Anthropologie structurale

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Publication : 1958 (tome I), 1973 (tome II)

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Analyse

Présentation

Anthropologie structurale est un recueil d'articles de Claude Lévi-Strauss, publié en 1958 chez Plon. Un second volume, Anthropologie structurale deux, paraîtra en 1973. L'ouvrage rassemble et met en cohérence les textes majeurs par lesquels Lévi-Strauss avait, depuis la fin des années 1940, imposé le structuralisme dans les sciences humaines françaises. À côté des Structures élémentaires de la parenté (1949) et de Tristes Tropiques (1955), il constitue l'un des ouvrages fondateurs de l'anthropologie structurale.

Les dix-sept chapitres qui composent le livre traitent de sujets apparemment divers (langage et parenté, mythologie, chamanisme, art, magie) mais qui obéissent à un même programme méthodologique : appliquer aux faits culturels et sociaux les principes de l'analyse structurale, tels que la linguistique saussurienne et la phonologie de Roman Jakobson les avaient formalisés pour les faits linguistiques. Cette transposition constitue l'apport propre de Lévi-Strauss et fonde la révolution structuraliste dans les sciences humaines.

Contexte historique

Lévi-Strauss publie l'ouvrage à cinquante ans, au sommet de sa reconnaissance scientifique. Il est alors sous-directeur du musée de l'Homme et enseigne à la cinquième section de l'École pratique des hautes études. Il sera élu au Collège de France en 1959. Son école commence à se constituer, avec plusieurs étudiants et collaborateurs qui prolongeront la méthode structurale dans divers domaines.

L'ouvrage rassemble des textes rédigés entre 1944 et 1957, dans une période où Lévi-Strauss achève sa transformation intellectuelle. Il avait travaillé sur le terrain au Brésil dans les années 1930 (expérience relatée dans Tristes Tropiques), enseigné à New York pendant la guerre où il rencontre Roman Jakobson, publié les Structures élémentaires de la parenté en 1949. À la fin des années 1950, il oriente ses recherches vers la mythologie, qui donnera lieu à la grande tétralogie des Mythologiques (1964-1971).

Le contexte intellectuel est celui de la fin du triomphe existentialiste et du début du moment structuraliste français. Sartre, Merleau-Ponty et Simone de Beauvoir sont encore les figures dominantes, mais leur autorité s'effrite face à la montée du structuralisme (Lévi-Strauss lui-même, mais aussi Lacan, Barthes, plus tard Foucault et Althusser). L'ouvrage participe de ce basculement intellectuel qui marque toute une décennie.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage rassemble dix-sept chapitres organisés en cinq parties thématiques.

La première partie, Langage et parenté, contient les articles où Lévi-Strauss expose et justifie l'application des méthodes structurales à l'étude de la parenté. Le chapitre inaugural, « L'analyse structurale en linguistique et en anthropologie », est programmatique : Lévi-Strauss y montre comment la linguistique offre à l'anthropologie un modèle méthodologique décisif.

La deuxième partie, Organisation sociale, applique la méthode à divers aspects de l'organisation sociale et politique. Elle contient notamment l'article célèbre sur « Les organisations dualistes », où Lévi-Strauss examine des systèmes sociaux fondés sur des oppositions binaires.

La troisième partie, Magie et religion, comprend plusieurs articles importants sur les représentations religieuses, dont « Le sorcier et sa magie » et « L'efficacité symbolique », étude d'un chant chamanique Cuna. Ces textes proposent une théorie structurale du symbolique qui a nourri des développements considérables en psychanalyse (Lacan notamment) et en anthropologie de la religion.

La quatrième partie, Art, contient les études sur l'art primitif, notamment sur les décorations corporelles des Caduveo et sur le « split representation » dans l'art asiatique et américain.

La cinquième partie, Problèmes de méthode et d'enseignement, rassemble des textes réflexifs sur la méthode ethnologique, sur la place de l'anthropologie dans les sciences sociales et sur les relations entre ethnologie et histoire (« Histoire et ethnologie », dernière contribution du volume).

Thèses centrales

La première thèse est la transposition du modèle linguistique. La phonologie, dans les travaux de Nicolas Troubetzkoy et de Roman Jakobson, a montré que le système phonologique d'une langue s'analyse comme un ensemble de relations différentielles entre unités (phonèmes) définies non par leur substance mais par leurs oppositions. Lévi-Strauss propose de transposer ce modèle à d'autres domaines de la culture : les systèmes de parenté, les mythes, les rites obéissent également à des logiques d'opposition et de combinaison qu'il s'agit de mettre au jour.

La deuxième thèse concerne la nature de l'inconscient collectif. L'analyse structurale ne cherche pas à interpréter le sens conscient des pratiques culturelles pour ceux qui les vivent, mais à révéler leurs structures inconscientes, homologues à celles qui organisent le langage. Ces structures ne sont pas psychologiques au sens jungien, mais logiques : elles relèvent des propriétés formelles de l'esprit humain qui, partout, opère par oppositions binaires, transformations, permutations.

La troisième thèse est l'unité de l'esprit humain. En montrant que les cultures les plus diverses obéissent aux mêmes principes formels d'organisation, l'anthropologie structurale rompt avec toute hiérarchie ethnocentrique entre cultures « primitives » et cultures « avancées ». La différence entre elles est de contenu et de complexité empirique, non de rationalité fondamentale. Cette thèse constitue un rempart contre les prétentions évolutionnistes et racistes qui avaient marqué une partie de l'anthropologie du dix-neuvième siècle.

