Esquisses pyrrhoniennes
Titre original : Pyrrhôneiai hypotypôseis
Publication : vers 200 (datation incertaine)
Type : Traite
Analyse
Les « Esquisses pyrrhoniennes » de Sextus Empiricus occupent une place singulière dans la bibliothèque philosophique. De tout le scepticisme grec, qui s'est développé pendant cinq siècles et a compté des dizaines d'auteurs, ce traité en trois livres est à peu près le seul texte qui nous soit parvenu entier. Tout ce que nous savons de cette tradition passe par lui, et toute la réception moderne du doute antique est née de sa redécouverte.
Le titre grec signifie littéralement esquisses, ou ébauches, du pyrrhonisme. Sextus annonce ainsi un ouvrage d'exposition, un manuel plutôt qu'une somme. C'est exactement ce qu'il livre, et c'est ce qui en fait aujourd'hui l'une des entrées les plus praticables dans la philosophie hellénistique.
Un livre sans date
L'œuvre a été composée à la fin du IIe siècle de notre ère, peut-être au début du IIIe. Les repères sont indirects et les dates que l'on trouve dans les manuels sont des estimations commodes. Nous ne savons ni où Sextus l'a écrite, ni pour quelle école, ni dans quel ordre par rapport à ses autres traités.
Cette incertitude n'empêche pas de situer le livre intellectuellement. Il arrive à un moment où les grandes écoles hellénistiques, le Portique et le Jardin, ont perdu leur élan créateur et où la philosophie prend volontiers la forme de l'exposé scolaire. Les « Esquisses » sont contemporaines d'un âge de manuels, et elles en adoptent les vertus : divisions annoncées, récapitulations, renvois internes.
La structure des trois livres
Le premier livre est le plus lu et le plus important. Sextus y définit le scepticisme, le distingue de ce qui lui ressemble, expose son outillage argumentatif et règle la question de la conduite de vie. C'est un exposé de méthode complet, qui se tient par lui-même.
Les deuxième et troisième livres appliquent cette méthode aux trois parties de la philosophie telle que l'époque la découpait. Le livre II s'attaque à la logique, c'est-à-dire au critère de la vérité, au signe et à la démonstration. Le livre III traite de la physique puis de l'éthique : les principes corporels et incorporels, la cause, le mouvement, le temps, le nombre, puis l'existence d'un bien et d'un mal par nature et la possibilité d'un art de vivre.
Le plan a sa logique. Il faut d'abord savoir ce qu'est le scepticisme, ensuite montrer qu'il peut défaire les prétentions des savoirs les mieux établis.
Trois attitudes, une capacité
L'ouverture du livre I est restée célèbre pour sa classification. Devant une recherche, trois issues sont possibles. Le dogmatique déclare avoir trouvé la vérité. Celui que Sextus nomme académicien déclare qu'elle est introuvable. Le sceptique, lui, continue de chercher.
Cette tripartition règle une question de vocabulaire qui prête encore à confusion. Le scepticisme de Sextus n'est pas la thèse qu'on ne peut rien savoir : une telle thèse serait un dogmatisme de la négation, et c'est précisément ce qu'il reproche à l'Académie d'Arcésilas. Le scepticisme est défini comme une capacité, une aptitude acquise à mettre en balance ce qui apparaît et ce qui se pense, de toutes les manières possibles, de sorte qu'aucun plateau ne l'emporte.
Un sceptique n'est donc pas quelqu'un qui croit quelque chose de particulier. C'est quelqu'un qui sait faire quelque chose.
Les dix modes et les cinq modes
Le livre I expose ensuite les deux batteries d'arguments qui font la réputation technique du traité.
Les dix modes, attribués à Énésidème, opposent les apparences entre elles. Les animaux ne perçoivent pas comme nous, les hommes diffèrent entre eux, les sens d'un même homme se contredisent, l'état du sujet modifie ce qu'il perçoit, la position et la distance changent l'aspect des choses, les mélanges altèrent les qualités, les quantités aussi, tout se donne en relation, la fréquence ou la rareté modifie le jugement, et les mœurs varient d'un peuple à l'autre. De chaque opposition suit la même conclusion : rien ne permet de dire laquelle des deux apparences donne la chose telle qu'elle est.
Les cinq modes, attribués à Agrippa, sont d'une autre nature et d'une autre puissance. Ils ne visent plus les apparences mais la forme même de la justification : le désaccord des doctrines, la régression à l'infini des raisons, la relativité, l'hypothèse posée sans preuve et le cercle où la preuve suppose ce qu'elle démontre. Vous reconnaîtrez là, formulé au IIe siècle, le problème que la théorie de la connaissance contemporaine appelle la régression épistémique. Toute raison en appelle une autre, sauf à s'arrêter arbitrairement ou à tourner en rond.
La suspension et l'éponge d'Apelle
De l'équilibre des raisons naît la suspension du jugement, l'epochè. Sextus insiste sur un point que l'on néglige souvent : la suspension n'est pas décidée, elle survient. Elle est l'effet du travail argumentatif, comme la fatigue est l'effet de la marche.
