Crainte et Tremblement

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Titre original : Frygt og Bæven

Publication : 1843

Type : Essai

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Analyse

Présentation

Crainte et Tremblement (Frygt og Bæven) est un ouvrage de Søren Kierkegaard, publié en danois en 1843 sous le pseudonyme de Johannes de Silentio. Bref (une centaine de pages), il constitue l'un des textes les plus lus et les plus discutés de l'auteur, et il occupe une place centrale dans son œuvre pseudonyme, aux côtés de Ou bien... ou bien et de Miettes philosophiques.

Le livre entier est une méditation sur le récit biblique du sacrifice d'Isaac (Genèse 22), dans lequel Dieu ordonne à Abraham de sacrifier son fils unique. Kierkegaard s'interroge : comment comprendre Abraham ? La conduite du patriarche est-elle sublime ou monstrueuse ? Et comment concilier la vocation morale universelle avec ce commandement singulier qui commande précisément d'y contrevenir ? De ces questions surgit la doctrine kierkegaardienne, appelée à un considérable retentissement, de la « suspension téléologique de l'éthique ».

Contexte historique

Kierkegaard écrit l'ouvrage en 1843, année exceptionnellement féconde qui voit paraître en quelques mois les deux volumes d'Ou bien... ou bien, La Répétition et Crainte et Tremblement. Il a alors trente ans et vient de rompre ses fiançailles avec Regine Olsen (octobre 1841), rupture qui hante sourdement l'ouvrage. La figure d'Abraham renonçant à Isaac sur commandement divin joue en partie, dans l'économie personnelle de Kierkegaard, comme figure de son propre renoncement à Regine.

Le contexte intellectuel danois et européen est dominé par l'influence hégélienne. Le hégélianisme, dans sa version académique enseignée en Danemark par Hans Lassen Martensen, présente le christianisme comme un moment sublimé et rationalisé dans le système philosophique de l'esprit absolu. Kierkegaard consacrera une part importante de son œuvre à contester cette « sursomption » du christianisme dans la philosophie, en défendant l'irréductibilité de la foi à la raison spéculative.

L'usage du pseudonyme, constant chez Kierkegaard, doit être pris au sérieux. Johannes de Silentio (« Jean du silence ») n'est pas un simple masque : il est un personnage philosophique qui admet ne pas comprendre Abraham, ne pas pouvoir faire soi-même le mouvement de la foi, mais qui peut en décrire les traits. Cette structure indirecte de la communication, revendiquée par Kierkegaard comme une nécessité de la vérité éthique et religieuse, imprime toute sa forme à l'ouvrage.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage est composé d'une préface, d'un « Prélude » (Stemning), d'un « Éloge d'Abraham » et de trois « Problèmes ».

Le Prélude décrit un homme qui a entendu tôt le récit d'Abraham et qui n'a cessé, sa vie durant, d'en rêver et de l'imaginer selon quatre variantes. Chaque variante compose une alternative où Abraham hésite, refuse, dissimule, contourne. Ces quatre versions font ressortir, par contraste, l'énigme de la véritable histoire, où Abraham obéit sans hésitation ni détour.

L'Éloge d'Abraham propose une méditation lyrique sur la grandeur du patriarche, considérée à travers son double aspect : la grandeur de qui s'attend au possible avec espoir, et celle de qui, comme Abraham, s'attend contre toute attente en croyant à l'impossible.

Les trois Problèmes constituent le cœur philosophique de l'ouvrage. Le premier pose la question : « Y a-t-il une suspension téléologique de l'éthique ? » Le deuxième : « Y a-t-il un devoir absolu envers Dieu ? » Le troisième : « Abraham fut-il défendable en ce qu'il cacha son entreprise à Sara, à Éliézer et à Isaac ? » Chaque problème confronte la conduite d'Abraham aux normes éthiques et philosophiques dominantes, en dégageant l'écart qui les sépare et la nécessité, pour comprendre Abraham, d'assumer cet écart comme constitutif de la foi.

Thèses centrales

La première thèse est celle de la suspension téléologique de l'éthique. L'éthique, selon la tradition philosophique dominante et selon Hegel en particulier, est l'universel, ce qui vaut pour tous. L'individu accomplit sa vocation en s'inscrivant dans l'universel éthique. Pour Kierkegaard, Abraham accomplit un mouvement inverse : il suspend l'éthique universelle au nom d'une relation singulière et absolue à Dieu qui la déborde. Le sacrifice d'Isaac n'est pas une action morale et ne peut être justifié en termes moraux ; il ne se comprend qu'au nom d'un devoir absolu envers Dieu qui excède le champ éthique.

La deuxième thèse concerne la nature de la foi. La foi n'est ni un savoir ni une confiance générale : elle est un mouvement singulier, paradoxal, dans lequel l'individu se rapporte à l'absolu comme individu et non comme membre d'un ordre universel. Kierkegaard distingue plusieurs figures pour approcher cette structure : le « chevalier de la résignation infinie », qui renonce à ce qu'il aime, et le « chevalier de la foi », qui renonce et pourtant croit qu'il recevra en retour ce qu'il a renoncé. Abraham est le chevalier de la foi par excellence.

La troisième thèse est celle du paradoxe. La foi est paradoxale en ce qu'elle unit ce que l'entendement sépare : Abraham est celui qui, en même temps, sacrifie Isaac et croit qu'il ne le perdra pas ; il tue et croit qu'il ne tue pas. Cette structure paradoxale ne peut être expliquée ni médiatisée par la pensée conceptuelle : elle demande à être assumée dans l'existence singulière.

