Arcésilas de Pitane
Devenu chef de l'école de Platon, Arcésilas de Pitane y introduisit la suspension du jugement. Il n'écrivit rien et passa sa vie à réfuter les thèses de ses adversaires par leurs propres armes.
Biographie
Arcésilas naît à Pitane, petite cité d'Éolide sur la côte de l'Asie Mineure, vers 316 avant notre ère. Comme pour la plupart des philosophes hellénistiques, l'essentiel de ce que nous savons de sa vie vient du quatrième livre de la compilation de Diogène Laërce, écrite cinq siècles plus tard, et doit être pris avec les réserves d'usage.
Une formation complète
Son père le destinait à la rhétorique, et c'est contre cette orientation qu'Arcésilas gagne Athènes. Il y suit d'abord l'enseignement des mathématiques, puis fréquente le Lycée du temps de Théophraste, avant de passer à l'Académie. Ce parcours n'est pas anecdotique : il explique la maîtrise technique de l'argumentation qui fera sa réputation et il montre qu'au IIIe siècle, un étudiant circulait entre les écoles.
À l'Académie, il s'attache à Crantor, dont il devient l'élève le plus proche, et côtoie les scholarques Polémon et Cratès. La tradition le dit d'un abord affable, prompt à l'aide discrète et d'une générosité qui frappa ses contemporains.
À la tête de l'Académie
Vers le milieu du siècle, Arcésilas succède à Cratès à la tête de l'école fondée par Platon. Cette succession ouvre une période que les anciens eux-mêmes ont distinguée des précédentes et qu'ils ont appelée l'Académie moyenne, ou Nouvelle Académie.
Ce qu'Arcésilas y change est considérable. L'Académie devait transmettre une doctrine, celle des Formes, de l'âme et du bien. Elle devient sous sa direction un lieu où l'on examine les thèses d'autrui sans en proposer aucune. La méthode consiste à écouter l'interlocuteur énoncer sa position, puis à construire contre elle un argument de force égale, de sorte qu'aucune des deux ne puisse l'emporter.
L'adversaire des Stoïciens
Sa carrière est inséparable d'une polémique. À quelques rues de là, le Portique de Zénon de Cition enseignait que certaines impressions sont si nettes qu'elles emportent nécessairement l'assentiment du sage. Arcésilas en fait sa cible pendant des décennies. Les deux hommes étaient contemporains et se connaissaient, et la tradition a conservé des traits d'esprit échangés entre eux.
Ce débat est l'un des plus féconds de la philosophie hellénistique. Il a obligé les Stoïciens à préciser leur théorie de la connaissance et il a donné à l'Académie une raison d'exister après la mort de sa doctrine.
Un homme sans livre
Arcésilas n'a rien écrit, sinon quelques poèmes de circonstance dont il ne reste rien. Ce silence est cohérent avec sa pratique : une position qui n'affirme rien s'accommode mal de la forme du traité, et un enseignement qui consiste à répondre à ce que l'autre avance suppose la présence de l'autre.
Il meurt à Athènes vers 241, après une trentaine d'années à la tête de l'école. Lacydès de Cyrène lui succède, et la tradition sceptique de l'Académie trouvera son plus grand nom une génération plus tard avec Carnéade de Cyrène. Diogène Laërce attribue la mort d'Arcésilas à un excès de vin : l'anecdote est tardive, invérifiable et conforme au genre.
Pensée principale
Reconstituer la pensée d'un homme qui n'a rien écrit et qui refusait d'affirmer quoi que ce soit est une tâche délicate. Nous en sommes réduits à deux sortes de témoignages : les « Académiques » de Cicéron, qui se rattachait lui-même à cette tradition, et les exposés de Sextus Empiricus, qui lui était hostile. L'image qui en ressort est néanmoins cohérente.
Un retour à Socrate
Arcésilas présente son innovation comme une fidélité. Les dialogues de Platon sont nombreux à finir sans conclusion : on y cherche ce qu'est le courage, la vertu ou la piété, et l'on se sépare sans l'avoir trouvé. Arcésilas prend ces textes au sérieux. L'Académie, soutient-il, n'a jamais été l'école d'une doctrine : elle est l'école de la recherche, et le Socrate qui déclare ne rien savoir en est le véritable maître.