Suit la page la plus singulière du traité. Sextus raconte que le sceptique cherchait d'abord la tranquillité en espérant trancher les questions, et qu'il l'a obtenue en renonçant à les trancher. Il compare cette trouvaille à l'anecdote du peintre Apelle, qui désespérait de rendre l'écume sur le museau d'un cheval et l'obtint en jetant d'exaspération son éponge sur le tableau. L'ataraxie n'est pas le but que la méthode atteint : elle est ce qui arrive quand on cesse de poursuivre le but.
Sextus ne prétend pas pour autant que le sceptique ne souffre plus. Les affections contraintes demeurent : la faim, le froid, la douleur. Il soutient seulement que celui qui n'ajoute pas à sa douleur le jugement qu'elle est un mal absolu la supporte mieux.
Vivre sans opinions
L'objection majeure attend le traité comme elle attendait Pyrrhon : une vie sans jugement est-elle praticable ? Le livre I y consacre un développement précis, et c'est peut-être le passage le plus commenté de toute l'œuvre.
Le sceptique, répond Sextus, se règle sur quatre choses. La conduite de la nature, qui nous a faits sensibles et pensants. La contrainte des affections, qui nous fait boire quand nous avons soif. La tradition des lois et des coutumes de notre pays, qui nous fait tenir la piété pour bonne et l'impiété pour mauvaise. Et l'enseignement des arts, qui nous permet d'exercer un métier.
Aucun de ces quatre guides n'exige de savoir comment les choses sont en elles-mêmes. Le médecin sceptique soigne par ce qu'il a observé, non par une théorie des causes cachées, et il n'en soigne pas plus mal. L'argument a la force des choses vues, Sextus étant lui-même médecin.
Démonter les savoirs
Les deux livres suivants méritent mieux que la réputation d'appendices techniques qu'on leur fait parfois. Deux morceaux s'y détachent.
La critique du signe, au livre II, s'attaque à l'inférence qui conduit de ce qui est manifeste à ce qui est caché : du fait que je vois de la fumée, je conclus au feu. Sextus montre que cette inférence suppose une liaison constante que l'expérience ne peut jamais établir complètement. Le problème est, dans sa structure, celui de l'induction, et il reparaîtra chez Hume quinze siècles plus tard.
La critique de la cause, au livre III, est tout aussi redoutable. La cause est-elle simultanée à son effet ou antérieure ? Dans le premier cas on ne peut plus les distinguer, dans le second elle serait cause de ce qui n'existe pas encore. Sextus multiplie ces dilemmes jusqu'à rendre la notion inemployable sans l'avoir jamais déclarée fausse.
La fortune d'un livre
L'histoire de la réception des « Esquisses » suit une courbe inhabituelle : mille ans de silence, puis une influence décisive. L'Antiquité tardive les lit peu, le Moyen Âge latin les ignore faute de traduction et Byzance les conserve sans beaucoup s'y intéresser.
Tout change en 1562, lorsque Henri Estienne publie une traduction latine du traité. L'Europe savante découvre alors un arsenal complet d'arguments contre toute prétention au savoir certain, au moment précis où les guerres de religion opposent des certitudes qui s'entretuent et où la découverte du Nouveau Monde a révélé des mœurs que nul n'avait imaginées. Le livre arrive quand le doute devient un besoin.
Montaigne est le grand lecteur de cette redécouverte : l'« Apologie de Raymond Sebond » est largement bâtie sur la matière des « Esquisses ». Descartes en reprend les armes pour les briser, en poussant le doute jusqu'au point qui y résiste. Hume en hérite les difficultés sur le signe et la cause, mais les conduit vers une théorie de l'habitude plutôt que vers la suspension.
Ce qui reste discuté
Une question domine la littérature savante : jusqu'où va la suspension ? Myles Burnyeat soutenait que le pyrrhonien suspend aussi les croyances ordinaires de la vie courante, ce qui rend sa position intenable comme manière de vivre. Michael Frede répondait que Sextus ne suspend que les jugements théoriques, ceux que l'on prononce en philosophe sur la nature des choses, et laisse intactes les croyances pratiques du médecin et du citoyen.
Le texte autorise les deux lectures, parce que Sextus écrit en professeur plutôt qu'en systématicien. Une seconde controverse porte sur la troisième règle de conduite, la tradition des lois du pays : plusieurs commentateurs y voient un conformisme de principe, d'autres répondent que se conformer à un usage n'est pas le tenir pour juste par nature.
Une dernière question tient à la nature du livre. Sextus transmet-il simplement Énésidème et Agrippa, ou réélabore-t-il ? Le fait qu'il soit notre unique source rend la question difficile à instruire : nous n'avons rien à quoi le comparer.
Par où entrer
Le premier livre se lit seul, en une centaine de pages, et donne la méthode complète. C'est l'un des rares textes antiques dont on puisse dire qu'il est écrit pour être compris. Les livres II et III se parcourent ensuite par chapitres, selon ce qui vous intéresse : le critère, le signe, la cause, le temps.
La traduction française de référence est celle de Pierre Pellegrin.