miroir des âmes simples anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d'amour est l'œuvre unique. Son titre long, dans la langue du temps, annonce le programme : un miroir, c'est-à-dire un traité où le lecteur se regarde pour mesurer où il en est, destiné aux âmes simples, celles que le savoir n'encombre pas, et anéanties, celles qui ont renoncé à leur volonté propre. Le livre mêle dialogue, exposé doctrinal, prières et passages versifiés. Sa composition est difficile à reconstituer et l'ordre des chapitres a probablement bougé au cours de la transmission.
La version en ancien français ne vous est parvenue que par un seul manuscrit tardif, conservé au musée Condé de Chantilly. Il s'agit d'une copie recopiée plus de cent ans après la mort de l'autrice, dans une langue déjà modernisée par les copistes. C'est sur ce témoin que repose l'édition critique de référence, établie par Romana Guarnieri pour le texte français et par Paul Verdeyen pour la version latine, publiée dans le Corpus Christianorum.
La version latine a joué un rôle décisif. Elle a circulé dans les milieux monastiques et c'est elle qui a sauvé le livre, précisément parce qu'elle était anonyme. Plusieurs manuscrits en subsistent, et les copistes y ont parfois ajouté des approbations de clercs destinées à garantir l'orthodoxie du texte.
Il existe également des traductions médiévales en moyen anglais et en italien. Les témoins italiens sont nombreux, ce qui laisse supposer une réception assez large dans les milieux religieux de la péninsule. Les traducteurs anglais ont ajouté des gloses destinées à désamorcer les formules les plus abruptes, et ces interventions constituent pour vous un document précieux : elles montrent quels passages inquiétaient les lecteurs médiévaux eux-mêmes.
Postérité et influence
L'histoire de la réception du Miroir est l'une des plus singulières de la littérature médiévale. Le livre a été brûlé avec son autrice, et il a pourtant continué à circuler pendant six siècles, lu, copié et traduit, mais anonyme. Détaché du nom d'une hérétique condamnée, il a été pris pour un classique de la spiritualité. Certains copistes l'ont attribué à des auteurs réputés sûrs, et des lecteurs ont pu le recommander sans soupçonner son origine.
C'est en 1946 que la chercheuse italienne Romana Guarnieri a identifié l'auteur du Miroir anonyme avec la béguine brûlée en 1310, en rapprochant le texte des articles cités dans les actes du procès. Cette attribution, confirmée depuis, a rendu à Marguerite Porete un livre et a ouvert un chantier qui ne s'est pas refermé. Elle a aussi déplacé une question d'histoire de la philosophie : un texte tenu pour orthodoxe pendant des siècles se révélait être celui pour lequel une femme avait été exécutée.
La reconnaissance est donc récente et elle a pris plusieurs directions. Les médiévistes la lisent dans la série des grandes mystiques de langue vernaculaire, aux côtés de Hadewijch d'Anvers et de Mechthild de Magdebourg, et interrogent la place des béguines dans l'invention d'une théologie en langue profane. Les historiens de la mystique allemande discutent les affinités du Miroir avec les sermons de Maître Eckhart, chez qui le vocabulaire du détachement et de l'anéantissement de la volonté propre occupe une place centrale. Les philosophes qui travaillent sur l'histoire de la liberté y trouvent une pensée du sujet libéré de sa propre volonté qui ne doit rien aux catégories modernes de l'autonomie.
Son œuvre a enfin pris une importance particulière dans l'histoire de la pensée des femmes. Marguerite Porete écrit avant Christine de Pizan, sans programme de défense de son sexe, et son geste est d'un autre ordre : elle revendique l'autorité de dire ce qu'est la vie en Dieu, sans passer par la médiation d'un clerc. Plusieurs travaux récents relisent son procès comme un moment où l'Église a fixé les limites de la parole théologique laïque, et la condamnation du Miroir y apparaît moins comme un verdict doctrinal isolé que comme un épisode d'un conflit d'autorité.