Vous mesurez l'habileté du geste. Le scepticisme n'arrive pas de l'extérieur comme une mode étrangère : il est présenté comme le sens retrouvé des textes fondateurs. La question de savoir si cette lecture est juste reste l'un des grands débats de l'histoire du platonisme.
Contre la représentation compréhensive
Le cœur de son activité est la critique de la théorie stoïcienne de la connaissance. Les Stoïciens tenaient qu'il existe des impressions privilégiées, venues réellement de l'objet et portant sa marque avec tant d'évidence qu'elles ne peuvent tromper. Le sage, disaient-ils, accorde son assentiment à celles-là et seulement à celles-là, et c'est ainsi qu'il ne se trompe jamais.
Arcésilas attaque sur un point simple et dévastateur. Pour toute impression de ce genre, on peut en concevoir une indiscernable qui serait fausse : les jumeaux que l'on confond, les rêves que l'on prend pour la veille, les objets qui changent d'aspect avec la distance. Si deux impressions sont indiscernables et que l'une est fausse, aucune marque interne ne permet de reconnaître la vraie. Le critère stoïcien s'effondre.
Il en tire une conclusion radicale : rien ne peut être appréhendé avec certitude, et le sage doit donc refuser son assentiment en toutes choses. Cicéron rapporte qu'Arcésilas poussait la rigueur jusqu'à inclure cette thèse dans son champ, en soutenant que l'on ne peut pas même savoir que l'on ne peut rien savoir.
Argumenter des deux côtés
Sa méthode d'enseignement suit cette logique. Arcésilas n'exposait pas de position, il demandait à son interlocuteur la sienne et construisait contre elle l'argument contraire. Cette dialectique à double entrée, que les Latins appelleront argumenter in utramque partem, fait du doute non pas une doctrine mais un exercice.
Elle a une conséquence que les commentateurs discutent encore. Si Arcésilas n'avance jamais rien en son nom propre, alors la thèse de l'impossibilité de la connaissance n'est peut-être pas la sienne : elle serait seulement ce que l'on doit concéder lorsqu'on accepte les prémisses stoïciennes. Le sceptique serait alors un pur dialecticien, sans position aucune.
Que faire, alors ?
L'objection pratique est inévitable, et elle est la même que pour tous les sceptiques : si l'on n'accorde son assentiment à rien, comment agir ? Sextus Empiricus rapporte qu'Arcésilas proposait de se régler sur le raisonnable, c'est-à-dire sur ce qui, sans être établi, se présente avec assez de vraisemblance pour guider une décision.
Ici encore la prudence s'impose. Plusieurs commentateurs estiment que ce critère était avancé contre les Stoïciens, sur leur propre terrain et avec leur vocabulaire, plutôt que professé par Arcésilas comme sa solution. Le texte ne permet pas de trancher, et l'enjeu est de savoir si l'Académie sceptique proposait une conduite de vie ou se contentait de défaire celles des autres.
Œuvres majeures
Arcésilas n'a laissé aucun ouvrage philosophique. Diogène Laërce est explicite sur ce point et ne lui attribue que des poèmes de circonstance, dont il ne subsiste rien. Cette absence est cohérente avec sa pratique : un enseignement qui consiste à réfuter la thèse que l'interlocuteur vient d'énoncer n'a pas d'objet hors de l'entretien.
Voici donc les documents par lesquels nous l'approchons, du plus substantiel au plus incertain.
Les Académiques de Cicéron
Notre source principale. Cicéron, qui se rattachait à l'Académie sceptique, retrace dans ce dialogue l'histoire de l'école et le débat avec les Stoïciens sur le critère de vérité. C'est de là que viennent la critique de la représentation compréhensive, la thèse du refus universel d'assentiment et la formule selon laquelle Arcésilas ne savait pas même qu'il ne savait rien.
Le témoignage est précieux mais orienté : Cicéron écrit deux siècles plus tard, en latin, dans une langue philosophique qu'il forge en traduisant, et pour défendre une position dans les controverses de son temps.