La quatrième thèse porte sur la nature du symbolique. Lévi-Strauss propose une théorie du symbolique comme système autonome, structuré par ses propres lois de composition et de transformation, irréductible à des motivations psychologiques individuelles ou à des fonctions sociales pratiques. Cette conception aura une influence considérable, notamment sur Jacques Lacan et sur toute la génération structuraliste.

Réception et postérité

L'ouvrage a exercé sur les sciences humaines françaises et internationales une influence considérable. Il a contribué à fonder le structuralisme comme mouvement intellectuel majeur de la fin des années 1950 et des années 1960. Il a également transformé l'anthropologie elle-même, en la dotant d'une méthode rigoureuse et d'un programme théorique ambitieux.

Dans les sciences humaines voisines, l'influence a été profonde. Jacques Lacan reprend et transforme plusieurs analyses lévi-straussiennes dans son propre projet de refondation structurale de la psychanalyse. Roland Barthes prolonge le programme structural en sémiologie. Louis Althusser en tire des éléments pour sa relecture de Marx. Foucault, plus tard, entretient avec le structuralisme un rapport complexe où l'anthropologie de Lévi-Strauss joue un rôle décisif.

Les critiques ont également été nombreuses. Sartre, dans la Critique de la raison dialectique (1960), formule une objection majeure : le structuralisme évacue l'histoire et la praxis. Lévi-Strauss répondra dans le dernier chapitre de La Pensée sauvage (1962). Paul Ricœur engage également un dialogue critique important, notamment sur la question de l'herméneutique. Plus tard, Jacques Derrida proposera dans De la grammatologie une lecture déconstructive de Lévi-Strauss, notamment sur son rapport à Rousseau et à l'écriture.

À partir des années 1980, le structuralisme perd de son influence dans les sciences humaines françaises, mais l'anthropologie lévi-straussienne reste un point de référence permanent, régulièrement redécouvert et discuté dans les nouveaux débats sur l'anthropologie contemporaine (avec Philippe Descola, Eduardo Viveiros de Castro, Marilyn Strathern).

Controverses et interprétations

Les débats sont multiples et se sont déplacés au fil des décennies. La question de l'articulation entre structure et histoire, engagée par Sartre, a occupé pendant longtemps une place centrale. Lévi-Strauss maintient que les deux approches sont complémentaires et non exclusives, mais l'accent porté sur la structure a été reçu par beaucoup comme un abandon effectif de la perspective historique.

La théorie de l'inconscient structural fait également débat. S'agit-il d'un inconscient au sens psychanalytique, ou d'un ensemble de propriétés formelles de l'esprit humain ? Lévi-Strauss opte clairement pour la seconde lecture, mais l'articulation exacte entre ces deux dimensions reste discutée.

La méthode structurale elle-même a été contestée. Ses partisans en soulignent la rigueur et la fécondité ; ses détracteurs y voient une projection abstraite qui perd de vue la richesse phénoménologique et pragmatique des faits sociaux. Les anthropologies contemporaines (praxéologique, phénoménologique, matérialiste) ont proposé plusieurs alternatives.

Enfin, le rapport de l'anthropologie structurale à ce qu'on appelle aujourd'hui les études postcoloniales est ambivalent. D'un côté, Lévi-Strauss est l'un des plus grands défenseurs de l'égale dignité des cultures et un critique constant de l'ethnocentrisme. De l'autre, sa position surplombante d'anthropologue européen étudiant les cultures « autres » a été mise en cause par les générations suivantes, qui ont proposé de rendre la parole aux peuples étudiés eux-mêmes.

Citations clés

« La linguistique occupe donc une place exceptionnelle dans les sciences humaines. Elle n'est pas seulement une science sociale comme les autres. Elle est celle qui, de très loin, a fait le plus grand progrès, la seule sans doute qui puisse revendiquer le nom de science » : formule qui condense la place accordée à la linguistique comme modèle méthodologique.

Sur la démarche structurale, Lévi-Strauss soutient que l'analyse ne doit pas s'attacher aux termes isolés mais aux relations qui les organisent : « on ne peut faire une science des rapports qu'en dépouillant les termes de tout ce qu'ils doivent à leur nature substantielle propre ».

Sur l'unité de l'esprit humain, Lévi-Strauss soutient qu'aucune culture n'est plus « logique » qu'une autre : « toutes les sociétés humaines, si primitives soient-elles, appliquent à ces problèmes les mêmes règles de pensée logique ».

Sur le mythe, Lévi-Strauss propose de considérer les mythes non comme des récits archaïques et confus mais comme des systèmes de pensée à part entière, dotés de leur propre logique combinatoire : « les mythes se pensent dans les hommes, et à leur insu ».

Pour aller plus loin

L'ouvrage est disponible aux éditions Plon. Le second volume (Anthropologie structurale deux, 1973) prolonge le premier avec des textes plus récents.

En complément, on lira Tristes Tropiques, qui offre l'exposition la plus accessible de la pensée lévi-straussienne, et les Mythologiques (quatre tomes, 1964-1971), qui déploient l'analyse structurale des mythes.

Sur Lévi-Strauss et sur l'anthropologie structurale, on peut consulter les études de Denis Bertholet (Claude Lévi-Strauss, biographie), de Vincent Debaene, de Marcel Hénaff (Claude Lévi-Strauss et l'anthropologie structurale) et, dans le monde anglophone, d'Edmund Leach et Christopher Johnson.

Sources

Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Structuralism ».

Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Anthropologie structurale » et « Claude Lévi-Strauss ».

Denis Bertholet, Claude Lévi-Strauss, biographie de référence.

Marcel Hénaff, Claude Lévi-Strauss et l'anthropologie structurale, ouvrage de synthèse.