Sur la nature (fragments)

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Titre original : Peri physeôs

Publication : seconde moitié du VIe siècle av. J.-C.

Analyse

Le livre d'Anaximène appartient à cette catégorie inconfortable d'ouvrages dont on parle beaucoup et qu'on ne peut pas lire. Il est perdu. Une seule phrase lui est attribuée, et son authenticité littérale est douteuse. Tout ce que nous en savons passe par des résumés. C'est pourtant, si l'on en croit l'Antiquité elle-même, l'un des textes les plus influents de la première physique grecque.

Un titre conventionnel

Comme pour Thalès et Anaximandre, le titre Sur la nature, en grec Peri physeôs, est une étiquette apposée par les commentateurs et les bibliothécaires postérieurs. Anaximène a écrit un ouvrage en prose ; nous n'en connaissons ni le titre réel, ni l'étendue, ni le plan exact.

La composition se situe vraisemblablement dans la seconde moitié du VIe siècle avant notre ère. Apollodore place la maturité d'Anaximène au moment de la prise de Sardes, vers 546, et sa mort autour de 528 ou 525. Ces repères servent surtout à ordonner les générations et ne doivent pas être pris pour des dates établies.

Une langue sans ornement

Diogène Laërce fait de la langue de l'ouvrage un trait distinctif : Anaximène écrivait en ionien, dans un style simple et dépouillé. La remarque a plus de portée qu'il n'y paraît.

Anaximandre, son prédécesseur, employait un vocabulaire solennel, emprunté au droit et à la compensation ; Simplicius jugeait son expression plutôt poétique. Anaximène cherche au contraire la clarté et argumente à partir d'exemples ordinaires, le souffle de la bouche, l'épaississement des nuages, le feutre que l'on presse. Ce déplacement de style accompagne un déplacement de méthode. La prose savante commence à ressembler à ce qu'elle deviendra : une langue d'exposition et d'argument, non de proclamation.

Ce que contenait le livre

Les témoignages, qui dérivent tous du traité perdu de Théophraste, permettent de reconstituer les thèses sans en restituer les formulations.

L'air comme principe

Le principe de toutes choses est l'air, illimité en quantité. Ce choix est un compromis entre les deux positions antérieures. L'air est invisible et présent partout, donc apte à servir de fond commun comme l'illimité d'Anaximandre ; mais il est aussi une réalité déterminée dont on peut décrire le comportement, comme l'eau de Thalès.

Condensation et raréfaction

C'est l'apport décisif du livre. Toutes les différences entre les corps se ramènent à des différences de densité d'une même substance. En se raréfiant, l'air devient feu ; en se condensant, il devient successivement vent, nuage, eau, terre et pierre. Rien ne s'ajoute, rien ne se perd : seule varie la compacité.

La portée de cette thèse est considérable. Elle convertit des différences de qualité en différences de quantité, et rend donc la nature descriptible par degrés plutôt que par natures séparées. Aucun de ses prédécesseurs n'avait proposé de mécanisme permettant de passer effectivement du principe unique à la diversité du monde.

L'argument du souffle

Plutarque, dans son traité Sur le froid, conserve le seul raisonnement d'Anaximène qui nous soit parvenu dans le détail. Soufflez sur votre main la bouche ouverte, le souffle est tiède ; soufflez en pinçant les lèvres, il est froid. Le même air, comprimé, refroidit, et détendu, réchauffe. Le chaud et le froid ne seraient donc pas deux principes opposés mais deux effets de la densité.

Plutarque conteste aussitôt l'argument, et la physique moderne lui donnerait raison sur le mécanisme en jeu. Sa forme n'en reste pas moins remarquable : un fait que chacun peut vérifier sur-le-champ est produit à l'appui d'une thèse générale sur la constitution des choses.

La Terre et le ciel

La cosmologie de l'ouvrage abandonne l'audace d'Anaximandre. La Terre est plate et large, et elle repose sur l'air comme un couvercle, sa largeur l'empêchant de le traverser. Le Soleil, la Lune et les astres sont également plats et portés par l'air. La nuit s'explique par l'éloignement du Soleil derrière les parties élevées de la Terre, et non par son passage au-dessous. Certains témoignages ajoutent que les étoiles sont fixées comme des clous sur une voûte de nature cristalline : la formule vient de doxographes tardifs et il est prudent de ne pas la garantir.

Les tremblements de terre reçoivent une explication mécanique, par l'alternance de dessèchement et d'humidification du sol.

Le fragment attribué

Une phrase, connue comme le fragment B2, énonce que de même que notre âme, qui est air, nous maintient rassemblés, de même un souffle et un air enveloppent le monde entier. Elle établit une correspondance entre la cohésion du vivant et celle du cosmos.

Cette phrase demande une double précaution. Elle nous parvient par Aétius, à une date tardive. Son vocabulaire, surtout, évoque celui du stoïcisme, pour lequel le souffle tendu assure la cohésion de toutes choses. La plupart des commentateurs y voient donc une reformulation postérieure, sans exclure que l'idée elle-même remonte à Anaximène. Vous pouvez la citer pour ce qu'elle dit, à condition de ne pas la citer comme si c'étaient ses mots.

Postérité

L'Antiquité a souvent tenu Anaximène pour le plus important des trois Milésiens, jugement qui surprend les lecteurs modernes. La raison tient au livre lui-même : il fournissait une explication utilisable, alors que l'illimité d'Anaximandre ne permettait de déduire aucun détail.

Le modèle de l'air se retrouve chez Diogène d'Apollonie, au siècle suivant, et dans plusieurs textes de la médecine hippocratique, où le souffle joue un rôle explicatif central. Le schéma de la condensation et de la raréfaction devient un lieu commun de la physique grecque, discuté par Aristote comme mode possible de génération.

Sur le plan de la méthode, l'héritage va plus loin. Réduire les qualités sensibles à des différences quantitatives dans une substance unique est exactement le geste que les atomistes, Démocrite au premier rang, pousseront jusqu'au bout. Anaximène ne franchit pas ce pas, puisque son air reste continu et qu'il n'admet pas le vide, mais il en indique la direction.

Comment aborder ce dossier

Lisez d'abord l'exposé continu d'Hippolyte de Rome, qui donne la cosmologie dans son ordre. Lisez ensuite le passage de Plutarque sur le souffle, le seul endroit où vous verrez Anaximène argumenter. Terminez par le fragment B2 dans une édition qui signale les doutes sur son authenticité.

Vous aurez alors une idée assez juste de ce qu'est un présocratique pour nous : non pas un auteur que l'on lit, mais un ensemble de thèses reconstruites, dont chacune doit être pesée selon la qualité du témoin qui la rapporte.

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