Les traités de Sextus Empiricus
Sextus consacre des développements à Arcésilas, notamment sur le critère du raisonnable et sur le rapport entre l'Académie et le pyrrhonisme. Son témoignage est d'autant plus intéressant qu'il est hostile : Sextus veut montrer que les académiciens ne sont pas de vrais sceptiques, puisqu'ils affirment l'impossibilité de la connaissance. Vous y gagnez des informations, à condition de tenir compte de cette intention polémique.
Le livre IV de Diogène Laërce
La notice de Diogène Laërce fournit la matière biographique : la formation, la succession à la tête de l'école, le caractère, les mots d'esprit et la mort. Peu de doctrine, beaucoup d'anecdotes, et la précision décisive qu'Arcésilas n'a rien écrit.
Les sources indirectes et les papyrus
S'y ajoutent des mentions dispersées chez Plutarque, Eusèbe de Césarée et d'autres compilateurs de l'Empire, ainsi que les restes d'une histoire de l'Académie retrouvés dans les papyrus carbonisés d'Herculanum. Ces fragments renseignent surtout sur la chronologie des scholarques, et ils confirment la place d'Arcésilas dans la succession.
Postérité et influence
Deux siècles d'Académie sceptique
L'héritage immédiat d'Arcésilas est institutionnel. Il a transformé l'école de Platon en foyer de la critique, et cette orientation lui survit pendant près de deux siècles. Lacydès de Cyrène lui succède, puis vient Carnéade de Cyrène, qui porte la méthode à son plus haut degré de raffinement en élaborant une théorie des degrés de probabilité permettant d'agir sans affirmer.
Cette période a laissé une trace inhabituelle : la plupart des arguments que la philosophie occidentale emploiera contre la certitude sensible y ont été forgés. Le débat entre l'Académie et le Portique sur le critère de vérité est l'un des rares de l'Antiquité dont on puisse dire qu'il a réellement fait progresser une question.
Le relais romain
Le nom d'Arcésilas nous est surtout parvenu par Rome. Cicéron, formé auprès de Philon de Larissa, se réclame de cette Académie et en expose les positions dans ses dialogues philosophiques. Il lui donne un vocabulaire latin, et c'est dans ce vocabulaire que la Renaissance le lira.
Augustin d'Hippone, avant sa conversion, consacre un de ses premiers écrits à réfuter les académiciens. Ce traité est important pour notre connaissance de la tradition : on ne réfute avec ce soin que ce qui reste vivant.
La séparation des deux scepticismes
Une distinction s'est imposée dans l'histoire de la philosophie, et elle vient de Sextus Empiricus : les académiciens affirmeraient qu'on ne peut rien savoir, tandis que les pyrrhoniens suspendraient leur jugement sur cette question même. Cette opposition est devenue un classique des manuels, et elle commande la manière dont la postérité a lu Arcésilas : en sceptique moins conséquent que Pyrrhon.
Il faut savoir qu'elle est elle-même polémique. Elle sert à Sextus à défendre l'originalité de sa propre école, et plusieurs historiens contemporains estiment qu'elle durcit des positions plus proches qu'il ne le prétend.
La modernité
La redécouverte du scepticisme au XVIe siècle a privilégié Sextus, dont on avait les textes, sur Arcésilas, dont on n'avait que des témoignages. L'Académie sceptique n'en a pas moins compté : c'est par Cicéron, lu dans toutes les écoles d'Europe, que les arguments académiciens ont circulé bien avant les traductions de Sextus. Montaigne, lecteur assidu de Cicéron, en portait la marque avant de connaître les « Esquisses pyrrhoniennes ».
Aujourd'hui, la figure d'Arcésilas intéresse surtout pour une raison de méthode. Il est le premier à avoir fait de la philosophie un exercice purement critique, sans position propre, et cette idée d'une philosophie qui ne serait qu'examen des arguments d'autrui n'a jamais cessé de revenir.
Controverses et débats
Arcésilas avait-il une doctrine ?
C'est la question centrale, et elle est indécidable en l'état des sources. Deux lectures s'affrontent.
Pour la première, qui suit Cicéron, Arcésilas soutenait bien une thèse : rien ne peut être appréhendé, l'assentiment doit être refusé en toutes choses. Le scepticisme académicien serait alors une position philosophique, avec ses arguments et ses conséquences.