La quatrième thèse porte sur le silence d'Abraham. Le troisième problème examine la question du secret : Abraham ne peut expliquer son action ni à Sara, ni à Éliézer, ni à Isaac. Ce silence n'est pas simple prudence : il est structurel. La foi ne se traduit pas dans le langage éthique universel qui exigerait de rendre raison. Abraham est enfermé dans un rapport singulier qui n'est pas communicable dans la langue de l'universel.

Réception et postérité

L'ouvrage rencontre d'abord un accueil discret dans le petit monde intellectuel danois. Kierkegaard est alors connu mais controversé, et Crainte et Tremblement, comme les autres œuvres pseudonymes de 1843, ne suscite pas une réception immédiate à la mesure de sa portée.

La postérité de l'ouvrage se déploie surtout à partir de la fin du dix-neuvième siècle et au vingtième siècle. Traduit en allemand par Christoph Schrempf, il devient une référence pour le renouveau religieux et philosophique de langue allemande, notamment pour Karl Barth et la théologie dialectique. En France, la découverte de Kierkegaard, portée notamment par Jean Wahl (Études kierkegaardiennes, 1938), coïncide avec l'émergence de l'existentialisme, qui reconnaît en Kierkegaard un précurseur direct.

L'ouvrage devient un texte central dans les débats sur les rapports entre philosophie et religion, sur la nature de la foi et sur la question de la subjectivité éthique. Emmanuel Levinas, lecteur attentif et critique de Kierkegaard, retiendra la thèse de la suspension téléologique de l'éthique pour la contester : pour Levinas, aucune vocation religieuse ne saurait légitimer la suspension de la relation éthique à autrui, et le geste d'Abraham demande à être compris tout autrement.

Au vingtième siècle, l'ouvrage nourrit également les réflexions de Jacques Derrida (Donner la mort, 1999), qui en propose une lecture prolongée dans le contexte du don, de la responsabilité et du secret.

Controverses et interprétations

Les débats sont nombreux et durables. La thèse de la suspension téléologique de l'éthique est au cœur des discussions. Faut-il la lire comme une doctrine positive de Kierkegaard, ou comme la thèse d'un pseudonyme, Johannes de Silentio, dont Kierkegaard prend implicitement ses distances ? La lecture pseudonymique, défendue notamment par les kierkegaardiens contemporains, nuance considérablement l'attribution directe à Kierkegaard de la doctrine développée dans le livre.

L'usage moral et politique du livre a suscité des inquiétudes. Levinas, notamment, a mis en garde contre une lecture qui légitimerait toute suspension de l'éthique au nom d'une vocation supérieure : la structure kierkegaardienne, transposée hors de son cadre religieux et hors de la structure paradoxale qui la caractérise, peut sembler ouvrir la voie à des justifications de la violence au nom du sacré.

Le rapport entre la structure paradoxale de la foi et la raison philosophique reste également discuté. Kierkegaard rejette-t-il purement la raison, ou en montre-t-il seulement les limites face à un ordre qui la dépasse sans la contredire ? Les commentateurs sont partagés, avec une inflexion croissante ces dernières décennies vers la seconde lecture.

Enfin, la place autobiographique de l'ouvrage a nourri des interprétations diverses. La rupture avec Regine et la relation à son père sont fréquemment invoquées comme clés de lecture, mais Kierkegaard lui-même a mis en garde contre une réduction biographique de son œuvre.

Citations clés

« La foi commence précisément là où finit la pensée » : formule qui condense la thèse fondamentale de l'ouvrage sur les rapports entre foi et pensée conceptuelle.

Sur Abraham, Johannes de Silentio écrit qu'il s'est confronté « en face à face avec le Dieu vivant », dans une situation où aucun universel éthique ne pouvait plus le guider ni le justifier. La foi qui l'anime est décrite comme la capacité de tout perdre et pourtant de tout croire.

Sur la structure du paradoxe, l'ouvrage soutient que la foi est ce paradoxe par lequel « l'individu est plus haut que l'universel » : une thèse qui inverse le principe hégélien du primat de l'universel éthique et fonde l'irréductibilité du sujet croyant.

Sur le silence d'Abraham, l'ouvrage montre que le patriarche est incapable de « faire savoir » à son entourage ce qui se passe : il ne peut pas parler dans la langue de l'éthique, et il ne peut pas non plus parler dans la langue de la foi, qui n'existe pas comme langue publique.

Pour aller plus loin

L'ouvrage est disponible en français dans plusieurs traductions, notamment celle de Charles Le Blanc (Payot, Rivages Poche) et celle de Pierre-Henri Tisseau dans les Œuvres complètes de Kierkegaard aux éditions de l'Orante.

En complément, on lira Ou bien... ou bien, publié la même année, qui offre le contraste des « stades esthétique et éthique » que Crainte et Tremblement prolonge vers le « stade religieux ».

Sur Kierkegaard et sur l'ouvrage, on peut consulter les études de Jean Wahl (Études kierkegaardiennes), de Nelly Viallaneix, d'Henri-Bernard Vergote et, dans le monde anglophone, d'Alastair Hannay et de C. Stephen Evans. La lecture de Derrida dans Donner la mort est particulièrement stimulante.

Sources

Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Søren Kierkegaard ».

Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Crainte et Tremblement » et « Søren Kierkegaard ».

Jean Wahl, Études kierkegaardiennes, référence pour la réception française.

Alastair Hannay, Kierkegaard: A Biography, biographie de référence.