Controverses et débats
Trois questions divisent encore les lecteurs de Marguerite Porete.
La première porte sur l'orthodoxie du Miroir. Pour une partie des commentateurs, les formules incriminées, celle du congé donné aux vertus en particulier, décrivent un état terminal de la vie spirituelle et restent compatibles avec la doctrine chrétienne : la tradition mystique connaît de longue date l'idée que l'amour accompli dispense de l'effort. Pour d'autres, le livre franchit une ligne en subordonnant l'Église visible à une communauté d'âmes libres et en suggérant que l'âme anéantie n'a plus besoin des sacrements. Le débat n'est pas tranché, et il est compliqué par l'état du texte : nous lisons une copie tardive, et les articles sur lesquels les juges se sont appuyés ne nous sont connus que par leurs propres actes.
La seconde question concerne le rattachement de Marguerite Porete à l'hérésie dite du libre esprit, condamnée par le concile de Vienne peu après son exécution. L'association a longtemps été tenue pour acquise. Robert Lerner a soutenu que cette hérésie n'avait jamais constitué un mouvement organisé et qu'elle relevait largement d'une construction inquisitoriale, assemblée à partir de textes comme le Miroir. Si l'on suit cette lecture, l'ordre d'explication s'inverse : ce n'est pas Marguerite Porete qui appartient au libre esprit, c'est le libre esprit qui a été partiellement fabriqué à partir d'elle.
La troisième question est celle du lien avec Eckhart. Le dominicain enseigne à Paris peu après le procès, dans le couvent même dont venait l'inquisiteur, et les proximités de vocabulaire sont réelles. Plusieurs historiens y voient une influence directe, d'autres soulignent qu'aucun document n'atteste qu'il ait lu le Miroir et que les deux auteurs puisent dans un fonds commun, néoplatonicien et augustinien. Rien ne permet aujourd'hui de conclure.
Il faut y ajouter une interrogation d'ordre politique. Le procès se déroule sous Philippe le Bel, au moment où le même inquisiteur conduit l'affaire des Templiers. Certains historiens lisent la condamnation dans ce contexte de démonstration d'autorité royale et ecclésiastique, d'autres la tiennent pour une procédure ordinaire contre une relapse. Les sources ne permettent pas de départager fermement ces lectures.
Pour aller plus loin
Le texte d'abord. L'édition critique de référence est celle de Romana Guarnieri pour l'ancien français et de Paul Verdeyen pour la version latine, parue dans le Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis. Elle présente les deux versions en regard, ce qui vous permet de voir où elles divergent. Plusieurs traductions françaises modernes du Miroir des âmes simples anéanties sont disponibles en librairie, et il est utile d'en comparer deux : le texte est ancien, elliptique par endroits, et les choix de traduction engagent déjà une interprétation.
Sur le procès, l'ouvrage de Sean L. Field consacré au jugement de Marguerite Porete et de Guiard de Cressonessart reconstitue la procédure pièce par pièce. C'est le livre à lire si vous voulez comprendre comment une condamnation inquisitoriale se fabrique, et ce que les actes disent ou taisent.
Sur le contexte de l'hérésie du libre esprit, l'enquête de Robert E. Lerner reste la référence et la discussion qu'elle a ouverte n'est pas close.
Pour situer Marguerite Porete parmi les mystiques de langue vernaculaire, l'anthologie d'Emilie Zum Brunn et de Georgette Epiney-Burgard consacrée aux femmes mystiques du Moyen Âge offre un bon point d'entrée, avec des extraits traduits de Hadewijch d'Anvers et de Mechthild de Magdebourg.
Enfin, si vous souhaitez prolonger du côté de la mystique spéculative, la lecture des sermons allemands de Maître Eckhart et des pages de Nicolas de Cues sur la docte ignorance éclaire par comparaison ce que le Miroir tente : dire une expérience qui excède les moyens du langage, sans renoncer à l'écrire.