Pour la seconde, défendue par plusieurs historiens contemporains, Arcésilas était un pur dialecticien. Il ne faisait que tirer les conséquences des prémisses stoïciennes, en montrant aux Stoïciens que leur propre théorie du sage les obligeait à suspendre leur assentiment. Il n'affirmait donc rien en son nom.
Le choix n'est pas neutre. Dans le premier cas, l'Académie a une doctrine négative et Sextus a raison de lui reprocher son dogmatisme. Dans le second, elle est plus radicale que le pyrrhonisme lui-même, puisqu'elle ne dit rien du tout.
Était-ce encore du platonisme ?
La lecture socratique et aporétique des dialogues qu'Arcésilas propose a été contestée dès l'Antiquité. Les platoniciens des siècles suivants, en particulier à partir de l'époque impériale, ont rejeté cette période comme une parenthèse et sont revenus à une lecture doctrinale de Platon, celle qui conduira au néoplatonisme.
Vous avez là deux Platon possibles : celui qui cherche et celui qui enseigne. Les dialogues autorisent les deux lectures, et toute l'histoire du platonisme peut se raconter comme l'alternance de ces deux fidélités. Arcésilas est le nom de la première.
Le raisonnable, solution ou argument ?
Le critère du raisonnable que Sextus lui attribue pose un problème de méthode exemplaire. S'il s'agit d'une position d'Arcésilas, alors celui-ci proposait une conduite de vie et son scepticisme était praticable. S'il s'agit d'un argument ad hominem adressé aux Stoïciens, le rapporter comme sa doctrine est un contresens.
Les deux hypothèses ont leurs défenseurs. Le fait que le témoignage vienne d'un adversaire soucieux de montrer que les académiciens affirment des choses invite à la prudence, sans permettre de conclure.
Le silence et ses raisons
Enfin, les commentateurs s'interrogent sur l'absence d'écrits. Est-elle une décision philosophique, comme chez Pyrrhon, ou simplement le fait qu'un chef d'école enseignant par l'entretien n'avait pas besoin de publier ? La première hypothèse est séduisante, la seconde plus économique. Diogène Laërce se contente de constater le fait sans l'expliquer.
Pour aller plus loin
Par où commencer
Arcésilas n'ayant rien écrit, la lecture d'entrée est celle des « Académiques » de Cicéron. Le dialogue est accessible, il raconte l'histoire de l'école et il expose le débat avec les Stoïciens dans une langue claire. C'est la seule présentation suivie de la position académicienne dont nous disposions.
Le livre IV des « Vies et doctrines des philosophes illustres » de Diogène Laërce complète utilement ce tableau par le portrait et les anecdotes.
Pour aller plus loin
Le premier livre des « Esquisses pyrrhoniennes » de Sextus Empiricus contient les pages où le pyrrhonisme se distingue de l'Académie. Lisez-les en gardant en tête qu'il s'agit d'un plaidoyer, non d'un exposé neutre.
Pour les dialogues platoniciens sur lesquels Arcésilas appuyait sa lecture, commencez par ceux qui s'achèvent sans réponse : le « Lachès » sur le courage, le « Charmide » sur la tempérance, l'« Euthyphron » sur la piété. Vous y verrez ce qu'Arcésilas y voyait.
Le débat savant
Les travaux consacrés à la dialectique académicienne et à la polémique avec le Portique forment le cœur de la littérature spécialisée. Ils tournent tous autour de la même question : un philosophe qui n'affirme rien peut-il avoir une philosophie ?
Les synthèses disponibles en français sur les philosophies hellénistiques situent Arcésilas dans l'ensemble du paysage et permettent de comparer les trois réponses que l'époque a données à la question du bonheur : celle du Jardin d'Épicure, celle du Portique de Zénon de Cition et celle de l'Académie.
Prolongements
Si la question de l'indiscernabilité des impressions vous retient, vous la retrouverez presque intacte dans la première des « Méditations métaphysiques » de Descartes, vingt siècles plus tard. L'argument du rêve que Descartes y déploie est, dans sa structure, celui que l'Académie opposait aux Stoïciens.